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« Au cœur de nos manques, l’abondance »
Prédication portant sur I R 17, 1-16 et Mt 14,13-21
Une histoire de manque pressant
Chers frères et sœurs, depuis longtemps, je caressais l’envie de prêcher sur l’histoire de la rencontre d’Elie avec la veuve de Sarepta.
J’imagine cette petite bourgade, aux confins d’Israël, au bord de la mer en direction du Liban ; loin de tout ce qui fait la vie mondaine, publique et politique de l’époque. J’imagine la sécheresse qui confère au pays cette couleur jaune dorée aux mille nuances et aux mille reflets... tout en affamant, par ailleurs, cruellement ceux et celles qui l’habitent. Des petites gens ; des pêcheurs ou des cultivateurs ; des petits commerçants qui ont déjà l’habitude de se bagarrer, à longueur de vie, avec le manque qui toujours les tenaille.
J’imagine la sécheresse... Et cette femme arrivée aux limites de ce qu’ils pouvaient supporter, elle et son fils. Une mort certaine allait les emporter, d’ici quelques jours. Et voici qu’elle fait cette rencontre surprenante avec Elie, le prophète de Dieu : « N’aie pas peur. Va me chercher à boire. Puis tu me prépareras une miche de pain avec le blé qu’il te reste. Ensuite, tu en feras une pour ton fils et pour toi-même. Sois confiante : la farine ne manquera pas dans le bol, l’huile ne manquera pas dans le pot, jusqu’à ce que le Seigneur fasse tomber la pluie sur la terre ».
Au cœur du manque, au paroxysme de la détresse, une présence donc, et une parole d’espérance. Et surtout : une invitation à se décrisper, à se laisser porter par un Dieu qui n’a pas encore dit son dernier mot. Et voici que la femme ose ce très beau geste complètement fou : avec ce qui lui reste de farine, elle commence par nourrir son visiteur, avant de s’assurer la subsistance vitale, à son fils et à elle-même.
Oui, l’histoire de la rencontre de la veuve de Sarepta et d’Elie, c’est l’histoire d’un manque... Et, cœur même de ce manque, le récit d’une abondance possible.
L’abondance au cœur du manque
Mais que peut bien signifier, chers amis, cette idée d’une abondance possible au cœur du manque ? À quelle réalité de nos existences humaines cela peut-il bien se référer ? Laissez-moi nous aider à y réfléchir à partir de quelques lignes du témoignage de vie que nous laisse Etty Hillesum, cette jeune femme juive, à laquelle il m’est déjà arrivé de faire allusion, à plusieurs reprises, et qui tient son journal intime, alors même qu’elle vit la période terrible des persécutions nazies à Amsterdam.
Voici ce qu’elle écrit, au cœur de la tourmente : « C’est une expérience de plus en plus forte, en moi, ces derniers temps : dans mes actions quotidiennes les plus infimes, se glisse un soupçon d’éternité. Je ne suis pas seule à être fatiguée, malade, triste ou angoissée. Je le suis à l’unisson de millions d’autres à travers les siècles. Tout cela, c’est la vie. La vie est belle et pleine de sens dans son absurdité, pour peu que l’on sache y ménager une place pour tout et la porter toute entière en soi, dans son unité. Alors, la vie, d’une manière ou d’une autre, forme un ensemble parfait. Dès qu’on refuse ou veut éliminer certains éléments, dès que l’on suit son bon plaisir et son caprice pour admettre tel aspect de la vie et en rejeter un autre, alors la vie devient, en effet, absurde. Dès que l’ensemble est perdu, tout devient arbitraire ».
Au cœur de l’enfer, alors que tout est devenu « absurde », selon ses propres mots, la jeune femme découvre, avec une évidence qui s’impose à elle de plus en plus fort, que la « vie est belle et pleine de sens » et que, dans son quotidien, elle touche à « l’éternité ». Oui, saisie par l’angoisse tous les jours, rongée par la faim et par la maladie provoquée par le froid et la malnutrition, elle exprime, sur des dizaines de pages, combien elle vit maintenant une vie en abondance.
Les SS contrôlent les rues, les coups de feu résonnent et les cris déchirent l’air, mais, dans tout cela, elle réfléchit à la vie humaine comme jamais ; elle perçoit, comme jamais auparavant, à la fois la fragilité et la beauté irremplaçable de son existence ; elle découvre l’Evangile et la présence de Dieu inscrite au fond de son être ; elle se passionne pour la philosophie et tombe amoureuse de son professeur ; elle apprend, comme dans aucune autre situation, le courage de vivre et de défendre, dans le monde barbare qui l’entoure, la dignité humaine dont elle se sait dorénavant porteuse.
Il sont nombreux, en fait, à travers les pages du grand livre de l’histoire humaine, à avoir fait cette découverte que le manque peut être habité par une abondance. Les disciples d’Emmaüs qui se mettent à saisir ce que signifient véritablement les Ecritures, alors qu’ils sont justement en deuil de leur maître ; l’apôtre Paul qui parle de sa faiblesses qui, au final et à bien y réfléchir, s’avère en fait constituer sa principale force ; Alexandre Jollien, le philosophe qui découvre que son handicap est aussi le lieu de saisir des choses sur la vie humaine qui échappent souvent aux bien-portants.
Et il y a toutes ces personnes dont je ne cesse de faire la connaissance dans notre paroisse, depuis des années ; dont je découvre les vies et les destins ; et dont beaucoup naissent à une vie plus forte, une vie plus vraie, une vie plus intense et plus authentique, alors qu’ils ont justement à affronter le manque le plus cruel de leur existence.
Comprenons-nous bien : le manque n’est pas souhaitable, jamais ! Mais il peut être, plus que tout autre lieu, le lieu de la découverte de l’essentiel, de la présence divine qui affleure le monde.
Oser l’accueil et la confiance
« Sois confiant : la farine ne manquera pas dans le bol, l’huile ne manquera pas dans le pot, jusqu’à ce que le Seigneur fasse tomber la pluie sur la terre. Sois confiant ! ».
Nos vies ne sont-elles pas souvent en manque ? Alors que nos jours s’écoulent et les années de notre existence, n’y a-t-il pas souvent, mêlé à notre vie, des inconforts, des souffrances, des attentes, la maladie ou la perte ? Eh bien, c’est justement là que ça se passe. La découverte d’une possible vie en abondance, d’une possible présence de Dieu. Oui, c’est là que ça se passe. Le Royaume de Dieu n’a d’autre lieu pour nous rejoindre et pour nous ouvrir ses portes que notre quotidien, notre ordinaire, tout marqué qu’il est souvent par les manques qui nous tenaillent et qui nous font souffrir.
Effectivement, c’est là que ça se passe... Pour autant que nous sachions, tout emmêlés que nous sommes dans nos histoires et nos maux de terriens, prêter une oreille attentive au prophète qui se présente à nous et qui nous dit : « Donne-moi à boire. Prépare-moi du pain. N’aie pas peur, tu ne manqueras de rien ».
Et c’est certainement ça qui est difficile : au cœur de nos tourmentes, accorder de l’attention aux porteurs d’espérance. Oser croire - alors même que, dans nos vies, nous n’en sommes pas à la saison de la foi - que quelque chose d’inattendu, de surprenant, de positif reste possible ; peut-être.
« C’est au pied du mur que se décide la foi » , disait un professeur de théologie. C’est vrai : c’est justement quand elle n’a plus aucune raison de croire, que la veuve de Sarepta ose le saut de la confiance. C’est quand l’heure est trop grave pour croire encore, qu’elle écoute l’homme qui se présente à elle et qu’elle se dit que ça vaut peut-être la peine d’essayer néanmoins, sait-on jamais...
C’est une évidence à ne jamais oublier : au cœur du manque, nous avons tendance à nous refermer sur nous-mêmes. Or c’est justement là qu’il est vital de donner la chance à Dieu d’ouvrir nos regards sur ce qu’il est capable de faire advenir avec les ingrédients qui sont à disposition.
Le Dieu proche
Chers frères et sœurs, j’ai beaucoup réfléchi, ces derniers mois, à la question de l’espérance. Peut-être, poussé par l’ambiance de crise que traverse le monde actuellement et provoqué à la réflexion à cause du langage omniprésent de la crise justement. Peut-être aussi, parce que mon existence personnelle subit des transformations qui mettent un peu à mal des certitudes que je m’étais construites et qu’il me faut remettre sur le métier, réviser progressivement. Que sais-je ? Ce qui est sûr, c’est que j’ai été beaucoup travaillé par cette thématique d’un présent pas tout facile et d’une ouverture à un avenir possible néanmoins.
D’ailleurs, j’en ai parlé, à plusieurs reprises, ici-même. En juillet, de l’année passée, je méditais sur le fait qu’il nous faut toujours compter sur la présence du mal, dans le monde et dans nos vies. En octobre, je parlais de Jürgen Moltmann, un théologien allemand, qui découvre que Dieu habite l’avenir, dans le sens qu’Il a toujours un peu d’avance sur nous et peut donc créer du neuf, dans l’instant même qui suit le présent dans lequel nous sommes enfermés. Il y a deux semaines, je méditais avec vous la parabole de la mauvaise herbe et cette invitation de Jésus à ne pas arracher la mauvaise herbe de peur d’arracher également le blé en train de croître.
Aujourd’hui, l’histoire de la rencontre d’Elie et de la veuve de Sarepta éclaire la question de l’espérance d’une autre façon encore. Elle nous fait sentir que Dieu n’est pas seulement un « Dieu qui vient », comme le disent les théologiens, mais aussi un « Dieu tout proche ». Un Dieu tout proche de nous dans nos manques, nos inconforts et nos détresses. Nous vivons dans l’inaccompli ? Nous traversons des déserts et des sécheresses ? La vie n’a pas d’emblée la légèreté et la saveur que nous pourrions légitimement souhaiter ? Eh bien, au cœur de cet inaccompli, Dieu reste pourtant à la portée de nos cœurs et de nos mains. Il suscite l’abondance au cœur de notre manque.
« Le bonheur n’est pas un lieu où on arrive, c’est une manière de voyager » écrivait, un jour, un penseur contemporain. Le bonheur n’est pas un lieu où on arrive, c’est une manière de voyager... une autre manière de dire que la vie en abondance est possible au cœur même d’une existence encore inaboutie, encore en souffrance, encore en manque.
C’est mon expérience, ma conviction et ma foi. Et c’est ce que j’ai envie de vous laisser pour cet été, avant de vous laisser quelques semaines, le temps d’un peu de vacances.
Dans l’été qui vient, fait de lumières très certainement et peut-être aussi d’ombres persistantes, je vous souhaite de faire vous même cette expérience : que malgré toutes les sécheresses, malgré toutes les faims et toutes les morts qui nous menacent, d’une manière ou d’une autre, la farine ne manquera jamais dans le bol, l’huile ne manquera jamais dans le pot, jusqu’à ce que le Seigneur fasse revenir la bonne saison. Et que le partage, l’échange et la solidarité seront toujours suivis de miracles inattendus.
+ Amen



| màj 4 juillet 2010 |