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Violence et St-Esprit

Genèse 4, 1-8 ; Galates 5, 13-18 et 22-25

La violence consiste dans l’acte ou la parole qui ne fait pas participer autrui à son élaboration, qui le court-circuite. Si j’agis en étant le seul à agir ou si j’utilise autrui pour réaliser ce que je décide, seul, de faire, alors je suis violent... L’énergie de l’Esprit Saint propose une dynamique toute différente, celle du lien respectueux et de l’ouverture à autrui.

La violence naît du refus de dialoguer, du refus d’écouter, de confronter des idées, d’avancer des arguments, de tisser des liens malgré les désaccords. Elle naît du non-dit, du mensonge et des sous-entendus, de tout ce qui est torsion du langage. C’est souvent là le premier stade de la violence...premier stade qui, s’il n’y est pas mis une barrière, ouvre au passage à l’acte. Et alors commence l’escalade, celle où, décidé à court-circuiter l’autre, à aller de l’avant seul, on devient violent, parfois dans les gestes - le plus souvent en niant autrui, en le rabaissant, en le rejetant comme un objet qu’on mettrait au rebus. La violence amplifie la violence, elle l’appelle, elle devient force qui se déchaîne, qui échappe au contrôle, et qui met à mort. Cette violence, nous la connaissons tous bien, nous qui sommes envahis d’images et de nouvelles dévastatrices. Mais nous sommes aussi et avant tout témoins de ce que l’on appelle - et cela semble dérision- la violence ordinaire. Celle qui ne laisse pas de traces, celle du silence au lieu de la parole, du mépris au lieu de l’attention, des réflexions humiliantes, des portes claquées et des chantages affectifs. En sommes-nous témoins ou acteurs ?

C’est de cette violence-là que je vais parler, de notre violence toute ordinaire, la seule sur laquelle nous pouvons nous directement agir.

Vous-mêmes, pensez-vous être violents ?

Pour ce qui me concerne, je peux répondre sans hésiter : oui, je le suis. Et le plus souvent, ce qui m’y pousse, c’est la peur, celle d’être jugée, d’être moins aimée, de ne pas trouver ma place. Des peurs toutes petites, toutes simples en apparence, mais qui pourrissent mon climat intérieur. Agacée par une queue de poisson sur la route ; irritée par une remarque, une question- alors que j’aurais pu simplement reconnaître que je n’en sais rien ; désorientée, incapable de dire non ; jalouse parce que je me sens moins aimée ; jugeant, au moment où je me sens inférieure...Bref, pour ce qui me concerne, je ne peux que remarquer que l’amour n’a rien de spontané et de facile. Qu’il m’est difficile d’aller vers l’autre dès que je me sens menacée et que je ne suis plus au clair avec moi-même. J’ai parfois peur d’être envahie au point d’en avoir envie de mordre, comme les Galates auxquels Paul s’adressait. Oui, si je veux être honnête, je peux reconnaître qu’il m’arrive de me sentir prête à agir comme une bête sauvage, en mordant, en dévorant. J’ai moi aussi à prendre garde, si je ne veux pas détruire. Que dire des peurs qui peuvent m’envahir, si je perds de vue que l’étranger en face de moi est un humain tout aussi humain que moi, si je me laisse convaincre qu’il est dangereux, qu’il m’en veut peut-être, qu’il ne peut pas comprendre, qu’il veut m’enlever ma place, qu’il en veut aux chrétiens, qu’il respire mon air et qu’il m’enlève mon identité...que dire de ces peurs, sur lesquelles certains politiciens s’amusent à souffler ? Pour expliquer mes peurs, je ne vais entrer dans les détails de ma vie. Je la crois aussi simple et ordinaire que peuvent l’être la plupart de nos vies. Faite de blessures qui m’ont amenée, pour un temps, à me replier sur moi-même, faite de désirs d’amour non reçu, faite d’incompréhension et de mystère. Nous sommes tous plus ou moins construits sur un passé bancal, autour de fêlures invisibles, de déceptions ravalées, de frayeurs secrètes. Aucun de nous n’a vécu une enfance et une vie parfaite, dénuées d’échecs et remplies de succès. C’est sur ces fondations là que nous avons à faire notre chemin, en étant appelés à être particulièrement attentifs à ces moments où nos peurs peuvent basculer en violence. Si je me cache à moi-même, si je ne cherche jamais à nommer ce qui se passe en moi, de bon comme de difficile, oui, alors peut surgir la violence et ce sera à mon entourage d’en faire les frais. Travailler sur soi, on y revient toujours...car comment vouloir que le monde change si l’on ne commence pas par changer soi-même et qu’on ne se décide pas à aller voir chez soi ce qui est à travailler. Quand on parle de violence, cela est particulièrement vrai. La colère et la violence, voilà qui nous est en effet particulièrement difficile de reconnaître. Nous craignons de nous y frotter et nous préférons la découvrir ou en accuser l’autre que la voir en nous-mêmes...Peut-être parce que nous ignorons souvent que colère et violence ne signifient pas nécessairement force de mort et de haine. La colère est aussi énergie de vie, elle peut être le signe positif d’une résistance à ce qui nous empêche de vivre et d’être nous-mêmes. Regardons l’histoire de Caïn et d’Abel. Le problème de Caïn se noue au moment où il colle tellement à l’idée qu’il se fait, de n’être pas aimé, d’être victime d’une injustice de Dieu, qu’il en vient à refuser l’aide que Dieu lui-même lui propose : « A quoi bon te fâcher et faire si triste mine ? Si tu réagis comme il faut, tu reprendras le dessus ; sinon, le péché est comme un monstre tapi à ta porte. Il désire te dominer, mais c’est à toi d’en être le maître. » Qu’a-t-il à faire pour reprendre le dessus ? Dieu propose à Caïn d’aller visiter la colère qui bout en lui, de la laisser éclater et de dire son sentiment d’injustice et de révolte. Dire sa colère, on peut le considérer comme un premier pas vers la violence, mais c’est en la disant que l’on peut empêcher qu’elle n’évolue en spirale infernale. Dire sa colère à Dieu, c’est lui trouver un chemin pour qu’elle ne dévaste pas. C’est mettre un nom sur ce qui fait mal, c’est mettre un espace, aussi petit soit-il, entre ce que l’on ressent et autrui. Et de là, c’est parvenir à discerner ce qui est blessé, pour lui ouvrir un autre chemin. Caïn est incapable d’entrer dans ce dialogue, incapable de se décoller de ce qui le met en mouvement...et il mord, il mord au point d’en tuer son frère. Ecoutons Lytta Basset qui dit ceci : « Si je censure ma colère, je me prive de l’accès à moi-même, je ne vais pas être au clair sur « qui je suis ». Quelque chose va continuer à bouillonner en moi, et je risque de finir par avoir peur de cette part, qui, en moi, m’échappe et que je ne comprends pas. Je vais être, comme une marionnette, poussée à faire ou à dire des choses qui ne sont pas conformes à celui ou celle que je suis véritablement », un enfant aimé de Dieu, un être animé d’une vie divine, appelé par son nom, « invité à extérioriser et sortir de soi, ce qui fait souffrir et met en colère ». Les sentiments de violence qui nous animent sont difficiles à reconnaître pour plusieurs raisons. L’idée est très forte qu’un bon chrétien ne se met pas plus en colère qu’il n’est violent. Il y a aussi cette idée au fond de nous : éprouver un sentiment hostile va déclencher des représailles, et il convient de le censurer au plus vite. Pour Caïn, comme pour Abel, le désir de Dieu est de nous voir vivants, vivants d’une vie belle et bonne. Dans les malheurs, nous avons parfois l’impression que nos colères, que nos cris atterrissent dans le vide et que Dieu est aux abonnés absents, que Dieu ne fait rien. L’état du monde ne nous le confirme-t-il pas ? J’ai la conviction que cela est faux. Dieu est là, il écoute...et notre colère, et notre rage. Nos sentiments d’impuissance et de violence peuvent s’adosser à lui. L’échec vient quand je pense résoudre tout toute seule, sans entrer dans le moindre dialogue, ni avec moi-même, ni avec autrui, ni avec Dieu. Quand je court-circuite tout le monde...Comme Caïn qui se laisse aller à tuer son frère. Les psaumes sont remplis de paroles de violence, celles que le psalmiste adresse à ses ennemis, celles de ses espoirs de vengeance Citons le Ps.108 : « Dieu, désigne contre lui (mon ennemi) un accusateur, que ses jours soient réduits, que ses fils soient orphelins, que sa femme soit veuve, que ses fils soient vagabonds, que personne ne lui reste loyal, et que ses descendants soient supprimés... » Désirs avoués qui ne veulent pas dire désirs accomplis par Dieu. En effet, avouer la violence qui m’habite, c’est me reconnaître telle que je suis. Qui je suis, Dieu le sait déjà. Lui avouer mes désespoirs et mes haines, c’est simplement déposer mon fardeau. C’est oser me reconnaître fragile devant lui, surtout lorsque mon cœur bouillonne. Allons plus loin : oser crier sa violence, c’est paradoxalement prendre soin de sa capacité d’aimer. Pour ne pas l’enfouir sous des décombres et la perdre. C’est prendre soin du lien qui nous unit les uns aux autres. Oser crier sa violence, c’est reconnaître que l’on n’est pas seul, qu’on n’a pas à la résoudre seul mais qu’on peut faire appel à quelqu’un. Et ainsi, c’est reconnaître que la haine est proche de l’amour et que l’amour n’existe pas sans agressivité, sans hostilité. Mais que nous sommes appelés à ne pas dévorer l’autre, à ne pas le mordre...mais à le mettre à une juste distance de nous-mêmes. Celle qui nous permet de défendre notre territoire, de nous y sentir bien. Celle de découvrir ensuite le désir de nous ouvrir pour y accueillir librement quelqu’un, de retrouver l’envie d’être en relation avec l’autre et non contre l’autre. Accepter de nommer ce que nous ressentons, dire le mal à Dieu lui-même, c’est aussi se laisser travailler par son Souffle, lui qui peut transformer la haine en amour. Son Souffle, je suis appelée à le laisser couler, à lui faire place, à lui laisser la liberté de m’envahir pour devenir moi-même plus libre. Libre de nommer, de reconnaître mais de ne pas agir selon mes premières inclinations, selon ma nature dirait Paul. Il ne s’agit pas là d’une exhortation morale à être bonne, mais d’un appel à devenir de plus en plus vivante, de plus en plus ouverte à la confiance et à la rencontre avec autrui. Cela, c’est une lutte, un exercice de toute la vie, mais ô combien jubilatoire quand, par petites bribes, je parviens à aller de l’avant. Oui, là, j’ai eu peur, je l’ai compris et j’ai pu réagir autrement...Ce que je vois d’inhumain chez l’autre, existe autant chez moi, et il n’y a pas de fatalité à le laisser tout envahir. Et cette lutte s’ouvre en prière : Par toi, Dieu Esprit, que je devienne colombe, portant ta paix par-dessus les grandes eaux ; par toi, que je devienne feu sur les hauteurs, mettant en garde devant les dangers qui menacent ; par toi, que je m’accepte humaine, animée par ton Souffle et par ton Désir de vivre. Claire Hurni, 29 mai 2011