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Une paroisse au service de l’humain
Culte d’installation du CP
Jean 1, 1-5 & 10-13 et Matthieu 10, 5-16
Un Evangile difficile à réaliser
Celui qui est la Parole est venu dans le monde. En lui était la vie - celle qui donne la lumière aux hommes. Mais le monde ne l’a pas reçu.
Chers amis paroissiens, embarqués depuis des années dans la même aventure paroissiale à Morges, Echichens ou Monnaz, chers amis de passage, chers tous intéressés par l’Evangile et attachés au Christ,
Ce que l’Evangéliste Jean met en évidence, au commencement même de son Evangile, avec une tonalité dramaturgique dont nous n’avons plus tellement l’habitude de nos jours, c’est que l’Evangile a de la peine à se faire entendre dans le monde. Le Christ est venu, il a agi, il a parlé ; mais c’est finalement comme s’il avait parlé dans le vide.
Et, à bien y réfléchir, je trouve que Jean n’a pas tout tort. Non pas que l’Evangile ne soit jamais entendu, jamais accueilli et qu’il n’ait jamais aucun effet dans la vie des humains. Mais aujourd’hui comme hier, la Parole d’Evangile court constamment ce risque massif de se perdre dans le vide, de ne rien mettre en mouvement, de ne rien changer du tout, de ne servir à rien, de rester lettre morte.
C’est que - il faut bien le dire - il n’est pas tout facile à accueillir, l’Evangile ! Parce qu’il est tout de même en foncier décalage avec la vie que nous sommes tous enclins à mener plus ou moins naturellement. Les théologiens disent même qu’il est « hétérogène au monde » ; c’est-à-dire fait d’autre chose que ce dont le monde est fait, marqué par une profonde différence avec tout ce qui compose la vie humaine courante, ordinaire, normale, d’ici-bas.
Et c’est vrai : l’Evangile est « hétérogène », quand il met en évidence tout ce que pourrait être la vie humaine, mais qu’elle n’est pourtant que rarement. Un amour véritable entre les humains, fait de respect, de justice et de solidarité. Une fraternité universelle entre tous les êtres, marquée par l’engagement de chacun. Un usage du monde - de notre mère la Terre - comme s’il s’agissait d’un merveilleux cadeau qu’on nous a fait et que chacun se doit donc de protéger et d’en prendre soin.
Oui, l’Evangile est « hétérogène » à notre monde, quand il appelle à la gratuité des liens et que nous vivons dans un univers qui a tendance à tout faire payer, à faire du fric avec tout, et à viser l’accroissement de capitaux dont l’usage n’a plus rien avoir avec la juste rémunération de chacun.
L’Evangile est bien « hétérogène » à nos vies, quand il affirme que des forces d’espérance et de résurrection sont à l’œuvre dans notre univers, et que nous-mêmes, nous sommes plongés dans le doute ou dans le désespoir, renfermés sur nous-mêmes et incapables de voir la vie qui continue à croître autour de nous et à nous faire signe.
Et oui, l’Evangile qui appelle à la confiance et au courage de changer est en tout cas « hétérogène » à notre monde occidental, obsédé qu’il est par la « crise » et prêt à toutes les agitations pour ne rien « changer » justement à sa manière de fonctionner et de gérer la vie sociale.
« Hétérogène », foncièrement en décalage avec le monde dans son message et dans sa vision de l’humain et de la vie, l’Evangile n’a pas - et n’aura jamais - de place acquise dans le monde. Et ses interpellations, aujourd’hui et demain, comme hier, peinent et peineront toujours à rejoindre les humains dans leur vie.
D’ailleurs, il est assez à la mode, aujourd’hui, de le railler gentiment, comme une vieille idéologie dépassée pour tous ceux et celles qui n’ont pas réussi à se libérer des carcans, pour les naïfs, les simplets qui ont besoin d’une béquille pour vivre. Dans certains milieux, du moins, ça ne fait pas très sérieux de dire que l’on s’intéresse à l’Evangile.
Il existe bien sûr toutes sortes d’autres manières de ne pas accueillir la Parole, que ce soit par le simple désintérêt ou une manière de le lire qui en fait une morale générale, sans remuer grand chose dans l’existence. Le constat de l’Evangéliste Jean demeure : la Parole est venue dans le monde pour apporter la lumière, mais le monde ne l’a pas reçue.
L’Eglise, par l’Evangile, au service de la vie humaine
Or, la mission de l’Eglise n’est autre que de donner la parole à l’Evangile et de nous aider, chacune et chacun, à vivre de la lumière qu’il transmet. La vie de notre paroisse, elle-même, n’a pas d’autre but que cela. Nous ne faisons pas vivre notre paroisse et nous n’avons pas à la faire vivre pour elle-même ; nous la faisons vivre et nous avons à la faire vivre pour qu’elle soit l’occasion d’une rencontre entre l’Evangile et l’humain.
Aussi, ne s’agit-il pas primordialement, dans notre vie d’Eglise, de recruter du monde - davantage de gens pour faire partie de notre club - mais de travailler d’abord encore et toujours à ce que l’Evangile puisse avoir, d’une manière ou d’une autre, ne serait-ce qu’un peu d’effet dans la vie des hommes et des femmes d’aujourd’hui.
L’Eglise est un « moyen », disait Calvin lui-même ; un outil pour rendre la rencontre entre Dieu et l’homme possible. Et, ajoutait-il, l’Eglise - entendez très concrètement pour ce qui nous concerne : notre paroisse - est à la fois « inutile et nécessaire ». « Inutile », parce que Dieu peut se dire et se manifester partout à Morges, Echichens et Monnaz ; aussi bien dans les milieux se réclamant de la foi chrétienne et maniant le vocabulaire de la foi chrétienne que partout ailleurs, dans tous les autres milieux quels que soient leurs attachements philosophiques ou leur vocabulaire propre. Et pourtant « nécessaire », parce que si l’Evangile n’est pas expressément dit et médité, il manquerait à Dieu une possibilité de se faire entendre et sentir dans le monde particulier des humains.
Oui, je le redis encore une fois : l’objectif premier n’est pas que la paroisse vive ; l’objectif premier est qu’elle apporte quelque chose à la vie. Un peu de « l’hétérogène » lumineux de l’Evangile, très concrètement dans ce coin de pays qui est le nôtre.
Et même si ce n’est pas forcément considéré unanimement comme valable, dans notre société actuelle... Et même si beaucoup s’en désintéressent ou s’en moquent gentiment... Et même si beaucoup ne comprennent pas l’enjeu de ce que nous essayons de vivre et de faire vivre au travers de notre vie paroissiale... Il n’y a aucune raison de nous rétrécir, de sous-estimer ce que nous entreprenons ou, du moins, de ce que nous visons. Autant qu’autrefois et plus que jamais, le monde a besoin d’Evangile !
Ainsi, à chaque fois que notre paroisse peut être l’occasion de célébrer une vie qui advient ou une union qui se constitue, en travaillant avec les personnes sur ce qui fait le cœur de l’existence humaine, c’est important, irremplaçable, précieux. À chaque fois que nous pouvons accompagner quelqu’un avec douceur et sérénité dans la mort, en faisant sentir un peu de l’espérance qui nous habite, c’est important, irremplaçable, précieux. À chaque fois qu’un jeune, au détour d’une méditation dans un camp, ou un adulte, au cours d’une rencontre biblique, découvre ne serait-ce qu’un élément de sens qui lui permet d’avancer dans la vie, c’est important, irremplaçable, précieux. À chaque fois que se vit un zeste de solidarité, un brin d’entraide, d’attention ou d’écoute véritable, c’est un peu de la lumière du salut qui fait irruption dans le monde, et celui-ci s’en trouve parfois marqué pour longtemps.
Tout cela - c’est-à-dire de l’Evangile en action, de l’Evangile qui fait de l’effet dans le monde - ce n’est pas rien ! Ça demande de l’intelligence, de la compétence, de l’investissement. C’est bel et bien un peu de cette « vie nouvelle que Dieu, au travers de la Parole, donne à ses enfants ».
De la prudence et de l’intelligence
Lorsque le Christ lui-même envoie ses disciples à travers le pays d’Israël, c’est pour annoncer à tous ceux qui veulent bien écouter que Dieu est proche de chacun ; pour guérir aussi ceux qui sont malades de toutes sortes de maux ; pour donner d’eux-mêmes gratuitement et pour apporter la paix.
Or, ce qui m’a particulièrement intéressé dans le récit de l’envoi qu’en fait Matthieu c’est cette recommandation du maître à ses envoyés : Ecoutez ! Je vous envoie comme des brebis parmi les loups. Soyez donc prudents comme des serpents et innocents comme des colombes.
D’emblée le cadre est posé : il ne faut pas être naïf, la tâche de porter la Parole à travers le pays ne sera pas toute simple ! Le monde - et c’est une réalité - n’aime pas trop qu’on vienne lui casser les pieds avec de « l’hétérogène ». Au milieu des loups, il faudra se montrer « prudent et innocent ».
Mais qu’est-ce à dire ?
Eh bien, la « prudence » - nous rappelle le dictionnaire de philosophie -, c’est cette capacité à composer avec la réalité, pour que ce qui doit être fait puisse être fait, sans rencontrer l’agressivité ou le rejet d’autrui. La prudence est affaire de vérité, d’intelligence relationnelle et d’ingéniosité pratique.
Autrement dit, s’il faut proposer la Parole d’Evangile aux hommes et aux femmes bien réels de ce monde, il faut déployer toute son imagination et toute son ingéniosité pour qu’ils puissent bel et bien se laisser rencontrer.
« L’innocence », d’autre part, c’est cette manière de faire les choses qui ne se rend coupable d’aucune manipulation d’autrui, d’aucun projet caché, d’aucune manigance visant à piéger l’autre. L’innocence, dit le dictionnaire, est faite d’authenticité, de sincérité, de transparence.
Une double recommandation donc qui me semble coller parfaitement avec le travail d’évangélisation qui incombe aujourd’hui à notre Eglise et, plus particulièrement, à notre paroisse.
Nous l’avons dit : la mission n’a pas changé ; il s’agit de donner la parole à l’Evangile dans le monde, tel qu’il est aujourd’hui ; et l’Evangile reste l’Evangile. Mais ce qui a changé - et beaucoup changé, en quelques dizianes d’années seulement ! - c’est le monde ; le mode de vie, le langage, l’horizon culturel. En tant que disciples d’aujourd’hui, il nous faut donc user d’une « patience » toute particulière afin de pouvoir continuer à proposer à nos contemporains une rencontre, une confrontation avec l’Evangile.
Notre paroisse a déjà fait un grand travail dans ce sens ; la tâche n’est cependant de loin pas terminée et certainement qu’elle ne le sera jamais. Il faut persévérer encore et encore. Il y a toutes sortes d’activités traditionnelles à continuer de soigner et de mettre en œuvre. Et il y a tout ce que notre ingéniosité nous permettra d’inventer comme occasions d’aider nos contemporains à s’ouvrir au Tout-Autre, comme occasions de nous aider les uns les autres à expérimenter la présence de celui qui est l’Hétérogène avec un H majuscule, qui nous ouvre des voies qui n’ont rien avoir avec les nôtres.
Or dans ce travail d’invention, nous courons toujours ce même risque : d’écouter l’Evangile sans l’entendre. De lire l’Evangile, sans le comprendre. De voir la Parole paraître dans le monde et de ne pas la recevoir vraiment.
Parce que ce fameux « monde » dont nous parle Jean, qui ne reçoit pas la Parole, ce ne sont pas seulement ceux qui ne s’en réclament pas. Les non-Chrétiens ou ceux et celles qui ne fréquentent pas l’Eglise. C’est aussi et toujours d’abord nous, un peu sourds à l’hétérogène, un peu réticents à nous laisser transformer par lui.
Allons de l’avant
Chers amies et amis qui avez accepté de faire partie de notre Conseil Paroissial tout particulièrement aujourd’hui, mais aussi de manière plus large, chers collègues et chers paroissiens attachés à la mission de notre Eglise,
Je vous remercie pour votre investissement, pour vos enthousiasmes, pour votre fidélité, pour votre attachement - chacune et chacun à sa manière - à l’Evangile. Oui, merci d’être encore et toujours de la partie pour que l’Evangile, par le moyen de notre vie paroissiale, trouve une chance, ici à Morges, Echichens et Monnaz, d’être entendu, découvert, et de rencontrer l’humain.
Et je nous invite à deux choses, dans nos travaux, nos investissements paroissiaux :
+ À œuvrer avec « patience » et « innocence » pour continuer à réformer notre vie d’Eglise, pour inventer, réinventer et renouveler des manières de faire et de dire les choses afin qu’elles aient une chance de rejoindre l’humain d’aujourd’hui, tel qu’il est. L’Evangile a toujours dû et devra toujours apprendre la langue des hommes et des femmes auquel il entend s’adresser.
+ Et, deuxième chose, à entretenir la légitime fierté de continuer la mission, difficile, délicate, souvent peu reconnue mais pas moins importante pour autant d’apporter un peu de Dieu dans ce monde ; ou, du moins, de Lui faire une petite place parmi nous.
Toute proportion gardée, d’une manière contemporaine et avec sincérité... Dites à ceux que vous rencontrez sur votre chemin : « Le Royaume des cieux s’est approché ». Guérissez les malades, rendez la vie aux morts et chassez les esprits mauvais. Donnez gratuitement. Quand vous arriverez dans une maison, dites : « La paix soit avec vous ». Soyez prudents comme des serpents et innocents comme des colombes.
Amen



| màj 4 juillet 2010 |