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Un mouvement descendant...

Prédication du dimanche 2 mars 2008, Nicolas Besson

En tant qu’êtres humains inquiets, anxieux, vulnérables et mortels, la compétition semble nous offrir beaucoup de satisfaction. Que ce soit à l’école maternelle, aux jeux olympiques, aux élections américaines ou dans le monde économique, ce qu’on aime, ce sont les gagnants.

Et pourtant, les mystiques de tous les horizons - et l’Evangile lui-même - nous l’affirment : ce qui rend l’humain véritablement humain, ce n’est pas la compétition mais la compassion. Dans un monde où l’instinct naturel pousse le plus fort à manger le plus petit, ce qui distingue l’humain de l’inhumain, c’est cette capacité à sortir de la logique du meurtre du plus faible, pour initier une solidarité avec chacun, y compris avec ceux qui - momentanément ou durablement - ne se situent pas en haut de l’échelle, qui n’ont pas accès aux podiums des vainqueurs.

La compassion, qui signifie littéralement « souffrir avec », est un mouvement qui nous fait découvrir cette vérité : Nous sommes le plus nous-mêmes, non pas quand nous sommes différents des autres, mais quand nous sommes semblables à eux. Semblables à eux, dans nos questionnements existentiels, dans nos peurs, dans nos angoisses, dans notre besoin d’être aimés. Proches d’eux dans tout ce qui fait, en fin de compte, notre état d’êtres limités, faillibles et fragiles.

C’est vrai. Dans notre monde occidental peut-être encore davantage qu’à d’autres époques ou en d’autres lieux, la compétition est partout. Y compris, dans l’amour. Que ne faut-il pas faire - pensons-nous - pour être appréciés, jugés dignes d’intérêt, aimables et aimés ! Et les affiches aux mannequins retouchés ou aux stars mondialement connues ajoutent, sans aucun doute, à la pression de l’amour au mérite.

La compétition pour l’amour est une réalité vieille comme le monde ; un fléau auquel le Christ lui-même, d’ailleurs, a été soumis. Vous vous souvenez certainement de cet épisode marquant de son existence où il est emmené au désert par le diable en personne. Vas-y, dit le diable, prouve-nous que tu es digne d’amour. Fais quelque chose de grand, d’utile, d’épatant qui nous démontre que tu as de la valeur. Saute du haut de la tour, transforme cette pierre en pain, ose t’agenouiller devant moi... Mais le récit nous raconte que le Christ refuse. Au chapitre précédent, il vient de recevoir le baptême. La colombe vient de descendre sur lui et la voix de Dieu d’affirmer : celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute mon affection. Se savoir aimé, se sentir aimé, permet au Christ de ne pas se laisser happer par la compétition et d’entrer résolument dans une existence de compassion, proche de tous ceux et celles qui ont besoin de présence et d’attention.

Chers amis, c’est bien le sens du baptême offert ce matin à Elea, Sasha et Amélie. Par leur baptême, nous nous souvenons que nous sommes aimés indépendamment de nos victoires et de nos exploits. Et par leur baptême, nous les invitons d’emblée à ne pas entrer dans le jeu de l’amour au mérite. Nous leur disons, ce matin : Grandissez, faites votre vie, allez de l’avant, apprenez, agissez, construisez. Mais ne le faites pas pour être aimés davantage. Faites-le simplement pour vivre et pour faire vivre. Dans votre vie scolaire, sportive, professionnelle ou amoureuse à venir, vous n’aurez rien à prouver. Juste à être aussi vivants et heureux que possible, en lien profond, en solidarité profonde avec ceux et celles qui vivront autour de vous.

Le mouvement descendant

Renoncer à la compétition pour entrer dans la compassion... Henri Nouwen, un prêtre hollandais qui a vécu successivement aux Etats-Unis, au Canada et en Italie, parle, à ce propos, de mouvement descendant. En effet, dit-il, vivre la compassion, c’est entrer dans un mouvement descendant. Alors qu’on nous dit, sans cesse, monte plus haut, le Christ nous invite à opérer le mouvement inverse.

Les paroles du Christ, nous venons de les entendre, tout à l’heure. Lui qui dit à ses disciples : Vous savez que les chefs des peuples les commandent en maîtres et que les grands personnages leur font sentir leur pouvoir. Mais cela ne doit pas se passer ainsi parmi vous. Au contraire, si l’un de vous veut être grand, il doit être votre serviteur, et si l’un de vous veut être le premier, il doit être votre esclave : c’est ainsi que le Fils de l’homme n’est pas venu pour se faire servir, mais il est venu pour servir, et pour donner sa vie.

Etre grand, être véritablement humain, - nous dit le Christ - c’est entrer dans une attitude de service. C’est rejoindre l’humain là où il se trouve en vérité. Alors bien sûr, il est grand l’humain. Il est capable de beaucoup. Il peut déplacer des montagnes et prendre des allures de héros. Mais derrière le masque de la gloire et de la réussite, il y a toujours en même temps - et je le répète - un être faillible et mortel, qui a besoin de présence, d’attention et d’amour, pour partager avec autrui ses questions, ses angoisses, sa recherche de sens, ses tristesses et ses bonheurs les plus simples.

Or ce n’est que désarmés et loin du mouvement ascendant de la compétition, que nous pouvons nous faire proches de nos frères et de nos sœurs humains en profondeur et en vérité.

Le cadeau secret de la compassion

Dans une société où le mouvement ascendant est de rigueur, le mouvement descendant est non seulement découragé, mais considéré comme imprudent, malsain, voire carrément stupide. Combien de fois ne nous a-t-on pas dit : tu peux aller plus haut, tu peux avoir davantage, tu peux faire croître ton influence ? Il faudrait être fou, pensons-nous, pour renoncer au plus qui peut nous être offert.

Et pourtant, la compassion ne relève pas du masochisme, ni le mouvement descendant qui l’accompagne. Bien au contraire : la compassion est liée à la joie. Et il se pourrait même que cette joie qu’apporte la compassion soit le secret le mieux gardé de l’humanité.

Henri Nouwen raconte, d’ailleurs, à ce propos, comment il a vécu, pendant quelque dix ans, dans une communauté religieuse où bien-portants et handicapés menaient une vie commune. Comme chacun des bien-portants, il était responsable d’une personne handicapée ; en l’occurrence d’un certain Adam, un jeune homme paralysé, incapable de parler et souffrant de crises d’épilepsie régulières. Tous les matins, il devait donc s’occuper du lever de celui-ci, de sa toilette et de son petit déjeuner, puis l’amener aux activités communes, avant de partir lui-même au travail. Et Nouwen de décrire le désarroi qui a été le sien de s’occuper de cet être diminué, avec lequel il était si difficile de communiquer et face auquel il ne savait jamais exactement s’il faisait juste ou faux. Mais, écrit-il, au bout de quelques semaines, je me suis détendu et petit à petit, je me suis mis à aimer notre routine quotidienne. Bien plus, au fil des semaines, j’ai découvert à quel point j’avais hâte de passer deux heures en compagnie d’Adam.

Alors qu’Henri Nouwen était prêtre et professeur à l’Université, un collègue lui a demandé un jour : Ne pourrais-tu pas mieux employer ton temps qu’à t’occuper de cet homme handicapé ? Est-ce pour ce type de travail que tu as fait tant d’années d’études ? Et Nouwen de nous confier : J’ai pris conscience, ce jour-là, que je ne pouvais pas faire comprendre à cet ami, avec des mots, toute la joie qu’Adam m’apportait. Il devait le découvrir lui-même.

Chers frères et sœurs, vous est-il déjà arrivé de ressentir la joie qu’apporte la compassion ? (Je ne parle pas la pitié - qui consiste à regarder d’en haut celui qui souffre.) Non, la joie qu’apporte le fait de s’approcher d’autrui, de partager un bout de sa vie, de plonger avec lui dans les profondeurs de la vie humaine pour l’y rencontrer et demeurer à ses côtés en toute vérité.

Par moments et par bribes, à la porte de la cure, au chevet d’une personne malade ou assis par terre auprès d’un copain recroquevillé dans sa déprime, il m’est bel et bien arrivé d’être saisi par cette joie incomparable à toutes les autres joies et à toutes les autres satisfactions. Comme si le moment passé ensemble s’ouvrait sur un infini inexprimable.

La vie - chacune de nos vies - comporte inévitablement des épisodes et des réalités difficiles. Ce que la compassion peut apporter alors, c’est la joie de la communion. Ne pas être seul pour affronter ses questions et ses doutes ; ne pas être seul pour surmonter une déprime ou une maladie ; ne pas être seul quand nous plongeons dans les ténèbres. Ne pas être seul... Se découvrir semblables, unis et solidaires face aux réel de l’existence, constitue certainement l’une des joies les plus profondes qui soient.

Et puis, ce que la compassion nous offre également, c’est nous-mêmes. Nous approcher de l’autre nous renvoie inévitablement à nous-mêmes. Combien de fois n’ai-je pas eu l’impression, après avoir soi-disant aidé quelqu’un d’autre, d’avoir reçu de lui bien plus que ce que je lui avais donné ? Se confronter avec autrui aux difficultés et aux démons qui hantent ce monde, c’est en même temps une occasion réelle et concrète de grandir soi-même, de se découvrir soi-même, de trouver des outils et des ressources pour soigner ses propres doutes et angoisses, son propre mal de vivre.

Oui. entrer en compassion, s’engager dans un mouvement descendant, s’approcher de ceux qui ont mal ou qui sont oubliés par le corps social, c’est donc paradoxalement, au bout du compte, faire un voyage vers une joie inespérée.

Ne pas oublier

Chers frères et sœurs, je le sais bien : nous ne sommes pas tous des mystiques. Et loin de moi de penser qu’il faudrait que nous nous engagions tous dans une vie semblable à celle d’Henri Nouwen.

Par ailleurs - et vous l’aurez bien compris - laisser la compétition de côté pour s’engager dans la compassion, ce n’est pas non plus un appel à être médiocre, à se laisser aller, à renoncer à toute ambition et à toute réussite. Prédication portant sur Matthieu 20, 25-28

Ce que l’Evangile nous rappelle simplement, ce matin, c’est que le course effrénée au plus et au mieux étouffe l’humanité qui nous constitue. Il nous rappelle qu’à croire que nous n’aurons de la valeur qu’en méritant l’admiration des autres, nous menons un combat qui n’a pas lieu d’être et qui ne peut tuer le lien, l’être ensemble et le partage qui ouvrent à la vraie joie. L’Evangile très simplement - et Henri Nouwen à sa suite - nous invite, ce matin, à ne pas oublier de prendre soin également d’un mouvement descendant dans notre vie, d’équilibrer notre participation à la compétition par tout autant de compassion.

Nous avons un besoin irrésistible de monter et de gagner ? Soit. En nous engageant régulièrement dans un mouvement descendant, en faisant route avec les pauvres, les exclus, les malades, les souffrants du moment, nous découvrirons sans aucun doute une joie qui nous guérira, à petites doses peut-être, mais réellement, de notre aspiration au plus et au mieux.

Que celui qui veut être grand soit votre serviteur. Que Dieu nous vienne en aide pour que nous développions la compassion et que nous entrions dans la joie qu’il souhaite pour chacune et chacun de nous.

Amen

Inspiré très largement de NOUWEN Henri (2006), Chemin de passion, chemins du monde, Paris, Bayard.