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« Tu as dit la vérité »

Prédication portant sur Jean 4, 1-29

Il était environ midi...

Il était environ midi. Une femme de Samarie vint au puits de Jacob pour y puiser de l’eau...

Chers amis, personne - non jamais personne - ne se rend au puits à midi, dans ce pays-là. Pour la simple et bonne raison qu’il y fait trop chaud, au plein milieu de la journée. Il faut être complètement fou pour trimbaler les outres ou les seaux, en plein soleil, en se brûlant les pieds sur le sable chaud. Il faut être complètement fou ou, du moins, il faut n’avoir aucune envie de croiser qui que ce soit au point d’eau.

En fait, c’est ça : notre femme de Samarie se faufile à travers les rues de son village et file à travers le désert en toute discrétion, pour ne pas être vue. Parce que sa vie n’est pas été tout facile jusque-là ; et que les gens causent, quand ils la croisent. Les adultes ne sont souvent pas moins cruels que les enfants des cours de récréation. Quand quelqu’un s’est fourvoyé dans la vie, on le lui fait payer, serait-ce de manière sournoise, insidieuse, sans en avoir l’air. Un regard, une parole prononcée à voix basse... ça dit tout et ça tue à petit feu.

Et voici donc qu’elle croise cet inconnu, à l’accent de Jérusalem, qui lui demande à boire. Ce n’est déjà pas courant qu’un homme s’adresse ainsi à une femme ; mais c’est tout à fait improbable qu’un Judéen daigne parler à une Samaritaine - il y a, là-dessous, une vieille querelle politique et religieuse qui remonte à plusieurs générations. Et pourtant, voici que la discussion s’engage.

Il lui demande à boire. Puis il lui parle d’une eau qu’il pourrait lui donner et qui fait qu’on n’a plus jamais soif ; elle ne comprend pas très bien... Et puis il lui cause de ses hommes ; les cinq compagnons qu’elle a eu dans sa rude vie. Et comme elle croit qu’il est un prophète et qu’elle lui parle de Dieu qu’on adore différemment au Temple de Jérusalem et sur le Mont Garizim - qui est la montagne sainte des Samaritains -, voici qu’il lui dit que Dieu n’a plus rien avoir avec les religions, mais qu’il faut l’adorer « en Esprit et en vérité ».

Franchement dit : elle ne comprend pas tout. Mais tandis qu’ils causent au bord du puits, et qu’ils oublient la cruche, l’eau et la soif, elle ressent une grande détente. Elle se laisse envahir par une chaleur toute douce. Elle retrouve son souffle, la sérénité et l’innocence qui étaient les siennes, quand elle était petite fille ; avant que ne viennent les soucis d’adulte, les déboires, les complications tellement lourdes et pénibles avec tous ces gens qui la regardent comme une ratée, une traînée, une traîtresse.

Tu as dit la vérité !

Quand elle retourne au village, elle ne se souvient que d’une chose : il s’est intéressé à elle. Et, entre la magie de cette eau qui désaltère et cette belle manière de parler de Dieu, il a évoqué ses cinq maris, en toute simplicité, sans prendre le ton du reproche ou les airs du jugement. Tu as raison d’affirmer que tu n’as pas de mari - lui a-t-il dit - car tu as eu cinq maris et l’homme avec lequel tu vis maintenant n’est pas ton mari.Tu as dit la vérité.

Cette compréhension toute simple de sa situation, ces paroles empreintes autant de vérité que de douceur, c’est si peu de chose, en fait ; et pourtant, la voici qui se surprend à parler aux voisins et aux gens qui passent dans la rue. Venez voir, leur dit elle, il y a un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Je me demande si ce n’est pas le Messie.

Chers frères et sœurs, c’est si peu de chose, en fait. Et pourtant ça nous ouvre à une vie d’un tout autre genre que celle que nous menons la majorité de notre temps, quand nous pouvons regarder avec sérénité - et peut-être même avec une certaine tendresse - ce qui, dans notre existence ou enfoui dans notre personne, est raté, tordu ou malade.

Vous savez, la plupart du temps, nous n’avons pas besoin des autres pour nous condamner ; nous le faisons très bien nous-mêmes. Et souvent on est surpris - alors qu’on se croyait en pleine forme, bien en tous rapports avec soi-même et heureux de son parcours... On est surpris de découvrir ce petit quelque chose que l’on se reproche discrètement, que l’on ne s’est jamais vraiment pardonné ; qu’on garde enfoui au fond de son être comme s’il n’existait pas. Oui, comme on peut être surpris d’avoir les muscles tout tendus en s’intéressant à ausculter l’état de son corps, alors qu’on se croyait un modèle de décontraction, il a en nous de ces petites ombres qu’on préfère se cacher et qui, pourtant, pèsent sur nous, nous font honte, nous divisent à la racine même de qui nous sommes.

Ah, si seulement, il pouvait venir également au-devant de nous ! Nous demander à boire et nous aider à retrouver un regard à la fois juste et serein sur les imperfections que nous sommes obligés de dissimuler et qui pourtant font simplement partie de notre histoire, comme elles font partie de toute histoire humaine.

Accueillir la confiance...

Ce jour-là, au bord du puits, dans sa rencontre avec la femme Samaritaine, le message de Jésus est un message clair et net : Dieu n’est pas d’abord l’idole de nos religions. Dieu n’est pas non plus le garant de l’ordre social, le Dieu des bonnes manières, des adultes accomplis ou des enfants sages. Dieu est encore moins une idée, un dogme ou une valeur. Dieu est d’abord Celui qui considère nos vies avec un regard vrai et tendre à la fois. Dieu est Celui qui nous veut et nous aime tout entiers : avec nos enthousiasmes et nos réussites, avec nos traits de génie et nos fiertés légitimes ; et tout autant, avec nos ombres et nos démons, nos trahisons et nos lâchetés, nos errances et nos histoires difficiles.

Alors que nous vivons souvent sous le signe de la honte ou de la condamnation, Dieu nous estime ; il tient à nous, il nous fait confiance !

Ce que la femme aux cinq maris découvre, sans trop le comprendre ; ce qu’elle ressent pourtant jusqu’au fond de son être et ce qui la transforme jusqu’à courir à travers les rues et à raconter ce qui lui arrive à tous ceux qu’elle fuyait jusque-là, c’est l’amour inconditionnel que Dieu éprouve pour chacune et pour chacun d’entre nous. Elle a été exposée au regard d’amour que le Père porte - au travers du regard de son Fils - sur tout être de ce monde.

Ce jour-là, au bord du puits, elle découvre la foi. La foi qui n’est pas d’abord une adhésion à une croyance, une réflexion particulière sur la vie ou sur la mort, un engagement dans une communauté religieuse ou la bonne connaissance des histoires saintes. Non, elle découvre la foi qui est cette confiance toute simple en la confiance que Dieu nous fait. [Oui, elle entre dans cette confiance, elle ressent cette confiance tout simple en la confiance que Dieu nous fait.] Elle n’a rien entrepris de particulier ; elle n’a pas cherché à rencontrer ou à voir Dieu ; au contraire, elle a accepté de se laisser regarder par Celui qui attendait de pouvoir la rencontrer, dans son expédition secrète au puits du village. Demander l’eau vive ?

Chers frères et sœurs, c’est vrai pour les enfants ; et c’est tout aussi vrai pour les adultes. Nous avons besoin - souvent, peut-être même toujours... Nous avons besoin d’être libérés du regard que les autres portent sur nous et de notre propre regard sur nous-mêmes. Ça paraît tout simple - presque simpliste ou naïf - et pourtant, ne sommes-nous pas toujours à nouveau entrain de jouer à cache-cache avec les autres et avec nous-mêmes ? D’esquiver les regards et les commentaires, comme la femme de Samarie ? Combien d’entre nous s’agitent et courent dans la vie pour ne pas se laisser rattraper par tel faux pas ou compenser tel mal-être ? Combien d’entre nous ne s’aiment pas tant que ça, en fin de compte, lorsqu’ils se regardent de plus près, et combien et essaient de s’acheter une consistance par mille et uns détours. Combien de personnes ai-je vu mourir, divisés au fond d’eux-mêmes : avec une face ensoleillée, mais aussi une part plus sombre qui aura gâché - en fin de compte - un bon bout de leur vie et parasité leurs liens jusqu’à leur tout dernier jour ?

Nous découvrir aimés tout entiers ne peut toujours qu’être surprenant. Prendre conscience - non pas en théorie mais pour de vrai, appliqué aux événements de ma vie à moi - ne peut être que bouleversant. C’est, du moins, l’expérience de ce jour-là, au bord du puits. Et c’est la tâche urgente à laquelle nous invite l’Evangile : « Laisse-toi aimer tout entier. Accepte de te regarder tel que tu es. Accepte d’intégrer dans la tendresse que tu peux avoir pour toi même, même ce qui te dérange ; les parts de ton histoire ou de ta personne que tu aimerais mettre au rancart. Dieu ne crée la vie qu’avec les personnes et les histoires réelles ! Les fantômes et les affaires cachées au fond des placards ne peuvent que tordre la vie ! »

Si tu connaissais ce que Dieu donne, et qui est celui qui te parle, tu lui aurais demandé de l’eau, et il t’aurait donné de l’eau vive. Celui qui boira de l’eau qu’il donne n’aura plus jamais soif.

En fin de compte, nous aurons compris le message. L’eau qui éteint toute soif est celle de l’amour inconditionnel que Dieu nous porte. Le regard d’amour qui transforme, qui relève et qui réintègre. A goûter de cette eau-là, à l’accepter pour nous mêmes et à la partager avec les autres, la vie prend une toute autre tournure. Cessons donc d’en parler. Essayons plutôt de la demander et de la faire nôtre dans les jours et les semaines qui viennent. Osons accepter cette folie de croire que nous aussi, nous sommes intéressants pour Dieu et que Celui-ci nous fait confiance, indépendamment de tous les regards portés sur nous.

Amen