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Tiraillés entre la beauté et le mal
Textes de référence : Genèse 1, 2 &3
REDECOUVERTE DE LA BEAUTE
Vous arrive-t-il de percevoir la beauté de ce monde ? D’être comme saisis par les formes, par les couleurs et par les bruissements du Lac, des montagnes, des arbres ou des maisons ? Par la beauté des gens aussi que vous rencontrez, que ce soit pour l’élégance de leur corps, la douceur de leur regard ou l’habileté de leurs gestes ? Par la beauté du temps qui, parfois, s’écoule si paisiblement ?
Entre des semaines un peu grises et mornes, il y a eu des beaux moments, cet été... Des belles lumières et des belles chaleurs... Pour autant bien sûr que l’on ait eu le temps de s’y faire attentif et d’y goûter...
Personnellement, après un printemps un peu fou à courir dans tous les sens et à parer souvent au plus pressé, j’ai fait la re-découverte, durant les trois semaines de vacances dont j’ai bénéficié, cet été... J’ai fait la redécouverte de la beauté. La beauté qui est là... Qui surgit au coin d’une rue ou au détour d’un chemin, qui affleure un peu partout le monde dans lequel j’habite. Je me suis réchauffé au soleil d’Espagne, je me suis laissé charmer par l’architecture des monastères andaloux aux contours mauresques, j’ai été saisi par le jaune intense des vastes pleines de l’Aragon ou de la Castille. Oui, j’ai profité de ce que je disposais des moyens nécessaires pour découvrir de nouveaux horizons et d’en goûter la saveur. Et - je dois bien l’avouer - j’ai un peu oublié tout le reste...
Oublié la situation lancinante en Irak ou au Pakistan... Le conflit entre Israël et le Liban... Le scandale de Guantanamo... Oublié un peu la peine de certaines personnes dont je suis pourtant proche, ici, à Morges... Oublié aussi les conflits et les bringues auxquels j’assiste ou avec lesquels je me débats, à longueur d’année.
Et - dois-je vous avouer encore : j’ai eu de la peine à revenir... A retrouver tout ça ! Un peu comme si j’avais, pour quelque temps, vécu dans le jardin originel, quelque part du côté d’Eden, et repris à mon compte, jour après jour, cet émerveillement de Dieu lui-même devant sa création intouchée, lorsqu’il s’exclame : « Que c’est bon, que c’est beau ! ».
Chers frères et sœurs, vous arrive-t-il à vous aussi, parfois, d’être tiraillés entre la beauté et la laideur de ce monde, déchirés entre la splendeur de la création et la violence des humains qui vient comme se sur-imprimer à elle ?
Pour l’instant, en ce dimanche matin de la fin du mois d’août 2006, je garde en moi cette très belle impression qui s’est imposée à moi, cet été : la beauté existe ! Elle continue bel et bien à exister ! Et j’essaie de réfléchir, par ailleurs, à ce que je peux faire de la violence, du mal et de la misère qui m’entourent... La violence, le mal et la misère que j’alimente peut-être moi-même parfois.... La violence, le mal et la misère qui sont bien moins enviables que la beauté mais pourtant tout aussi réels dans ce bas-monde !!! Que je le veuille ou non.
PRIS ENTRE LA BEAUTE ET LE MAL
C’est François Cheng, un membre de l’Académie Française, d’origine chinoise, qui me pousse à persévérer dans mon questionnement. Ecoutez ces premiers mots d’un livre qu’il a écrit récemment à propos de la beauté : Je suis persuadé que nous avons pour tâche urgente, et permanente, de dévisager ces deux mystères qui constituent les deux extrémités de l’univers vivant : d’un côté la beauté ; de l’autre, le mal. (bis)
A l’entendre, nous n’avons ni à nous réfugier dans un aspect, ni à nous laisser miner par l’autre. A ne voir, d’un côté, que le beau dans ce monde, nous pécherions par une naïveté coupable et nous ferions injure à tous ceux et celles qui souffrent des maux que provoque la folie de l’homme. Et, d’un autre côté, à ne considérer que la souffrance des malheureux, nous ne finirions par être que des révoltés, désespérant de la vie et incapables d’apporter une touche positive voire un peu de soulagement à ceux qui en auraient pourtant besoin autour de nous...
Dévisager simultanément - dit Cheng... Dévisager simultanément ces deux mystères qui constituent les deux extrémités de l’univers vivant : d’un côté la beauté ; de l’autre, le mal.
LE MAL SUR-IMPRIME
Alors, nous voilà replongés, une fois de plus, dans les récits de la Création dont nous avons réentendu ensemble quelques passages tout à l’heure. Car c’est bien-là, le centre de ce que méditent ces textes... des textes qui ne décrivent d’ailleurs pas tant ce qui s’est passé dans les temps anciens que ce qui se passe, tous les jours à nouveau, dans la vie des humains que nous sommes. Adam et Eve, c’est un peu nous, confrontés, quotidiennement, à la beauté et au surgissement du mal qui défigure tout !
Et que dit le texte, au juste ? Que fondamentalement, le jardin est beau. Que, dans l’ensemble, il y règne plutôt une bonne harmonie. Qu’il y a largement de quoi manger pour chacun. Et de la place pour tous... humains, animaux connus et bestioles moins connues... Que Dieu a bien agencé les éléments, définis les zones de compétences... Qu’il n’y a plus qu’à y vivre, dans ce jardin, en respectant les quelques règles de base qui s’imposent.
Mais voilà, c’est là que surgit le problème... Il n’y a pourtant, dans notre histoire, qu’un seul arbre dont il ne faudrait pas manger les fruits... Mais c’est plus fort qu’eux ! Et si Dieu leur cachait quelque chose ? Et si, en fait, il ne leur avait pas tout donné ? Si, en fait, il leur fallait davantage pour être vraiment complètement heureux ? Et croc’la pomme - le paradis s’est envolé ! C’est toujours le même jardin - le même monde - mais au lieu d’être un lieu de bonheur, c’est devenu l’enfer...
Avec la méfiance, arrive la peur, le besoin de s’accaparer des réserves, de se ménager une place au soleil, d’être reconnu, de l’emporter sur les autres... Les histoires de Caïn et Abel ou de la Tour de Babel qui suvient immédiatement notre récit illustrent, de manière tout à fait signifiante, les fléaux dont l’humain infeste ce qui, au départ, ressemblait au meilleur des mondes.
La Bible - notre Bible - commence donc par dénoncer ce qui, de siècle en siècle, de génération en génération, n’est qu’un énorme gâchis... provoqué par un humain incapable d’habiter le jardin qui lui est offert... en en jouissant simplement... sans en faire une terre de conquête.
Et c’est bien là, notre histoire à nous tous... Mon histoire à moi aussi : je trouble la beauté de ce monde, lorsque je me mets à douter que la vie - telle qu’elle nous est donnée - peut me rendre heureux. Lorsque je crois nécessaire de m’accaparer une part de la beauté, pour me rassurer, pour être sûr d’en avoir une part... et que je me mets à m’agiter et à courir pour m’amasser des trésors qui ne m’apporteront rien de plus... Si ce n’est des conflits avec mes frères et mes soeurs.
Nous le savons tous : il y a une beauté dangereuse... C’est la beauté gardée pour soi, confisquée aux autres.
NE PAS RENONCER ; PARTAGER
Alors oui, je rentre de vacances. Et oui, j’avais les moyens de m’envoler, cet été, vers des horizons nouveaux pour profiter de la vie et jouir des splendeurs dont le Créateur a doté ce monde... Et, alors que je fais mon retour dans la vie quotidienne, je suis fermement résolu à rester sensible à ce qui est bon et beau et auquel je peux avoir accès...
Je ne veux pas y renoncer ! Car je suis convaincu qu’y renoncer ne changerait en rien le sort du monde et me ferait mourir, petit à petit... Par contre, je veux apprendre à mieux le partager. Je ne parle pas seulement des moments de détente au cœur des beaux paysages qui nous entourent... mais également - et d’abord, peut-être - des ressources dont je dispose pour vivre sereinement... de la bonne santé dont je bénéficie pour apprécier la vie... de la chance d’être bien intégré dans la société et d’avoir accès à tout le nécessaire pour faire de la vie une fête. Tout cela, je veux en jouir pleinement, tout en apprenant à mieux le partager, à mieux y associer d’autres...
Et, en tout cas, je veux éviter de me couper de la misère que je rencontre. Je ne veux pas me la cacher, parce qu’elle me dérangerait dans mon bonheur. Au contraire, sans fausse culpabilité, je veux apprendre à affronter cette misère et à laisser déborder un peu de ce que j’ai reçu de confort, de bonheur et d’accès à la beauté dans la vie de ceux et celles qui n’ont pas cette chance... et que je croise régulièrement.
Je me demande, d’ailleurs, si ce n’est-ce pas ça, suivre le Christ ? Car le Christ n’a jamais désespéré du monde, mais, tout en participant aux noces à Cana ou aux repas de fête, au cœur des villages et des cités, il se faisait - en même temps - proche des exclus, des parias ou tout simplement de ceux et celles qui n’avaient pas appris à voir la beauté de la vie qui leur était offerte.
Paticiper aux fêtes, tout en tendant la main à ceux qui sont exlus des beautés de l’existences... C’est peut-être un manière de dévisager à la fois la beauté et la misère... Une façon de prendre au sérieux à la fois la lumière et les ténèbres...
LA BEAUTE INSPIRE LA BONTE
Pour terminer, je souhaite vous partager cette petite anecdote survenue, lors d’une virée, il y a quelques années, avec des catéchumènes, en montagne.
Alors que nous avions passé une nuit, dans une cabane, et que nous nous apprêtions, dans le silence du matin, à célébrer la cène, au-dessus d’un glacier transfiguré par le rayonnement du soleil en train de se lever, un jeune m’a dit : « Que c’est beau ! » Et après un moment de silence rempli d’émotion, il a ajouté : « Ça donne envie d’aimer le monde ! Tu peux plus faire la guerre, quand t’as vu ça ! »
Chers amis, le contact avec la beauté ouvre à la bonté...
Alors je vous souhaite une bonne suite d’été ! Avec le plus de moments possible pour prendre en considération la beauté, qui nous entoure de toutes parts et qui surgit, toujours à nouveau - sous mille facettes différentes - au détour de nos chemins. Et avec le courage, en même temps, de ne pas vous voiler la face devant ceux et celles qui sont dans la misère et qui n’attendent qu’une chose : non pas de nous expulser du paradis mais que nous partagions un petit quelque chose du soleil qui illumine notre vie.
Amen
Nicolas Besson |Dimanche 20 août 2006



| màj 4 juillet 2010 |