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Sur des chemins changeants
Prédication du 4 février 2007
Psaume 88 (10-13) et Jean 16 (16-22)
Déstabilisés face au changement
Chemins changeants, ombre et lumière
Tout est grâce ; n’aie pas peur.
Chers amis, j’ai eu l’occasion dernièrement de découvrir ce chant, lors d’une célébration œcuménique en Suisse-Allemande. Et je ne saurais trop expliquer pourquoi, mais il m’a profondément touché. Or, je ne suis pas, actuellement, à une période de ma vie, où je me trouve sur des chemins particulièrement changeants. Et pourtant : l’intonation générale de ce cantique et l’évocation de ces moments où nous sommes déstabilisés a remué en moi quelque chose de très profond. Oui, quand mes chemins se font changeants, quand c’est de l’inconnu qui m’attend, quand ma vie est prise dans certaines transformations, ça me fait un bien fou de réentendre que tout est grâce - comme le dit le cantique - et que je n’ai pas besoin d’avoir peur.
Il y a bien sûr changement et changement... Mais j’ai bien l’impression que, si je me fais attentif à ce qui se passe réellement en moi, le changement est quelque chose qui me touche de manière bien plus fréquente que ce que je ne pourrais le penser à premier abord. J’ai même l’impression que vivre le changement, c’est une affaire de tous les jours.
Il y a, certes, les grands changements : déménager, changer de travail, réorienter sa vie ; mais également des changements plus petits : faire une nouvelle connaissance ou voir une amitié s’effriter. Il y a les changements que nous ressentons comme positifs : tel se voir confier une nouvelle responsabilité ou entrer dans un nouveau projet et il y a des changements plus difficiles à digérer, voire très douloureux : la maladie qui survient, un accident, la perte d’une certaine autonomie ou un deuil. Il y a des changements soudains et ceux qui se font lentement, petit à petit.
Oui, tout se passe comme si, autour de nous et à l’intérieur de nous-mêmes, les choses se faisaient et se défaisaient sans cesse, en une multitude de petits processus de changement ; comme s’il y avait toujours un peu de changement en cours dans notre vie.
Et bien souvent, face à cette réalité changeante, je me suis surpris à déceler en moi de la réticence à aller de avant, de la crainte à affronter ce qui vient, l’envie tout simplement de rebrousser chemin, de retrouver la passé. Oui, si je m’examine avec attention, l’anxiété m’a saisi souvent et me saisit encore souvent face à l’existence qui se transforme. Parfois même, I feel like a motherless child - je me sens comme en enfant sans mère, selon la très belle formule d’un Negro Spirituel bien connu.
Un sentiment d’abandon normal
Dans peu de temps, vous ne me verrez plus - déclare le Christ à ses disciples - puis, peu de temps après, vous me reverrez. Vous serez tristes peut-être mais votre tristesse se changera en joie.
Jésus, au milieu de ses disciples, évoque ce sentiment de vide face à la vie qui évolue. Sentiment de vide face à la vie qui change, sentiment que ses disciples pourraient éprouver que lui-même ne se tiendrait plus à leurs côtés, un jour ou l’autre, sentiment que la présence de Dieu les abandonne. Sentiment, par ailleurs, que beaucoup de témoins, à travers les siècles, évoquent, chacun à sa manière, dans l’histoire de vie qui lui est propre.
Ainsi le Psalmiste, dont nous avons réentendu ces quelques strophes tout à l’heure : Dans la nuit totale, sait-on encore quelque chose de tes miracles, Seigneur ? Au pays de la douleur et de l’oubli, a-t-on une idée de ta fidélité ? Qu’il parle de notre mort physique ou simplement de ces moments où, bien que vivants, nous nous sentons morts, le Psalmiste dit bien son angoisse et sa solitude face à un avenir incertain.
Et ces autres personnalités dont la foi a rayonnné dans le monde. Thérèse d’Avila qui dit avoir prié pendant 10 ans, sans ressentir aucun indice d’une quelconque présence de Dieu à ses côtés. François d’Assise dont on rapporte qu’il a erré pendant plus de 7 ans dans les montagnes, ne supportant pas les changements intervenus dans sa communauté et se sentant abandonné de tous, y compris du Très-Haut, errant dans un vide intérieur insupportable. Et, plus près de nous, Martin Luther King qui raconte ses heures d’angoisse, le soir, dans sa cuisine, à se demander si sa lutte avait du sens, et si la tournure que prenaient les événements ne disaient pas tout simplement l’absence de Dieu dans la tourmente ; avec cette envie de laisser tomber qui le saisissait alors et la nosatlgie d’un passé plus tranquille.
Vous serez tristes peut-être mais votre tristesse se changera en joie... Qu’elle est loin, dans ces situations-là, la joie promise par le Christ à ses disciples !
Voyez-vous, chers frères et sœurs, ce qui m’intéresse dans le passage de l’Evangile que nous méditons aujourd’hui, c’est que Jésus - avant même que ses disciples ne se trouvent dans la situation d’anxiété à la quelle ils seront inévitablement confrontés dans leur histoire commune... Oui, ce qui m’intéresse, c’est que Jésus évoque cette situation de vide et d’angoisse, en montrant d’emblée de la compréhension à leur égard et en faisant du sentiment de vide et d’abandon qu’ils éprouveront inexorablement quelque chose de normal. C’est un peu comme s’il leur disait : Que vous fassiez, un jour, l’expérience de ne plus me voir, d’avoir l’impression que je vous ai abandonnés et que tout s’effronde, c’est normal ! Mais moi, je vous le dis : après ce vide, vous me verrez de nouveau. Et vous serez dans la joie.
Se souvenir pour affronter
C’est vrai - et on n’y changera rien - dans nos existences il y a les heures sombres. Celles où on ne sait pas ce qui va arriver, où on ne sait pas comment on va s’en sortir... Et Jésus de prendre pour exemple, les femmes de son époque sur le point d’accoucher et qui ne donneront vie à un enfant - pour autant que tout se passe bien - qu’à condition d’affronter l’épreuve qui les attend. Oui, parfois nous nous trouvons dans cette situation où il faut y aller, comme on dit, et où malgré la peur et l’angoisse, il n’y a rien d’autre à faire que de s’enfoncer seul dans l’inconnu.
Savoir, dans ces moments-là, que c’est normal de ne plus sentir forcément la présence rassurante de Dieu - de ne plus voir le Christ à nos côtés, comme le dit l’Evangile - ne repousse évidemment pas la douleur, n’empêche évidemment pas la souffrance.
Par contre, se souvenir que le Christ a évoqué ce sentiment d’abandon - de même que St François, Thèrese ou Martin Luther King - aide peut-être à garder en soi cette conscience que ce n’est pas parce qu’il fait nuit autour de moi que la lumière n’existe plus et que ce n’est pas parce que je ne perçois plus le Christ avec moi qu’il m’a forcément abandonné.
Je peux alors aller de l’avant - tout tremblant que je suis - rester néanmoins vivant et debout dans la nuit... m’exposer au changement et faire peut-être l’expérience promise par le Christ, de le redécouvrir à nouveau sur mon chemin, me faisant découvrir une joie que je n’espérais plus, que je ne soupçonnais même pas.
Lorsque l’on dit, dans la tradition, que le Christ descend aux enfers avec nous pour nous en délivrer... Dit-on finalement autre chose que cette présence imperceptible qui demeure auprès de nous, à notre insu, au cœur de notre douleur, et qui travaille à un secret mûrissement de notre existence ?
Tout est grâce
Dans peu de temps, vous ne me verrez plus puis, peu de temps après, vous me verrez de nouveau. Vous serez tristes peut-être mais votre tristesse se changera en joie.
Chemins changeants, ombre et lumière
Tout est grâce ; n’aie pas peur.
Chers amis, comme je l’ai déjà évoqué, tout est grâce ne signifie pas que nous ne connaîtrons pas l’angoisse et la douleur. Tout est grâce en signifie pas non plus que la souffrance est, au bout du compte, une bonne chose et qu’elle serait même voulue par Dieu. Non, les ténèbres, c’est les ténèbres, et ça n’a rien de bien, ça n’a rien de beau. Et encore : tout est grâce ne signifie pas non plus que Dieu pourrait affronter ce qui doit l’être à notre place.
D’après ce que j’ai pu vivre en terme d’angoisse et de joies retrouvées de manière inattendue dans ma vie, tout est grâce signifie pour moi que la grâce ne me quitte jamais, qu’il y a quelque chose d’une présence auprès de moi, en toute circonstance... que ce soit au travers des autres qui m’entourent, d’un rayon de soleil ou d’un chant d’oiseau qui me rappellent à la vie, d’une main tendue ou d’un geste d’amitié... ou de ce sentiment presqu’imperceptible d’être habité par une vie qui me dépasse, une présence qui m’attire vers le ciel.
Oui, j’ai refait plusieurs cette expérience qui m’a fait dire, au bout du compte, que tout est grâce parce que, envers et malgré tout, j’ai pu sortir des tristesses qui me retenaient prisonnier, des peurs qui me bloquaient... parce que, finalement, j’ai été entraîné bien plus loin que là où je pensais pouvoir aller, de mes propres forces.
Chers frères et sœurs, je sais combien, certains d’entre nous sont affectés, actuellement, par la tournure qu’a pris leur vie. Je sais aussi que nous avons tous été affectés, un jour ou l’autre. Et je sais encore qu’il aura des passages sombres dans nos existences. Et des angoisses, face à l’inconnu et face à la mort.
Je n’ai, bien sûr, pas d’antidote à vous proposer. La vie s’en va et s’en vient charriant avec elle ses joies, ses tristesses et ses douleurs. C’est ainsi.
Mais je prie Dieu de nous aider à nous souvenir, alors même que nous nous trouvons devant les gouffres de nos existences... Je prie Dieu de nous aider à nous souvenir de la compréhension du Christ pour notre tristesse et notre angoisse. Je Le prie de nous aider à nous souvenir qu’il est normal de se sentir seul et abandonné. Et je Le prie encore de nous aider à reprendre conscience de toutes ces fois où nous nous en sommes sortis quand-même, où les forces nous ont été données et où - contre toute attente - une nouvelle joie a pu prendre racine dans notre vie.
La vie - notre vie - est un changement permanent... et pourtant, j’y crois : la présence discrète du Tout Autre ne nous abandonne jamais.
Chemins changeants, ombre et lumière
Tout est grâce ; n’aie pas peur
Amen
Nicolas Besson



| màj 4 juillet 2010 |