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Soyez vigilants, devenez prêts...

Txts : Mt 22 (34-40), 10 (34-39), 24 (42-44)




Ne laissez pas entrer n’importe quoi !

Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra. Comprenez bien ceci : si le maître de la maison savait à quel moment de la nuit le voleur doit venir, il resterait éveillé et ne le laisserait pas pénétrer dans sa maison. Aussi, je vous dis : tenez-vous prêts !

Chers amis, j’ai été très étonné à retomber sur ce texte et à le relire. D’habitude, le Christ appelle plutôt à l’accueil, à l’ouverture, à une générosité plus grande, à un amour plus large. Or, ici, alors même qu’il est en train d’expliquer à ceux qu’il rencontre ce que c’est que le Royaume de Dieu, il appelle à la vigilance, à la protection, au filtrage, comme un propriétaire d’une grande maison qui doit se protéger des voleurs. Soyez vigilants, tenez-vous prêts !

Qu’est-ce que cela signifie donc ? Et surtout, quel rapport y a-t-il entre le Royaume qui vient - la grande amitié entre les hommes - et cette histoire de maison à protéger, de garde à renforcer ?

Un petit élément historique nous aidera certainement à mieux comprendre... La maison, voyez-vous, dans la littérature de l’époque | La maison est souvent une image pour exprimer le chez soi, l’intimité... et, par association d’idée, notre « être », notre « être spirituel » ou notre « âme », si on veut utiliser un autre vocabulaire.

Le Royaume viendra donc dans nos vies et dans ce monde - nous dit le Christ - si nous protégeons notre « être », notre « vie intérieure », ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes, des agressions qui peuvent surgir à tout moment - n’importe quand - et s’infiltrer en nous.

Et c’est bien ce que dit également, d’une autre manière, Evagre le Pontique, un père du désert, qui a vécu en Egypte, au IVème siècle : Sois le portier de ton cœur et ne laisse aucune pensée entrer sans l’interroger. Interroge-les une à une et dis-leur : « Es-tu de notre parti ou du parti des adversaires ? » Et si elle est de la maison, elle te comblera de paix.

S’il y a - comme le dit Evagre - des pensées qui peuvent troubler notre être, il a aujourd’hui certainement toutes sortes d’autres éléments nocifs, face auxquels il est bon que nous exercions une certaine vigilance. Je pense aux images violentes de la télévision (essayez de zaper un peu sur le téléréseau ; je pense que vous tomberez, à toute heure du jour ou de la nuit, sur au moins une série policière mettant en scène un meurtre sordide. C’est étrange ce besoin de meurtres dont nous faisons preuve dans notre société). Je pense également à un certain cynisme qui a cours dans notre environnement ; entre nous aussi, parfois, en paroissse, quand il n’y a plus que l’efficacité et la rentabilité qui comptent... Et je pense encore à la violence... tout est devenu tellement violent autour de nous !

Comprenons-nous bien : je ne suis pas entrain de nous inviter à jouer ni les effarouchés, ni les puristes. Il ne s’agit pas de nous voiler la face, de fermer les yeux ou de nous boucher les oreilles pour vivre dans une sorte de monde parallèle préservé de tout mal. Ce n’était, d’ailleurs, vraiment pas l’attitude du Christ ! Non, je comprends l’appel à la vigilance comme un appel à ne pas nous nourrir de n’importe quoi.

Oui, l’appel de Jésus pourrait certainement être reformulé ainsi : « Ne vous nourrissez pas de n’importe quelle idée, de n’importe quelle relation, ou de n’importe quelle ambiance ! Nourrissez-vous d’une nourriture substantielle, qui vous fasse grandir en espérance et en humanité.

Chers amis, nous avons certainement tous, un jour ou l’autre, fait l’expérience qu’il y a des choses qui nous nourrissent et d’autres qui nous empoisonnent la vie...


Sur le chemin de la conscience...

Soyez vigilants ! Tenez-vous prêts ! Et ne pensez pas que je sois venu apporter la paix au monde ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le combat. Je suis venu opposer le fils à son père, la fille à sa mère, on aura pour ennemi les membres de sa propre famille.

Interroger les pensées qu’on laisse entrer en soi, trier ce dont on se nourrit, nous pousse forcément à entrer dans un combat. Et on comprendra bien sûr qu’il ne s’agit pas de faire la guerre à sa famille - au sens littéral du terme. Non, il s’agit plutôt de se distancier parfois, de ce que les milieux dans lesquels nous vivons véhiculent de pensées, de manières de faire, de manière de considérer l’être humain ou le monde. Non, on ne fera pas la guerre aux nôtres, mais oui, on ne sera pas forcément d’accord avec tout le monde, y compris avec ceux qui nous sont les plus proches.

Sans vouloir imposer quoi que ce soit aux autres ou les convaincre forcément, on acceptera - pour soi - de se distancier de certains comportements, d’entrer dans un chemin que tous ne comprendront pas forcément, de faire notre route en toute liberté et au plus près de notre conscience, dût-elle déplaire à certains...

Ceci étant dit, comment faire alors pour trier ce qui vient à nous ? Comment discerner ce qui fait vivre de ce qui rend malade ?

Il n’y a, bien sûr, pas de méthode toute simple pour ce faire ; mais ce conseil d’un prêtre bénédictin m’a particulièrement intéressé à cet égard. Laissez entrer ce qui vient à vous, écrit-il, jusque dans votre antichambre. Là, vous pourrez y goûter, y réfléchir, en faire l’évaluation. Puis vous déciderez, en connaissance de cause, ce que vous laisserez pénétrer plus avant dans votre maison ou ce qui doit en être chassé.

J’aime bien cette idée de l’antichambre. Car il n’y a pas de théorie claire et nette sur ce qui est bon et mauvais, très concrètement, dans nos existences... Dans la réalité, on ne peut souvent pas dire - d’une manière assurée - à propos de ce que nous sommes appelés à vivre ou de ce qui se présente à nous : ça, c’est bon pour moi et ça, c’est mauvais. Au contraire, il faut souvent du temps pour digérer, pour comprendre et finalement, pour décider, pour faire un choix clair, voire pour changer sa vie...

Un détail dans le vocabulaire utilisé par Matthieu pour retranscrire l’avertissement de Jésus est très intéressant, à ce propos. Dans le texte grec, l’Evangéliste ne dit pas : Soyez prêts ! mais Devenez prêts !

Devenez prêts... Ça signifie bien que nous ne le sommes pas d’emblée. On n’est pas d’emblée prêt à faire le bon tri ou le bon choix, simplement parce qu’on y aurait réfléchi un moment ou qu’on l’aurait décidé une fois pour toutes. Non, on a à faire toute une démarche qui nous permettra, en fin de compte, de trancher. On a à s’exercer et refaire l’exercice encore et encore - tant qu’on sera vivants - pour apprendre à nourrir son être de ce qui est bon pour lui et qui le fera participer au Royaume.

Sans la culpabilité de ne jamais être encore tout à fait au point, jamais tout à fait purs, nous sommes invités à nous remettre toujours à nouveau au travail, un travail de vigilance et de discernement...


S’essayer à l’exercice...

C’est aujourd’hui le dimanche du Jeûne Fédéral. Et si comme moi, vous avez peut-être perdu l’habitude de jeûner, ce jour-là, et de soigner plutôt la convivialité autour d’un gâteau aux pruneaux, c’est néanmoins à un exercice concret que je vous invite, ces prochains temps... Un exercice qui ressemble au jeûne dans la mesure où il nous permet de remettre en évidence ce qui est essentiel, dans nos vies et d’en dégager ce qui l’encombre. J’ai bien dit « un exercice »... Parce que la parole du Christ n’est pas seulement destinée à être comprise, mais bien à être mise en pratique - très concrètement - dans notre vie quotidienne.

En fait, je vous invite tout simplement à faire l’exercice que nous propose Evagre le Pontique... Nous ouvrir à ce qui vient à nous et le laisser entrer jusque dans notre antichambre... Puis de le goûter, de l’éprouver et de discerner ce que cela provoque en nous.

Et de me poser la question : Est-ce que ça m’ouvre à l’amour... qui est le plus haut commandement que nous laisse le Christ ? Est-ce que ça m’ouvre à l’amour... qui est le seul critère valable pour une existence digne de ce nom ? Est-ce que ça encourage l’amour que je me dois à moi-même, le respect de ma personne, le respect de mon « être intérieur » ? Est-ce que ça augmente l’amour que je dois aux autres - avant toutes choses ; ma capacité à m’ouvrir aux autres, ma disponibilité à les accueillir ?

Oui, très concrètement : est-ce que ce que je regarde à la télévision jour après jour, les relations que j’entretiens avec les autres au quotidien, les idées que je défends, le rythme de vie qui est le mien, les investissements auxquels je consens... Est-ce que tout ça me fait du bien à moi, aux autres et au monde ?

Sans en faire une obsession ou un motif de culpabilité, je crois important de s’essayer à l’exercice, de temps à autres, de prendre un peu de recul face à notre vie et de voir si - au travers de cette expérience - l’Esprit ne pourrait pas renouveler nos existences et nous faire grandir.

Soyons vigilants... Devenons prêts...

Amen

Nicolas Besson | Dimanche 17 septembre 2006