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Se laisser bousculer pour grandir

Prédication portant sur : Deutéroname 10, 14-19, Marc 7, 24-30 et Jacques 2, 14-17

Jésus énervé, Jésus débordé, Jésus incompris par ceux qui le suivent habituellement, Jésus qui s’enfuit pour se cacher dans une maison...Jésus en burn out. Voilà une image bien peu habituelle de Jésus. Lui, le thérapeute, le pédagogue, l’homme de la relation...il n’a plus qu’un seul désir : être seul...et cette fois, l’évangile ne nous dit pas que c’est pour prier - il n’est est peut-être même plus capable.
Ce qu’il veut, c’est qu’on lui fiche la paix. Il a préféré mettre une frontière entre lui et les siens ; il a filé au nord, incognito, dans le Liban actuel, en terre païenne et occupée par les Grecs.

Mais sa paix va être de courte durée...
Quelqu’un vient forcer sa porte...une femme, qui a prêté oreille à la rumeur, celle qui annonçait un prodigieux guérisseur. Elle accourt, alors que jamais une femme ne s’autorise à venir trouver un homme seul chez lui. Elle se jette à ses pieds...Personne n’a retenu son nom, personne ne sait si elle a un mari. Elle est mère, mère d’une fille unique, malade...enfermée à la maison.

« Guéris ma fille ! »
Comment le lui a-t-elle fait comprendre ? Ils sont étrangers l’un à l’autre, elle est grecque et aucun élément des Evangiles ne permet de dire que Jésus parle grec. Alors c’est elle qui a dû se risque en araméen, elle qui s’ajuste à lui. « Guéris ma fille -libère là du démon qui l’habite ! »

Jésus va la rejeter, même plus la maltraiter, la mépriser, la traiter comme un chien.
« Laisse d’abord les enfants manger à leur faim. »
De quoi parle-t-il ? Qui doit être nourri et avec quoi ?

Les enfants, ce sont les héritiers, les descendants d’Israël...ceux qui ont reçu la Loi. Et c’est Dieu qui les nourrit, par sa Parole...mais aussi par lui, Jésus. C’est cela sa mission : réactualiser la Parole, nourrir de cette nouvelle Parole, la sienne, être nourrit de lui, Pain de Vie.

« Laisse d’abord les enfants manger à leur faim...
car il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens. »

Ce sont les enfants d’Israël et eux seuls, qui doivent être rassasiés, on ne va quand même leur enlever le pain de la bouche... le leur voler pour le jeter aux chiens, ces animaux presque égaux des porcs...
les étrangers, qu’ils ne s’imaginent pas que lui Jésus, a quelque chose à leur donner.

Voilà qui est clair, tranché...et choquant. Jésus bien loin des injonctions de Dieu à ses ancêtres et que nous rapporte le Deutéronome. « Le Seigneur est le Dieu des dieu, il n’avantage personne...il manifeste son amour pour les étrangers, il prend soin d’eux...vous donc aussi, aimez les étrangers et rappelez-vous que vous étiez des étrangers en Egypte. »

Difficile de faire pire comme fin de non recevoir.

Et pourtant ...la mère reste là, elle ne part pas, elle n’insiste même pas. Elle approuve : « Tu as raison, il ne faut pas prendre aux enfants...mais - et là, elle sait bien ce qui se passe quand des petits mangent seuls à table : ils en mettent partout...et les chiens sont suffisamment malins...ils se faufilent, sans déranger...ils lèchent ce qui est tombé
Alors, elle ajoute « Maître, sous la table, ils mangent les miettes que les enfants laissent tomber. »

Les enfants mangent, les chiens- sous la table - mangent aussi. Il a y a différences que la femme reconnaît, accepte...mais en même temps, elle réussi un tour de force - celui de faire qu’il n’y a que des gagnants (les enfants et les chiens ont à manger). Les différences ne signifient pas l’exclusion...non il y a pour tous.
La femme utilise l’argumentation même de Jésus pour le faire aller plus loin, et elle l’amène subtilement au point où il va revenir complètement sur ce qu’il venait d’affirmer.
Y a-t-il eu un silence, un temps d’arrêt...on ne le sait, mais Jésus se laisse bousculer, même plus, il se laisse convertir, par une femme - étrangère - qui ne respecte pas la bienséance - qui n’a même pas affirmé sa foi en Dieu...

« A cause de cette réponse, tu peux retourner chez toi : l’esprit mauvais est sorti de ta fille. » Jésus converti...Jésus élargi...sorti de son agacement, de son isolement, de sa vision étroite et restrictive. Il peut enrichir le sens de son existence, quitter les voies de l’exclusion et du rejet. Sa mission ne s’arrête plus aux enfants d’Israël...

La quête d’identité

Au-delà de l’interpellation de la femme, Jésus a été remis en question jusque dans son identité même.
Qui était-il jusqu’ici ? Celui que Dieu a envoyé auprès des fils et des filles d’Abraham, des enfants d’Israël...C’était cela son identité.

Tout comme lui, nous sommes aussi en quête de notre identité : il ne nous suffit pas d’exister, nous avons à savoir qui nous sommes sans quoi nous ne nous comprenons pas, et le sens manque alors aussi à notre existence.

Mais, alors, d’où mon identité prend-elle ses contours ? De moi-même comme le disait Descartes - je pense donc je suis ? ou par la présence de l’autre qui me provoque à être ?

Dans toutes les relations que j’ai, avec les membres de ma famille, avec mes amis, mais aussi dans celle que j’ai avec Dieu, mon identité est en jeu, mon identité se construit.
Dans quel sens est ce que je vais pouvoir utiliser ce que nous allons échanger ? Vers la peur, le replis, l’exclusion ou l’ouverture ?

Les philosophes Emmanuel Levinas et Paul Ricoeur ont travaillé tout deux cette question de la rencontre avec l’autre : il n’est pas à voir comme un ennemi...non il est celui qui me fait sortir de mon enfermement sur moi-même, celui qui me convoque à devenir. Mon identité ne m’est pas donnée une fois pour toute, mais elle se trouve à faire, quelque soit mon âge.
Ce n’est que si je suis arrachée à moi-même, que je peux me comprendre, que je peux savoir qui je suis - en réalité. Isolée sur moi-même, je n’y parviendrai pas, et ce que je pense ne sera peut-être qu’illusions. Ce que je suis me vient de l’autre ; voilà certes, un frein à un idéal d’individualiste, de toute puissance, de maîtrise.
Voilà qui rejoint aussi les observations des psychologues. La vie ne se développe que si elle s’ancre dans les liens et la relation affective qui s’établit entre moi et autrui. La vie ne trouve son sens que si je me laisse interpeller par le visage d’autrui, que si je me laisse bousculer par la rencontre avec lui. L’autre n’est pas un adversaire qui m’aliène, il est mon alter ego, celui qui est fondateur de ce que je suis et de ce que je peux devenir.

Et Jésus lui-même en fait l’expérience. Pour lui aussi, la question de l’identité passe par autrui. Il a besoin de ses disciples pour être révélé à lui-même...quand il leur demande : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? »

Il a besoin du dialogue avec la femme syro-phénicienne pour avancer dans ses découvertes. Jusqu’à la rencontre avec elle, il a été l’envoyé de Dieu auprès de son peuple. Dans l’échange avec elle, il se laisse bousculer : oui, il s’est trompé, il peut le reconnaître, il peut revenir sur ce qu’il vient d’affirmer, et s’élargir à une identité nouvelle : il reste l’envoyé de Dieu auprès des siens, mais il est aussi l’envoyé de Dieu auprès des étrangers, même ceux que son peuple rejette et fuit - comme les Syro-phéniciens.
Véritable conversion, qui lui permet de renouer - alors qu’il s’enfermait en plein désarroi, avec son rôle de thérapeute.

Que nous apporte aujourd’hui ce texte ?

Des découvertes sur Jésus lui-même

Jusqu’ici j’avais toujours trouvé ce passage un peu glaçant, avec un Jésus à tout le moins surprenant.
En travaillant le texte, j’ai été très touchée par la découverte que j’ai fait d’un Jésus humain, authentiquement humain, fatigué, hésitant, repoussé des siens et touché, qui en marre, et qui choisit de se mettre à l’écart pour écouter ses besoins à lui.
Je suis déroutée par ce Jésus rejetant cette femme, dur et cruel dans ses mots ? Qui, même aujourd’hui, aime se faire traiter de chien ? Je suis déroutée, mais aussi soulagée : Jésus n’est peut-être pas parfait, il peut même se tromper...
Je suis déroutée mais émerveillée quand je découvre qu’il se laisse convertir, lui, convertir et élargir par la présence d’autrui, un autrui anonyme, pas même recommandable.

Et j’ai réalisé que j’oublie souvent le Jésus humain, tout humain qu’il aussi été. Peut-être qu’à le voir et à le suivre surtout comme le Messie ressuscité, comme celui qui parle à mon cœur, au plus intime de moi-même, je m’évite moi d’être dans le concret et d’avoir plus souvent à me convertir...

Des découvertes pour nous-mêmes

Voir Jésus humain, cela me montre aussi très concrètement que nous pouvons nous accepter humains, touts simplement humains. Nous aussi, nous pouvons être fatigués, nous pouvons en avoir marre, et être saoulé par autrui. Et là je pense plus particulièrement à toutes les demandes de sollicitations à des dons, à tous les BV et à tous les gens qui nous accrochent dans la rue. Oui, nous pouvons, nous aussi en avoir assez.

Mais, n’y a-t-il pas ensuite à reconnaître que nous sommes tous menacés de considérer une personne, un groupe humain comme moins humains que nous-mêmes ?
Et que nous privant d’autrui, nous méfiant de lui, nous n’y gagnons pas, bien au contraire, nous y perdons, nous, de notre richesse et de notre possible identité.

Reconnaître que je me construis de l’autre et notamment de l’étranger, cela va bien plus loin que m’inciter à sortir de mon égoïsme ou de ma méfiance. C’est accepter d’entrer dans une dynamique de réciprocité, celle où je accepte de me laisser construire - et où j’accepte aussi de laisser autrui se construire par moi - cela dans une rencontre où il n’y a ni perdant - ni gagnant mais deux bénéficiaires.

Mais, étape importante, cette dynamique passe d’abord par la reconnaissance des différences, qui doivent être nommées. Il n’y a pas de honte à les reconnaître - et souvent il y a confusion là autour : oui les différences existent bel et bien, elles font partie de la réalité. Les voir, les nommer évite de les prendre pour des menaces et de risquer par là même l’exclusion ou le rejet. Oui, je suis d’ici, je suis suisse, je suis blanche...oui je vois que tu es noir ou magrébin ou ...je sais que moi, je peux t’apporter quelque chose, tout comme toi, tu peux le faire.

Et quand je repense à Jésus, humain et concret, je ne peux oublier qu’il est né au Proche Orient, et qu’il devait bien être du type des gens de son pays. Et c’est bien de lui, tel qu’il était - et pas seulement du Messie - Fils de Dieu - que je fonde ma vie.

Il ne suffit pas de nommer, de parler, il faut aussi agir. Jésus le montre.
Et Jacques, dans son épître reprend aussi la question. Le problème n’est donc pas nouveau ! Jacques nous invite très concrètement à sortir de la passivité : « Il en est ainsi de la foi : si elle ne se manifeste pas par des actes, elle est lette morte. » Alors, j’ai une proposition très pratique à vous faire : la prochaine fois que vous rencontrez un étranger, pourquoi pas par exemple un musicien de rue, arrêtez vous...et parlez lui...et s’il ne sait pas le français, cherchez à vous ajuster à lui...pour entrer nous aussi dans cette dynamique où s’élargissent mutuellement deux identités.


Claire Hurni, 18 juin 2006

 

 

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