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« Se faire violence » afin de ne pas être violent
Prédication portant sur : Luc 14,15-24
Le texte sur lequel nous nous arrêtons ce matin est le choix d’un petit groupe du Département Formation et Accompagnement en charge de préparer cette journée d’aujourd’hui dont l’offrande ira pour un certain nombre de projet de la jeunesse de notre canton.
Le moins que nous puissions dire c’est que le choix de ce texte s’avère des plus délicats ! Pourquoi ? Mais parce que nous sommes en présence d’un texte :
D’une part assez difficile à entendre en tant que tel ; voici un hôte assez peu patient et qui le dit très clairement ;
Et qui a servi d’autre part de base à des commentaires des plus virulents et ce de l’un des plus grands pères de l’Eglise, le tout grand Saint-Augustin !
Mais me direz-vous sur ce dernier point qu’est-ce qui fait problème ? Réponse l’interprétation par les pères de l’Eglise et en particulier par le plus grand d’entre-eux, Saint-Augustin du verset 23. Le Maître de la parabole commande à ses serviteurs de « persuader », « d’obliger », de « contraindre », selon les versions, les personnes qu’ils rencontrent afin de les conduire dans la maison de celui qui invite. Et contraindre à l’époque c’était la croix ou le poignard...
Alors imaginez Philippe Auguste ou Richard Cœur de Lion au début du XIIIème siècle en train de rassembler leurs troupes pour aller en Palestine libérer le tombeau du Christ tombé aux mains des musulmans. Ils n’ont aucun mal à en faire un terrible manifeste sanguinaire...
Ne nous masquons pas la réalité, voyons ce que peut nous dire ce texte en ayant comme ligne de mire le public-cible qui est le mien : les jeunes. J’aimerais le faire en trois moments :
En essayant d’actualiser la parabole en voyant qui nous pouvons reconnaître derrière les personnages de la parabole ;
En posant la question très concrètement du travail des serviteurs
En concluant enfin sur les raisons de cette crise
Actualisation de la parabole
Proposition
Essayons d’actualiser la parabole en voyant d’une part les personnages de la parabole avec ceux qui entoure l’environnent des adolescents. Voici ma proposition :
| Jésus et pour nous la parole de l’Evangile | Jésus ou Dieu |
| Les invités | Les adultes, croyants |
| Les serviteurs | Les adultes, croyants |
| Les pauvres - les infirmes - les aveugles - Les vagabonds, bref, ceux qui sont sur la route... | Les adolescents |
Pour tempérer peut-être cette classification quelque peu formelle et qui pourrait sans aucun doute en gêner un certain nombre, notons souvent que des adultes, c’est à dire nous, pouvons être à la fois serviteurs ou invités en fonction de la casquette que nous avons.
Vérification des hypothèses
Les parents se cachent derrières les bonnes excuses !
Pourquoi sommes-nous tentés de reconnaître les parents derrière les invités au repas ? A cause de leurs excuses, ce sont elles qui les trahissent ! Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elles ne souffrent d’aucune contestation. Les adultes/parents se caractérisent par des excuses logiques, rationnelles et incontestables. Actualisation sur chacune des excuses des invités :
Le premier est en train d’acheter son terrain à bâtir et ce n’est pas le moment d’aller faire la fête, même si c’est les joutes. Après peut-être, mais pas maintenant.
Le second va chez son concessionnaire chercher la voiture qu’il a commandée au dernier salon de Genève. Raymond Devos dirait qu’il doit aller chercher sa 2 bœufs. La encore impossible de ramener son fils d’un concert de Marylin Manson à Avenches avec une trop belle voiture. C’est trop risqué !
Pour le troisième, nous sommes là dans un cas d’école, puisque l’invité à la fête va faire la noce ! il n’est pas disponible parce qu’il va à l’Eglise, à la fêt de paroisse ! Incroyable... Et pourtant la religion-habitude peut faire écran à la foi...
Dissipons un malentendu ! Les excuses mises en scène ne sont pas de fausses excuses. Celles que la parabole nous énoncent ne sont pas bidon. C’est très sérieux ; la situation n’est pas de dire que les adultes ne sont franchement pas à la hauteur. Bien au contraire, et c’est le drame ! On est devant des choix qui sont terribles, devant des situations qui sont sans compromis, des moments fondamentaux de l’existence. Entre adultes et adolescent l’espace est mince. Ce qui oppose parents et adolescents s’avère être radical :
Deux logique radicalement différentes s’affrontent ;
Deux mondes qui ne se comprennent pas s’opposent.
Il faut en être parfaitement conscient en lisant ce texte.
Les jeunes se cachent en marge de la société
Cela nous amène à vérifier maintenant si les adolescents peuvent se reconnaître dans les gens qui sont sur les chemins ? On peut répondre par l’affirmative et ce pour deux raisons :
Tout d’abord en étant tout à fait dans la catégorie de personnes qui n’ont rien ! Un jeune, c’est une personne qui est encore dépendante de ses parents tout en clamant par dessus les toits qu’il fait ce qu’il veut. Ils n’en sont pas moins dépendants et de ce fait très directement concerné par une bonne maison avec une bonne table ;
Ensuite en disant qu’ils sont comparables à des personnes blessées ou marginalisées. Quel curieux rapprochement me direz-vous ! Un jeune est-il l’image d’un pauvre estropié ? Evidemment si on leur pose la question telle quelle, on risque de ne pas aller bien loin dans la tentative. En revanche si on les voit vivre, si on s’intéresse à eux pour ce qu’ils sont, si on accepte de comparer la situation de notre monde et la leur : alors oui la comparaison est criante de vérité !
L’actualité, nous aide bien ici : j’entendais un sociologue dire, à propos du conflit sur le CPE, en France, qu’en 20 ans, les formations pour les jeunes s’étaient multipliées et diversifiées. Ce qui n’était pas le cas des places de travail qui auraient dû accueillir ces jeunes diplômés. Qu’est-ce ça veut dire ?
Les jeunes ne sont pas employés pour des tâches qui correspondent à leur qualification ;
Les salaires qu’ils occupent n’ont rien à voir avec leur rang académique.
Par conséquent, au-delà même du débat sur le CPE, dont il n’est pas question ici de dire s’il est juste ou pas, il n’est pas étonnant que les jeunes se sentent complètement « handicapés » et largués. Pas de place pour les jeunes dans notre société !
Les serviteurs
Restent à voir les serviteurs, nous, en quelque sorte. Nous, dans notre rôle de chrétiens, d’accompagnateurs, de conseiller de paroisse essayant de faire bouger les choses !
Pour essayer d’être plus concret, je dirai qu’en tant que père, je me retrouve typiquement dans la figure de ses invités de la parabole qui ne cessent de donner de bonnes excuses. Mes enfants me le disent souvent : t’as toujours raison ! En revanche, je ne suis jamais autant serviteurs que dans mes fonctions actuelles :
Lorsque j’essaye de dynamiser les Plateformes cantonales sur la jeunesse ;
Lorsque j’essaye de booster mes collègues en leur disant qu’il ne faut pas s’arrêter aux réductions des postes et qu’il faut avancer ;
Lorsque j’essaye de vendre la catéchèse de notre église « Chemins de Vie et de Foi. »
Cela me conduit à aller loin, à utiliser des chemins assez détournés pour essayer de convaincre. Et je pense que, d’une certaine manière, c’est la même chose pour vous dans votre quotidien paroissial, vous ne ménagez pas vos peines pour essayer de remplir vos locaux, pour essayer de donner de la vie à ce que vous croyez juste, bon et bien.
l’action
Après vous avoir conduit à reconnaître des personnages de notre quotidien dans cette parabole, peut-être importe t-il à présent d’en dire un peu plus sur l’action des serviteurs.
Revenons à la parabole ! Si le maître leur demande d’avoir une mission, qu’on peut qualifier d’extérieure (inviter « prestement »). Ce rôle de sortir hors les murs, n’en présuppose pas moins un autre, plus interne, plus intérieur. Pas de mission extérieur sans mission intérieure en quelque sorte...
Mission intérieure
Quand l’hôte envoie ses serviteurs, c’est que la table est prête, le repas est prêt. Or qui a préparé le repas, qui s’est mis en quatre pour préparer la table, qui a préparé la cuisine, les décorations ? Les serviteurs ! On passe souvent trop vite à la sortie des serviteurs, on oublie souvent ce qui précède, le service intérieur, la mission intérieure si j’ose dire...
Et pourtant c’est fondamental !
Maurice Baumann, professeur de Théologie pratique nous a donné un bon exemple de la difficulté de cette mission intérieure en nous racontant que les jeunes s’étaient un jour servis du règlement intérieur de la maison de paroisse pour qualifier leur lieu de catéchisme. Imaginez les efforts qu’il faut à une équipe de catéchètes pour transformer ce jugement si péremptoire, sans casser la baraque, si vous me pardonnez l’expression !
Prendre conscience de la difficulté de cette mission qui touche toutes les activités de ceux qui s’engagent dans l’Eglise et qui veulent faire « bouger » les choses, cela revient à « Se faire violence. » Se faire violence parce que les transformations de nos intérieurs sont à ce prix ! « Se faire violence », qualifie parfaitement bien l’ensemble de ce que nous faisons, et, vous l’aurez compris, de ce que nous faisons aussi sur nous-mêmes :
Rendre nos esprits ouverts ;
Donner à l’autre la place que d’autres lui refuse ;
Se dire que l’autre, le jeune, pourrait être celui qui compte avant nous !
C’est « se faire violence », c’est oser affronter parfois d’autres personnes qui ne seraient pas convaincues des efforts à faire.
Mission extérieure
A présent, nous pouvons revenir plus directement à notre action d’accompagnants et presque dire derechef, que, si nous nous sommes faits violence pour être prêts à accueillir l’autre, il n’est plus utile d’user de quelque violence que ce soit. Si je me suis fait une telle violence dans mes habitudes, je n’aurai pas besoin de faire violence à qui que ce soit ; à l’autre, à l’adolescent puisque c’est de lui dont nous parlons. Ce dernier :
Verra bien par lui-même que celui qui vient vers lui ne vient pour le juger mais pour l’agréger ;
Verra bien par lui-même que celui qui vient vers lui n’est pas l’autorité maternelle ou paternelle mais une personne qui agit comme une mère ou comme un père.
En guise de conclusion
Reste à souligner maintenant la situation dans laquelle nous nous trouvons. Dieu n’est pas content. Pourquoi ? Qu’est-ce que traduit cette colère ? Comment comprendre cette colère ?
On parlait tout à l’heure de la souffrance de ces jeunes qui se révoltent contre la société pour de très bonnes raisons : pourquoi n’y aurait-il pas aussi une souffrance de l’hôte, une souffrance de Dieu en quelque sorte ?
Sans vouloir être plus théologien que Dieu lui-même, ou sans vouloir prétendre mieux comprendre Dieu que lui-même ne se comprendrait, on peut esquisser que :
Les affaires de Dieu sur terre ne sont pas évidentes ;
Et puis la proposition même de Dieu est-elle pertinente ;
Etc.
Oui et cetera. Et on pourrait à loisir poser la question mais sans avoir de réponses satisfaisantes. Alors que faire et que dire ? C’est là que l’humour vient pour nous tirer d’affaire, nos amis juifs sont très forts en la matière et j’aimerais pour conclure vous donner les pistes que donne Raymond Devos au fait que Dieu parfois peut se choper un sacré coup de cafard !
J’ai lu quelque part : " Dieu existe, je l’ai rencontré !" Ça alors ! Ça m’étonne ! Que Dieu existe, la question ne se pose pas ! Mais que quelqu’un l’ait rencontré avant moi, voilà qui me surprend ! Parce que j’ai eu le privilège de rencontrer Dieu juste à un moment où je doutais de Lui ! Dans un petit village de Lozère, abandonné des hommes, il n’y avait plus personne. Et, en passant devant la vieille église, poussé par je ne sais quel instinct, je suis entré... Et, là, j’ai été ébloui... par une lumière intense... insoutenable ! C’était Dieu... Dieu en personne, Dieu qui priait ! Je me suis dit : "Qui prie-t-Il ? Il ne se prie pas Lui-même ? Pas Lui ? Pas Dieu !" Non ! Il priait l’homme ! Il me priait, moi ! Il doutait de moi comme j’avais douté de Lui.
Il disait : - O homme ! si tu existes, un signe de toi ! J’ai dit : - Mon Dieu, je suis là ! Il a dit : - Miracle ! Une humaine apparition ! Je lui ai dit : - Mais, mon Dieu... comment pouvez-vous douter de l’existence de l’homme, puisque c’est Vous qui l’avez créé ?
Il m’a dit : - Oui... mais il y a si longtemps que je n’en ai pas vu un dans mon église... que je me demandais si ce n’était pas une vue de l’esprit ! Je lui ai dit : - Vous voilà rassuré, mon Dieu ! Il m’a dit : - Oui ! Je vais pouvoir leur dire là-haut : " L’homme existe, je l’ai rencontré ! "
Oui Un Dieu qui ne peut envisager d’être seul au front, sur les routes, à aller chercher ceux et celles qui se sentent perdus, voilà peut-être une belle image à méditer quand ça ne va pas trop !
Amen
©2004-2012 Paroisse réformée de Morges - Echichens
| màj 8 mai 2012


