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Renaître de ton regard
Prédication portant sur Lc 19, 1-10 et Es 60, 1-6
L’inviolabilité de l’être
Le petit Henri est l’enfant unique d’une femme devenue veuve, qui l’élève de son mieux, en lui vouant toute sa tendresse. À l’époque, il a 8 ou 9 ans. Il revient de l’école, au déclin de l’après-midi. Son souper l’attend et il se met à table, en omettant, pour la première fois, de faire sa prière. Sa mère, supposant qu’il s’agit d’une distraction, le rend gentiment attentif à son omission. Il feint de ne pas entendre. Elle insiste. Il se raidit dans une résistance muette. Alors, la mère, sur le ton du commandement : « Tu ne veux pas faire ta prière - Non ! - Eh bien va te coucher sans souper ! » L’enfant, bravement, relève le défi et se couche sans mot dire. Au bout d’un moment, la mère, prise de remords, lui apporte son souper dans son lit. Trop tard, depuis lors, le garçon a cessé de prier.
Chers frères et sœurs, ce petit incident d’un autre âge, raconté par l’écrivain suisse-allemand, Gottfried Keller, nous rend sensibles au sentiment d’inviolabilité. Il y a, en nous, un lieu intime et personnel, qui n’appartient qu’à nous et où personne ne peut entrer sans notre consentement. Un jardin secret, une fontaine scellée, pour reprendre le langage du Cantique des Cantiques, que les autres ne devraient pouvoir ni manipuler, ni piétiner, ni violer.
Que fait le petit Henri pour éprouver ce sentiment d’inviolabilité ? Rien. Il le reçoit en même temps qu’il prend conscience de son individualité et de la valeur qu’elle implique. Et il en est de même pour chacune et chacun de nous. Il nous est donné, à chacune et à chacun, de percevoir, un jour, la trace de notre identité profonde inscrite au fond de notre être, de commencer à connaître le nom unique dont Dieu nous appelle au plus profond de ce que nous sommes, selon l’expression de certains mystiques.
Or, ce lieu profond, ce lieu où Dieu se mêle à notre existence et où il fait naître et surgir ce qu’il y a de plus sacré en nous - et le sentiment d’inviolabilité qui en découle - c’est à la fois une valeur déposée en nous et un appel au respect.
Au respect de soi, tout d’abord. Il s’agit, en effet, de ne pas sombrer dans le n’importe quoi qui trahirait notre être sacré, en assouvissant les soifs - tyranniques souvent - de nos instincts de pouvoir ou de possession. Il s’agit plutôt d’exaucer l’appel original qui se trouve inscrit en nous. Mais encore, il s’agit de ne laisser personne forcer notre estime, contraindre notre jugement, violer notre cœur.
Mais c’est également un appel au respect des autres. Car si j’exige que l’on n’entre pas en moi comme dans un moulin, je ne peux m’abaisser à contraindre l’autre. Toutes formes de dictature, qu’elles soient politiques, sociales, familiales, voire spirituelles sont exclues ! L’exigence est grande, car il est si facile de vouloir modeler les autres à notre mesure ! Et il est si tentant de nous laisser faire par les conformismes de tous ordres - y compris religieux - et de vouloir régenter, corriger, prendre de l’emprise sur autrui.
La guérison par le respect
C’est ce que j’aime infiniment, dans l’histoire de la rencontre de Jésus avec Zachée. Cette délicatesse, cet infini respect de Jésus dans sa manière d’approcher le petit collecteur d’impôts. Pas de leçon de morale, pas le moindre reproche ; pas même une interpellation sur sa manière de mener sa vie et de traiter les autres. Un regard qui se lève et cette prise de contact surprenante : « Il faut que je loge chez toi ».
Et la transformation est immédiate, radicale : Zachée descend aussitôt de l’arbre et l’accueille avec joie.
Bien sûr que je ne sais pas exactement ce qui s’est passé dans la tête de Zachée. Mais je crois que le récit est très clair : le levier de sa transformation - de sa conversion au sens le plus profond du terme - c’est le regard respectueux du Christ porté sur cet homme. Jésus perçoit en lui la dignité qui l’habite, la vocation profonde, unique, irremplaçable qui est la sienne. Jésus perçoit en lui ce qui lui-même ne perçoit plus, ni dans sa propre personne, ni dans celle des autres. Et en s’approchant de lui avec le plus grand des respects, il donne la possibilité à Zachée de renouer lui-même avec cette part de sa personne qui est et qui reste infiniment respectable.
Oui, le collecteur d’impôts a suivi le chemin que suivent beaucoup d’humains - quels que soient d’ailleurs les lieux et les époques - ; chemin que nous-mêmes, très certainement, empruntons parfois. Le chemin du conformisme social, de la sécurité matérielle, d’un certain pouvoir sur les autres. Un chemin au gré duquel nous amassons et utilisons les choses et les êtres de manière à ce que nous soyons rassurés sur nous-mêmes et sur la vie que nous menons.
Et voici que , ce jour-là, dans la vie de Zachée, surgit ce regard qui le ramène à son humanité et cette demande de pouvoir simplement demeurer auprès de lui. Il est libre de dire oui ou non à cette visite. Et gratuitement, sans subir quelque contrainte que ce soit, à l’abri des regards de la foule qui n’attendait que son humiliation, en gardant la face, il peut confier à son visiteur que, dorénavant, il renouera avec une existence digne de sa vocation intime, en commençant par se débarrasser de ce dont il a privé autrui.
L’intérêt réciproque
Chers amis, j’aimerais apporter une précision importante, en soulignant, encore une fois, la manière dont le Christ entre en lien avec Zachée. Nous n’avons pas affaire là à un Seigneur tout puissant qui accorderait sa grâce du haut de son cheval à un manant croisant sa route. Non, l’entrée en relation du Christ avec Zachée est à la fois une demande - réelle de pouvoir habiter chez lui - et l’offre - réelle ! - d’une amitié possible. Il n’y a, dans l’attitude de Jésus, rien de paternaliste, rien de condescendant. D’ailleurs, si nous avons été attentifs lors de la lecture de l’Evangile, nous aurons remarqué que ce n’est pas Jésus qui se penche sur Zachée, mais Zachée qui -symboliquement - descend de l’arbre d’où il surplombe la foule vers Jésus.
Oui, le respect d’autrui ne peut jamais être un geste de haut en bas, un geste à sens unique. Le respect appelle toujours un échange - d’égal à égal - entre deux êtres dotés - également - chacun d’une dignité unique. Il ne s’agit donc, d’aucune manière, que je me prenne à prononcer sur autrui des bénédictions à bon marché ou à lui adresser des paroles généralisantes sur la valeur de tout être humain pour le rassurer, lui faire plaisir et me sentir, par là même, un bon-chrétien. Non, le respect de l’être unique et inviolable d’autrui exige que je m’intéresse à lui, que j’essaie d’en percevoir l’existence, d’en discerner la réalité. Ce n’est qu’en entrant en contact avec la richesse qui est la sienne propre, en m’y intéressant véritablement et en me laissant émerveiller par celle-ci, que je commence à entrer dans un lien qui peut être qualifié de respectueux, et dont je peux espérer qu’il sera susceptible de rendre mon interlocuteur à ce qu’il est en profondeur.
Ainsi le disait une femme pauvre, un jour, à Maurice Zundel, un prêtre catholique dont le nom vous dit certainement quelque chose : La grande douleur des pauvres, c’est que personne n’a besoin de leur amitié. C’est bel et bien d’une amitié véritable dont nous avons besoin les uns et les autres. C’est grâce à l’émerveillement de ceux qui nous entourent devant ce que nous avons de meilleur en nous, que nous pouvons nous mettre à y croire nous-mêmes et à en faire quelque chose dans notre existence ; développer notre capacité à devenir nobles et généreux.
La lumière se lève sur toi
Debout Jérusalem ! Brille de mille feux, car la lumière se lève sur toi ! La gloire du Seigneur t’éclaire, comme le soleil levant ! L’obscurité couvre la terre, la nuit enveloppe les peuples, mais toi, le Seigneur t’éclaire comme le soleil du matin. Au-dessus de toi apparaît sa présence lumineuse. Alors les nations marcheront vers la lumière dont tu rayonnes, des rois seront attirés par l’éclat qui s’est levé sur toi.
Qu’il s’agisse de Zachée ou des habitants de l’antique Jérusalem, Dieu relève, Dieu transforme, Dieu guérit, en mettant en lumière les êtres qu’il aime et qu’il a doté d’une valeur inaltérable. Il s’approche d’eux, Il les visite, Il demeure auprès d’eux en ami fidèle émerveillé par ce dont ils sont habités.
Et c’est ma conviction profonde depuis longtemps - et elle va croissant d’année en année. Évangéliser, c’est bien sûr dire sa foi. Évangéliser, c’est transmettre le message biblique, l’expliquer, le rendre accessible. Évangéliser, c’est dialoguer, débattre, essayer de comprendre ensemble. Mais avant tout et par-dessus tout, j’en suis convaincu, évangéliser, c’est s’inscrire à la suite du Christ, dans une tendresse pour les êtres qui nous entourent. C’est, à la suite du Christ, nous laisser entraîner progressivement dans un amour sincère pour chacun, surtout pour ceux et celles qui ne s’aiment plus. C’est découvrir, redécouvrir et aider l’autre à redécouvrir le nom particulier dont Dieu l’appelle.
Évangéliser, ce n’est pas tant apporter à l’autre ce qui lui manquerait, remplir son être qui ne serait qu’un grand vide, mais l’aider à faire vivre en lui ce qu’il est déjà en puissance. Avec une délicatesse, un respect - peut-être même, au bout du compte, un émerveillement - qui l’aide à prendre au sérieux la part sacrée dont il est le détenteur, la musique divine dont il est capable.
Me respecter... Respecter autrui... Prendre la mesure de ma qualité de fils ou de fille de Dieu... Laisser à l’autre la liberté et le temps de se découvrir lui-même ; lui offrir simplement un regard qui l’invite à éveiller la vie qui sommeille en lui... Je ne peux que reconnaître que je n’en suis pas toujours capable ; que j’ai encore du chemin à faire en la matière.
Et, très certainement, sur mon chemin, le salut ne viendra que de cette lente maturation qui me permet de découvrir, chaque jour un peu plus, que réellement, le Christ souhaite s’inviter dans ma vie, non pas par pitié seulement, mais parce qu’il perçoit, qu’au cœur de mon existence, se cache véritablement un trésor unique, précieux et inaltérable, dont le monde a besoin, qui n’appartient qu’à moi et dont je suis le seul à posséder la clef.
Zachée, descends de l’arbre, il faut que je demeure aujourd’hui dans ta maison.
Amen



| màj 4 juillet 2010 |