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« Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? »
Je m’appelle Jacques.
Ce jour-là, avec les autres, nous nous sommes mis en route sur le tard, le soleil était déjà haut dans le ciel, et même si on était déjà le 20 septembre, ici, dans le sud, il frappait fort.
Jésus marchait devant, nous suivions derrière, parce que ces temps nous avions un peu de peine à le comprendre.
Nous étions tout juste partis, quand on a vu arriver de loin, un homme échevelé, tout en sueur, comme quelqu’un qui a peur de manquer un rendez-vous. Il avait couru à perdre haleine, il s’est jeté par terre, genoux au sol, la tête dans les cailloux, offrant à Jésus sa tête baissée, et sans reprendre son souffle, comme si sa vie en dépendait, il lui a demandé : "Bon maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ?"
Une petite parenthèse. Sur le moment, je n’ai pas réagi, mais maintenant, en redisant ses propres mots, j’entends une dissonance : "Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ?" Ce qui me semblait naturel, aujourd’hui me paraît étrange : que peut-on faire pour hériter ? Rien je pense. Il faut être fils ou fille. C’est tout. Et recevoir d’un autre ce que librement il donnera.
Être fils ou fille et se laisser aimer, et accepter d’être aimé sans avoir à prouver, ni à donner en contrepartie. Moi, Jacques, je sais bien le chemin difficile à parcourir, pour abandonner le désir de maîtriser, le besoin de rendre, de ne pas dépendre, de ne pas être en dette... Aujourd’hui on veut tous être indépendant, n’être une charge pour personne, gérer avec responsabilité sa vie et sa vieillesse. ...Mais il faut je vous raconte la suite.
La course, la sueur, l’agenouillement et la question lâchée d’un trait, tout chez cet homme disait une urgence :
qui ne devait rien au temps qui passe
et qui devait tout à sa quête de vie et de sens.
C’était une urgence intérieure.
Peut-être avait-il dû éprouver un vide intime, voir en lui s’ouvrir une faille qu’il ne connaissait pas. Je ne sais pas. Mais je peux vous assurer d’une chose. La question était sérieuse et vitale. Pas du tout comme celles que les pharisiens posaient à Jésus, théorique, rhétorique. Et puis, j’ai l’impression que ce n’était pas une question sur la vie éternelle de l’au-delà, après la mort, mais plutôt, la vie éternelle maintenant, avec Dieu, avec un but, avec du sens.
Au moment de répondre, Jésus a esquissé comme un mouvement de recul : "Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul."
Et Jésus ne mimait pas l’étonnement, ni ne simulait l’humilité. Il disait ce qui l’animait en profondeur, ce qui pour lui était de l’ordre de l’évidence : Il ne fallait pas accorder à un homme ce qui vient de Dieu. Il fallait reconnaître que le bien dont un homme est capable trouve sa source en Dieu. Jésus s’étonnait toujours que l’on puisse attribuer aux hommes ce qui appartenait à Dieu et voiler ainsi le mystère de son action en chacun de nous. Il fallait reconnaître en Dieu la bonté des hommes.
L’homme a levé les yeux, et Jésus a répondu : "Tu connais les 10 commandements de notre religion ?
tu ne commettras pas de meurtre,
tu ne commettras pas d’adultère,
tu ne voleras pas,
tu ne porteras pas de faux témoignage,
tu ne feras de tort à personne,
honore ton père et ta mère."
A cette réponse de Jésus, pour sa question vitale et urgente... comment vous dire la réaction de l’homme ? Il a ouvert des yeux grands comme une écuelle. Quand même ! Il n’avait pas couru dans la poussière du matin, il ne s’était pas humilié en mettant le genou à terre pour entendre un vulgaire résumé de la loi, le b.a. ba de l’enseignement de la synagogue, celui qu’enfant déjà il connaissait par cœur, Mais il attendait de Jésus une autre parole, un autre enseignement, peut-être une révélation nouvelle qui lui aurait indiqué la voie à suivre, les actions à entreprendre. Quelque chose de pratique et de neuf !
J’ai senti dans sa voix l’écho de sa déception : "Maître, tout cela je l’ai déjà observé dès ma jeunesse." SILENCE Dans le silence qui suivit, j’aurais pu poursuivre sa phrase tant ce qu’il vivait m’était connu : "Maître, tout cela je l’ai observé dès ma jeunesse. Et l’observation de la loi n’a pas calmé mon angoisse et ma quête. Mes questions demeurent et je sens que ma vie doit s’enraciner ailleurs, au-delà de la loi, au-delà des pratiques d’Eglise. Maître, j’ai fait ce que la loi attendait de moi, mais mon être n’est pas assuré pour autant. Je n’y ai pas trouvé toutes les réponses que j’attendais. J’ai besoin d’autre chose encore pour sentir le Royaume, la présence active de Dieu, la vie éternelle ici et maintenant.
Il y a eu un autre silence d’une intensité rare. Comme une suspension du temps quand deux êtres se rencontrent et que l’amour s’installe au milieu d’eux, en invité surprise. Jésus l’a regardé. Et je ne peux pas décrire la qualité de ce regard sans que mes poils se dressent sur mon bras, sans que mon cœur fonde. Un regard de tendresse et d’accueil qui disait l’espace ouvert et la possibilité pour vivre, l’amour.
Puis Jésus a dit : "Une seule chose te manque ; va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel, puis viens et suis-moi."
Et tout à coup, c’était comme une catastrophe. J’ai vu le front se plisser, dessiner des sillons profonds, j’ai vu le regard plonger vers le sol. Il devait voir défiler sous ses yeux tous ses biens, s’imaginer sans eux.
Et si ses biens n’avaient pas pu réellement le satisfaire, (sinon pourquoi s’être jeté au pied de Jésus) ses biens l’avaient néanmoins permis d’être indépendant.
Il a dû, là, éprouver le sentiment de la nudité et du dépouillement, tout nu, sans ses biens. Moi Jacques, j’ai ressenti sa peine, compris l’impossibilité devant laquelle il se trouvait. En venant ce matin devant Jésus, il pensait devoir faire qqc en plus, et là, Jésus lui demandait d’avoir qqc en moins !
Jésus lui disait en quelque sorte, il te manque de manquer... et de vivre la confiance.
L’homme était venu en courant, il est reparti lentement, le dos courbé, portant sur ses épaules un poids nouveau.
Moi Jacques, j’aurais voulu le retenir, le prendre par la manche, puis adoucir les paroles de Jésus. J’aurais voulu l’entendre dire : "C’est dur ce que tu demandes, Je veux te suivre, mais viens au secours de mon impossibilité ! ". Et je sentais en moi monter comme une colère contre Jésus et ses paroles si radicales. Comment pouvait-il répondre ainsi à un homme si bien disposé ? J’étais effrayé moi-même par ces paroles et je me sentais bien incapable de les accomplir à mon tour...
L’histoire s’est terminée là, et moi Jacques, avec les disciples, nous avons continué de suivre Jésus, encore un peu plus à distance derrière lui.
Ce n’est qu’après, bien plus tard, quand nous nous sommes retrouvés seuls, sans Jésus, emporté par la mort, puis emporté par la vie au matin de Pâques, ce n’est qu’après, que j’ai compris que Jésus lui-même avait dû livrer le même combat d’être seul et nu face à la vie, face à la mort. Et quand il avait parlé à l’homme riche, c’est qu’il avait déjà pour lui-même, fait le pas qui allait orienter la suite de sa vie vers le don.
Et puis, il a parlé ainsi parce qu’il sait que ce n’est pas l’homme qui gagne la vie éternelle, mais Dieu seul qui l’offre à l’homme. Il a parlé ainsi parce qu’il savait que pour hériter, il ne devait pas faire qqc, mais se laisser aimer par Dieu. et pour cela, ses béquilles, ses échafaudages, ses protections devaient tomber.
Je ne sais pas ce que l’homme est devenu, mais je sais que Jésus l’a aimé infiniment.
Voilà le récit de Jacques, disciple de Jésus.
Un homme suit les règles de sa religion à la lettre, mais cela ne lui suffit pas. Cela ne suffit pas à donner à sa vie, une direction, ou le sentiment d’être en communion avec Dieu. Comme pasteur, dans rencontres que je fais, les préparation de baptême, mariage, service funèbre, j’entends parfois dire comme l’homme, (non pas nous ont suit à la lettre les pratiques religieuses, mais) : nous on n’est pas très pratiquant, parce qu’on arrive pas à trouver dans ces habitudes d’église, des réponses à notre quête de sens, et de vie spirituelle. Pourtant c’est une question importante pour nous. Et nous nous marions à l’église, nous baptisons pour signifier l’importance de cette recherche de la foi qui est la notre.
Alors ce n’est pas grave, il y a un temps pour tout, un temps où l’on veut se retrouver seul face à Dieu (individu), un temps où l’on veut discuter dans des groupes, un temps où l’on veut simplement écouter...un culte. Mais ce matin, avec l’histoire de l’homme riche, j’apprends qu’il y a aussi un aussi temps : où l’expérience vécue est l’occasion d’une expérience spirituelle : Par ex deuil c’est dur, mais cela peut mener à un revirement de foi. Un dépouillement de biens, c’est dur, mais c’est une expérience de la confiance en Dieu.
Et ce matin, le baptême des enfants (à Morges), c’est le tout début d’un chemin de vie, et d’un chemin de foi, qui passera par tous ces temps. Aujourd’hui, l’enfant n’a rien, il ne peut que tabler sur la confiance et l’amour en ses parents, parrain, marrain, et sur la confiance et l’amour en Dieu.
Alors savons-nous aussi nous dépouiller de ce qui nous encombre pour compter sur Dieu, ou est-ce que dans nos vie nous ne comptons que sur nous-même ?
Amen
©2004-2012 Paroisse réformée de Morges - Echichens
| màj 25 janvier 2012


