paroissedemorges.ch

Morges | Echichens | Monnaz
Accueil >Spiritualité >Quelques prédications >Prendre le temps de réaliser
Connexion pdf email

Prendre le temps de réaliser

Prédication portant sur Luc 24, 35-48 et Ezéchiel 3, 17
Le temps de réaliser

La résurrection est intervenue, le matin de Pâques, et pourtant l’histoire n’est pas finie. Après la grande émotion du tombeau vide, les disciplent ne cessent de discuter et de rediscuter encore et encore de ce qui leur est arrivé. Et le Christ - bien qu’il ne soit plus vraiment tout à fait du même monde qu’eux... Le Christ leur réapparaît à plusieurs reprises ; toujours d’une manière fort surprenante.

Aujourd’hui, alors qu’ils se sont retrouvés dans la chambre haute et que la discussion, une fois de plus, va bon train... Aujourd’hui, ils savent... Ils savent que la Vie a vaincu la mort. Ils savent que la lumière l’a emporté sur la grisaille. Ils savent que la justice peut être parfois plus forte que l’injustice. Ils savent que l’aurore d’une nouvelle raison d’espérer est advenue. Oui, ils le savent... Et nous le savons également, à leur suite... Mais entre savoir et réaliser pleinement, il y a une différence qui ne sera jamais tout à fait abolie.

Les disciples ont besoin de temps pour prendre conscience de ce que les événements auxquels ils ont eu part signifient vraiment. Comme nous aurons nous-mêmes, d’ailleurs, toujours besoin de temps pour prendre la pleine mesure de ce que la résurrection du Christ peut signifier très concrètement pour nos existences.

« Ne racontez pas ce qui est arrivé au matin de Pâques - écrit Gérard Roland. Parlez plutôt de ce qui vous est arrivé à partir de là. Vivez quelque chose qui peut m’arriver à moi aussi ».

Chers frères et sœurs, depuis que nous connaissons l’existence de Pâques... Depuis que nous savons ce que c’est que la résurrection... Qu’est-ce que cela a réellement changé dans nos vies, dans le regard que nous portons sur le monde et sur les événements ?


L’expérience de l’insignifiance

Durant ces vacances de Pâques, j’ai eu l’occasion de passer deux semaines dans une petite ville du Nord de Madagascar. J’ai assisté au passage d’un cyclone... Le deuxième en l’espace d’un mois, qui a fini de renverser tout ce qu’un premier avait déjà arraché, au mois de mars, dans les petites plantations de la région et dans les quartiers de bidonvilles.

J’ai côtoyé des gens qui gagnent au plus dans les 50 à 80 francs suisses par mois et qui n’ont rien ; pas de quoi s’acheter des nouvelles planches pour reconstruire leurs baraquements ; aucune économie pour se faire quelque réserve de nourriture pour les jours où l’approvisionnement manque ; pas même, d’ailleurs, les 10 francs nécessaires pour sauver de la mort leur petite fille atteinte par la terrible épidémie de chikungunya.

Pendant ces quelques jours de vacances, j’ai entr’aperçu - par-ci, par-kà, les effets d’une corruption généralisée à tous les échelons du pays ; la loi du bakchich qui empêche l’école du coin - qui disposerait pourtant de toute l’infrastructure nécessaire - de fonctionner convenablement.

J’ai assisté encore à l’impuissance des organisations d’entraide implantées dans la région à changer quoi que ce soit à cet état de fait. Comme si, sous le ciel malgache, il n’y avait rien d’autre qu’une inexorable fatalité ; le pouvoir des plus forts ; le profit des plus malins ; une injustuce - pourtant tellement criante - contre laquelle il ne sert strictement à rien de se battre...

Et, alors que nous étions en pleine semaine sainte, je me suis demandé, à plusieurs reprises : « Dans tout ça, la force de résurrection offerte par Dieu à l’humanité, elle est où ? La sollicitude du Père pour ses enfants bienaimés - selon les termes de l’Evangile - elle est où ? »

...

Oui, je sais que le Christ est ressuscité. Mais il m’arrive, dans certains contextes, face à certaines réalités, confronté aux misères de ce monde... Il m’arrive de ne plus très bien réaliser ce que cela signifie réellement pour la vie de ceux et celles qu’il m’est donné de rencontrer ; et pour ma propre vie à moi.

Assurément - il n’y a aucun besoin de partir à l’autre bout du monde pour sentir, parfois, le sens de la résurrection nous échapper. Dans les périodes bousculées de nos vies, pris dans les tourmentes de la mésentente, de la maladie, de la dépression, de l’injustice ou du deuil... il y a toujours à nouveau, dans nos histoires, des moments où le récit du tombeau vide et du Christ ressuscité sonne creux et confus à nos oreilles.

Et nous nous retrouvons comme les disciples sur le chemin d’Emmaüs, dans la chambre haute ou au bord du lac de Tibériade à savoir... Mais, tout en sachant, à ne plus saisir pleinement ce qu’il en est de la présence de Dieu dans ce monde, d’une Vie victorieuse sur la mort, d’une espérance plus forte que tous les maux qui accablent l’humanité...

Parce que la vie a pris une tournure imprévue, chaotique...


La résurgence de la Vie

C’était, à présent, jour de Pâques, à Madagascar... Nous étions partis pour une marche de plusieurs jours dans la forêt tropicale au centre de l’ìle. Nous nous trouvions en pleine brousse, loin des pistes, loin des villages, loin des églises où l’on devait chanter le Christ relevé des morts - avec cette piété débordante que j’avais pu constater les jours précédents. Et je vous savais réunis, à 11’000 kilomètres d’où je me trouvais, ici dans ce temple, à Morges, entrain de lire l’Evangile et d’entonner le solennel « A toi la gloire ».

Et, tout en progressant dans l’enchevêtrement serré de branchages et de racines, je réfléchissais. Quand j’ai passé près d’un buisson au milieu duquel avait poussé une fleur d’un bleu intense. Sa beauté m’a marqué !

Et puis, au fil de ma marche, me sont revenus à l’esprit le bruit incessant des marteaux des gens des villages entrain de remonter leurs cabanes soufflées par le cyclone ; oui, tous ces derniers jours, ils raffistolaient leurs maisons - avec les moyens du bord mais avec un entrain étonnant.

Puis, j’ai pris conscience aussi de leur sourire. « C’est vrai, partout où j’ai pu passer, c’est la misère... Mais, petits et grands, jeunes et vieux, ils arborent toujours ce sourire qui va droit au cœur. Et il règne, dans cette île, une bonne humeur que l’on ne perçoit pas dans nos cités, en Europe, pourtant propres, sécurisées et aménagées ».

Oui, alors que j’avais très touché, jusque-là - dans mon voyage - par les réalités difficiles que j’avais pu entrevoir, voilà que, petit à petit, la Vie m’apparaissait au coeur de tout cela. La force de Vie à l’œuvre dans la vie des humains, au cœur même de la précarité et de la misère.

Tout était par terre... Des amas de planches partout ; les orangers arrachés, les plants de vanille déchiquetés ; les cocotiers flottant dans les champs inondés... Et pourtant, ces êtres n’avaient pas perdu leur humanité. La solidarité continuait à fonctionner dans les petits quartiers de bidonvilles et leur foi toute simple - décomplexée et presque naïve - continuait à les animer et à les mobiliser pour reconstruire une nouvelle fois le peu qu’ils avaient.

Loin du cadre habituel où se nourrit ma foi ; loin de la lecture de l’Evangile et de la prédication de Pâques ; loin de l’orgue et de la prière de ma communauté ; et loin du printemps qui fait exploser la nature, sous nos latitudes, et qui communique quelque chose de la joie pascale... Alors que le Christ me paraissait être resté avec vous, à l’autre bout du monde... Au travers d’une fleur et du souvenir des sourires rencontrés les jours précédents... La présence de Dieu m’est redevenue sensible ; j’ai repris conscience de la force de résurrection réellement à l’œuvre dans ce monde ; j’ai redécouvert très concrètement cette Vie que l’on dit plus forte que la mort.

Un peu comme « en contrebande »... De manière pas tout à fait homologuée... L’événement de Pâques a repris sens à mes yeux.


Entre le général et le particulier

Chers amis, il y a bel et bien une différence entre savoir et réaliser. Il y a une différence entre la connaissance de la résurrection et l’expérience concrète et personnelle de celle-ci.

On peut savoir une fois pour toutes ; on peut connaître de manière continue... Par contre réaliser la portée d’un événement - telle que la résurrection - pour sa propre vie et pour la vie du monde ne peut se faire toujours que partiellement, de manière toujours renouvelée. On ne peut prendre conscience, intégrer le sens véritable de la résurrection que de manière discontinue et toujours provisoire.

C’est que la résurrection - quand elle n’est pas qu’une idée mais un événement de la vie réelle... La résurrection quand elle se passe... La résurrection est toujours liée aux circonstances particulières auxquelles nos vies sont mêlées. Il n’y a pas de résurrection en soi, il n’y a que des résurrections singulières, toujours nouvelles, toujours surprenantes.

Dans la terminologie de la philosophie, on dirait que notre savoir à propos de la résurrection relève du principe général, alors que notre expérience de la résurrection relève du singulier, du contingent et du situé...

Dès lors, si la résurrection n’est pas qu’une idée à laquelle j’adhère, si elle n’est pas qu’une histoire que nous nous racontons, mais si elle est bel et bien une réalité à laquelle Dieu nous donne d’avoir part très concrètement dans nos vies à nous... Alors il me faut accepter que je ne peux pas en vivre une fois pour toutes, en être convaincu une fois pour toutes, mais que je serai toujours à nouveau obligé de la redécouvrir sur mon chemin, surprenante, nouvelle...

Et c’est très important d’avoir conscience de cela. Car si la résurrection n’est qu’une idée définitve qu’il me plaît de plaquer, de-ci de-là sur la vie humaine, alors je risque bien de ne pas voir la puissance de résurrection réellement à l’œuvre dans le monde, la réelle sollicitude du Père pour ses enfants bien-aimés.


Devenir guetteurs

Deux semaines à Madagscar pour redécouvrir que Pâques n’est pas qu’une célébration, une fête, une histoire et des cantiques, mais bel et bien une force de vie encore active dans le monde. Une fleur, des sourires, un entrain à reconstruire, des petits gestes de solidarité qui ne mettent pas un terme à la misère, mais qui au cœur même de la misère, disent - très concrètement - quelque chose de l’espérance...

Des disciples réunis dans la chambre haute qui savent leur maître revenu à la vie, mais qui ont besoin de temps pour digérer l’événement et comprendre que la force de résurrection qui a relevé leur rabbi d’entre les morts les concerne également et interviendra également dans leur propre existence... Quoique certainement de manière moins fulgurante, moins évidente...

Et nous ? Et chacune et chacun de nous ? Où et quand aurons-nous part à une étincelle de résurrection ? Car, j’en suis persuadé, chacun de nous est appelé - ne serait-ce que dans une parcelle un peu morte, malade ou souffrante de sa vie... chacun de nous est appelé à renaître, à se relever pour un plus de vie...

On ne digère pas la bonne nouvelle d’un espoir possible en un seul culte ni en quelques jours... C’est un travail de tous les jours, de toute la vie... Et c’est un travail de guetteur... De guetteur qui regarde ce monde avec attention, avec réalisme et avec compassion et qui essaie de scruter - au milieu de la mêlée et au cœur de misères humaines - les modestes signes d’amour et de solidarité qui nous permettent d’espérer et d’aller de l’avant envers et malgré tout.

« Ne racontez pas ce qui est arrivé au matin de Pâques. Parlez plutôt de ce qui vous est arrivé à partir de là. Vivez quelque chose qui peut m’arriver à moi aussi ».

Merci aux Malgaches pour leur sourire qui a rallumé mon espérance moribonde. Et merci à tous ceux et celles qui sont - à leur manière - ici dans cette église ou tout à fait ailleurs, porteurs de la Bonne Nouvelle d’une résurrection possible.

Amen

N. Besson, Avril 2007