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Prendre le temps de la grâce
Faire l’effort de s’arrêter
Chers frères et sœurs, c’est, ce week-end, le début des vacances scolaires ; le début d’une période d’un calme relatif pas seulement pour les enfants et les jeunes, mais, d’une manière plus générale, aussi pour tous ceux et celles qui travaillent, qui ont l’habitude de faire leurs courses dans les magasins, de fréquenter les clubs et les activités sociales. Bref, nous entrons dans la pause de l’été.
C’est pourquoi, je souhaitais vous parler aujourd’hui des vacances. Oui, des vacances... Mais pas simplement des vacances entendues comme « congé ». Non, des vacances comme « temps pour accueillir la grâce ».
C’est mon invitation à chacune et à chacun de nous ce matin : celle de renouer avec le sabbat. Ce sabbat en faveur duquel les prophètes se sont tellement investis, pour qu’il perdure, en dépit des pressions de la vie quotidienne et de l’usure des siècles. A l’instar du prophète Jérémie qui se place à la Porte du Peuple - pour être clair : au milieu du passage de tous ceux qui travaillent - pour leur dire : « Posez tout ! Ne portez rien ! Arrêtez de vous affairer ! Aujourd’hui, c’est un jour entièrement consacré à Dieu ».
Et cette insistance - moitié pathétique, moitié tyrannique - de Jérémie n’est pas qu’un effet de style. C’est très réellement difficile de s’arrêter ! Et ça l’était autant pour nos ancêtres que pour nous. Il faut une volonté de fer pour arriver à stopper le flot du quotidien pour ne se consacrer qu’au ressourcement. Difficile, à l’époque, de s’arrêter, alors que pressaient les récoltes... Difficile aujourd’hui, quand on a couru toute la semaine et qu’on a de la lessive en retard...
Et pourtant Jérémie persévère et signe. Il faut cesser, sous peine que tout l’essentiel ne fiche le camp ; ou, pour le dire en langage de l’Ancien Testament : de peur que « Dieu ne vienne mettre le feu à la ville ».
Marquer une rupture
Prendre du temps pour Dieu... Prendre le temps de la grâce... Que nous fêtions aujourd’hui très formellement le sabbat - ou le dimanche - ou que ce ne soit plus le cas, il y a en tout cas dans la tradition biblique cette intuition fondamentale qu’il est bon, sain et porteur de vie de marquer régulièrement une rupture dans notre temps, dans notre rythme, dans nos enthousiasmes et nos soucis quotidiens.
Très concrètement, pour certains aujourd’hui, marquer une rupture consistera peut-être à s’arrêter un peu - quelques minutes, un après-midi ou le temps de quelques semaines de vacances - pour « lever la tête » et renouer avec tout ce à quoi ils ne se sont plus fait attentifs depuis longtemps ; et peut-être aussi avec tous ceux auxquels ils n’ont pas eu assez de temps à consacrer.
Pour d’autres, qui ont d’ordinaire plus de loisirs et plus de temps calme, il conviendra peut-être de « repasser dans leur cœur » des choses essentielles qu’ils ont un peu délaissées. Le souvenir de ceux qu’ils ont aimés, des liens qui les ont fait vivre, des événements auxquels il leur a été donné de participer... Pour en retrouver la trace vivante qui continue à les habiter.
Pour d’autres, marquer une rupture, ce sera peut-être justement pas le repos, mais d’oser rompre avec leur solitude ; de lancer une invitation pour dialoguer ensemble, pour partager un questionnement ou une recherche, pour prier et se sentir vivants avec d’autres.
Réinventer le ressourcement
En fait, nous avons une grande liberté pour réinventer le sabbat, le jour des « retrouvailles avec Dieu ». C’est, dans tous les cas, ce que nous dit le Christ, au travers de tous ces épisodes de son cheminement où il pratique un sabbat pas tout à fait comme le pratiquent les autres ; un sabbat pas tout à fait comme le voudrait la tradition.
Ce qui ressort régulièrement de ce qu’il dit de ce que les autres perçoivent comme des « désobéissances », c’est qu’il ne sert à rien de s’arrêter pour s’arrêter. Ou plutôt : que l’arrêt n’est utile que si on le consacre réellement aux « retrouvailles avec Dieu ».
Le Christ laisse ses disciples cueillir ce dont ils ont besoin pour se nourrir, il guérit des infirmes, relève des exclus et entre en débat avec les pharisiens, le jour du sabbat. Parce que tous ces actes sont des manières de renouer avec la présence de Dieu. Dieu est là, où se pratique l’amour et l’entraide. Dieu est là où l’on relève ceux qui sont tombés et où l’on réintègre ceux que l’on a mis de côté. Dieu est là - certes dans le silence de la prière et de la méditation - mais il est là d’abord et avant tout où l’humain rencontre l’humain en vérité et en profondeur.
Le sabbat est un outil pour restaurer la confiance et le lien. Ainsi que le dit textuellement Jésus : « Ce n’est pas l’homme qui a été fait pour le sabbat. Mais c’est le sabbat a été fait pour le bien de l’homme ». Alors oui, à une époque où le sabbat ne s’impose plus naturellement à nous - ou qu’il ne s’impose à nous que très peu - nous avons à le réinventer très concrètement, si nous ne voulons pas perdre notre humanité.
Changer de regard
Comme dans beaucoup de domaines de nos existences, tout est finalement une affaire de regard, et de temps que nous prenons pour regarder. Alors qu’il arrive que notre regard quotidien soit omnubilé par nos préoccupations et nos soucis de toutes sortes, les pauses sabbatiques peuvent être l’occasion de désencombrer nos regards de ce qui les brouille ou de ce qui les aveugle. Oui, l’un des sens du sabbat est de retrouver un regard juste sur le monde et sur les êtres.
Je prends un exemple tout simple : j’habite à quelques dizaines de mètres du lac. Et quand je pars, le matin, pour une visite ou une réunion, il m’arrive de voir les eaux sans vraiment les voir. Le lac est alors teinté de la tension et des préoccupations qui m’habitent. Le début du sabbat, c’est pour moi, quand le lac me réapparaît dans sa splendeur ; parfois une vraie flaque d’huile aux couloirs chatoyantes, parfois pris par une furie sombre.
Cesser les activités ordinaires - même les plus enthousiasmantes -, marquer une rupture dans le courant du quotidien, pour retrouver un autre point de vue, aussi dégagé que possible de tout ce que nous surajoutons à la réalité que Dieu nous donne.
Alors, mon coin de pays peut redevenir pour moi la Création de Dieu, le jardin dans lequel il m’offre d’évoluer. Alors les autres peuvent me réapparaître comme des frères ou des sœurs. Et les soucis, les problèmes et les colères peuvent apparaître comme ce qu’ils sont : des sur ajouts à la réalité, des sur ajouts à la grâce, des parasites qui ne participent ni aux fondements, ni à l’essence du monde.
Retrouver la profondeur
Chers amis, vous connaissez certainement ces images 3D qui étaient très à la mode, il y a quelques années déjà, sous le nom « d’œil magique ». Il s’agit d’images apparemment plates, pas spécialement esthétiques et passablement inintéressantes, à premier abord. Mais voilà que, si vous vous en approchez et que vous réglez votre regard de manière adéquate, vous apparaît soudainement, comme par magie, une image en 3 dimensions tout à fait inattendue.
Excusez-moi le rapprochement quelque peu cavalier ; mais je crois que le sabbat peut fonctionner pour nous à l’image de celui qui s’arrête devant ces images. Dégagé de ses réflexes quotidiens, notre regard peut retrouver la profondeur de ce ou de ceux qui nous entourent et qui ne nous apparaissaient plus que plats, pas spécialement esthétiques, passablement inintéressants.
C’est ce que le prêtre bien connu, Maurice Zundel, racontait à des jeunes à propos d’une tarte aux fraises. « La tarte aux fraises - argumentait-il - peut être le symbole de l’amitié divine. [...] J’ai autant de dévotion à manger ma soupe ou ma tarte aux fraises qu’à célébrer la messe, parce que c’est de la main de Dieu que nous recevons cette nourriture quotidienne qui nous fait sentir son amour. [...] Quand nous prenons conscience de la grâce dont procède tout ce qui nous est donné, quand nous prenons conscience de la Présence qui nous est offerte au travers des éléments les plus simples dont nous nous nourrissons, alors nous comprenons que la vie éternelle, c’est maintenant ».
J’aime cette conviction qui apparaît de manière centrale dans les Evangiles et dans les Epîtres, que tout est grâce, que tout est offert à tous. Que « Dieu fait pleuvoir sur les bons comme sur les méchants », que Dieu reconnaît chacun, quel qu’il soit, et le fasse bénéficier de ses bienfaits, pour autant qu’il sache accueillir ce qui lui est donné.
Le sabbat, les temps sabbatiques - et le calme de l’été dans lequel nous sommes entrés - est l’occasion de renouer avec cet accueil de ce qui nous est donné. Et pas seulement de manière théorique, par la pensée, mais par l’expérience très concrète - désencombrée - de l’accueil des heures, des jours, des êtres et des lieux qui sont mis à notre disposition.
Quelle que soit la forme qu’elle prendra, je vous souhaite une belle pause estivale, un calme habité.
Amen
Nicolas Besson



| màj 4 juillet 2010 |