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Prédication d’adieu à la paroisse

La gloire de Dieu, c’est l’homme debout

Luc 10, 25-37 et I Jean 4, 7-9

Aime ton prochain comme toi-même

"Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ?" - "Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de toute âme, de toute ta pensée ; tu aimeras ton prochain comme toi-même".

Jésus, en fait, ne répond pas vraiment à la question qui lui est posée ! Ou plutôt : à une question de type religieux (qui traite de la vie éternelle, qui nous fait penser à l’au-delà et à la question de savoir quelle sera l’attitude de Dieu à notre égard), Jésus oppose une réponse en forme d’histoire humaine, une histoire à ras le sol, une scène de la vie quotidienne qui se déroule quelque part sur un chemin poussiéreux dans les montagnes désertiques d’Israël.

Tu veux faire l’expérience du paradis ? Eh bien, fais comme ce Samaritain qui s’arrête auprès de l’homme blessé, prends soin de lui, embarque-le sur ton âne et mets-le à l’hôtel pour qu’il puisse s’y rétablir. Ni plus, ni moins. Pour Jésus, pour l’Evangile, pour la tradition chrétienne, la religion, ça n’est donc pas d’abord une affaire de culte, de piété ou de préparation à l’au-delà (d’ailleurs, dans notre parabole, les prêtres et les docteurs en théologie pressés de se rendre au Temple en prennent pour leur grade !) ; non, la religion, c’est avant tout un art de vivre humain.

A parcourir l’Evangile, à le méditer encore et encore et à en approfondir la compréhension, c’est ce que nous découvrons toujours à nouveau : fondamentalement, dans la vision qu’en a l’Evangile, la finalité de la vie religieuse, ce n’est pas Dieu, c’est l’homme. Ou, pour le dire autrement : ce n’est pas l’homme qui est au service de Dieu ; c’est Dieu qui se met au service de l’homme. Dieu se fait soucieux de l’homme, de sa vie, de son bonheur. Au travers de la présence de Jésus, Dieu prend l’initiative de s’approcher des êtres fragiles et faillibles que nous sommes pour nous remettre debout.

Et, dans la bouche de Jésus, le Bon Samaritain est la figure emblématique de cette sollicitude de Dieu pour les hommes ; la figure emblématique de ce qu’a été sa propre vie au milieu des humains de son temps ; la figure emblématique de l’art de vivre auquel il nous invite nous-mêmes au cœur de ce monde, aujourd’hui comme hier, même si nous ne voyageons plus à dos d’âne et ne versons plus ni huile ni vin sur les blessures de nos contemporains.

La vie humaine comme finalité

Chers amis de Morges, Echichens, Monnaz et des paroisses avoisinantes, c’est l’une de mes découvertes majeures de ces dernières années - et une conviction qui s’est confirmée en moi petit à petit : au travers de l’Evangile, Dieu vient nous humaniser. Il vient libérer notre regard de tout ce qui l’attire ou le détourne, pour le focaliser sur l’humain ; sur l’humanité qui se cache au plus profond de chacun de nous ; sur l’humanité de ceux et celles qui nous entourent qui n’attend que d’être accueillie, reconnue.

Et voici ce que je tenais à vous dire aujourd’hui : cette conviction que Dieu vient nous humaniser, ce n’est pas seulement le fruit de ma réflexion, seul dans mon bureau, penché sur ma Bible, une tasse de café à la main. Non, c’est, avant toutes choses, le fruit de mon expérience de vie parmi vous, avec vous, grâce à vous. C’est en votre compagnie que j’ai fait l’expérience que, si l’absolu existe et que Dieu affleure le monde, c’est d’abord dans le face à face humain que ça se joue. C’est avec vous - dans les mille et une occasions de célébration, de rencontre et de discussion - que j’ai découvert que le paradis se cache dans l’attention réciproque que nous nous portons les uns aux autres. C’est embarqué dans la vie avec vous, que j’ai pu sentir, en chair et en os, que la vie éternelle commence dans l’échange, dans le dialogue, dans les paroles d’encouragement, dans la recherche commune de sens, dans une main posée sur une épaule, dans cette amitié qui se tisse au fil des ans et des événements affrontés ensemble.

A cet égard, je repense à tous ces camps de marche, dans les Cévennes, dans les Corbières, dans le Val d’Illiez ou, plus récemment, dans le désert tunisien... Et j’en garde surtout le souvenir vivant de la qualité des liens qui s’y sont tissés. Le souvenir de ces jeunes - notamment - qui, au fil de la marche et des jours qui passent, se mettent à dévoiler quelque chose d’eux-mêmes, à parler de leurs peurs, de leurs aspirations et de leurs espoirs, et qui, alors qu’ils sont arrivés un peu crispés au camp, entrent progressivement en confiance, jusqu’à "désarmer" et à oser se laisser approcher sous leur vrai visage.

Un peu dans la même veine mais d’une autre manière, j’ai beaucoup profité de ce que nous avons fait, entre adultes, au Petit Parcours de Spiritualité, lors des retraites à l’Abbaye d’Acey ou au cours des journées et des après-midis bibliques. Ca change tout, quand on ne théorise pas seulement les textes bibliques ou les écrits des théologiens et des spirituels, mais que l’on réfléchit ensemble aux grandes questions de l’existence en se faisant le cadeau d’échanger nos expériences de vie.

Et puis, il y a eu tous ces moments partagés dans les temps de peine et de tristesse. Les maladies, les séparations, les adieux, ici, à l’église ou au cimetière. Par delà tout ce que ces occasions ont drainé de souffrance et de douleur, je reste marqué par les instants intenses d’une humanité partagée.

Oui, vraiment : c’est le lien et l’attention mutuelle qui font vivre, qui ressuscitent, qui sauvent ! Le défi de l’amour vécu

"Aime ton prochain comme toi-même". C’est le commandement biblique par lequel Jésus résume sa religion. Et de mettre à l’honneur ce Samaritain dont la parabole nous dit qu’il s’est laissé émouvoir de compassion.

"Tous ceux qui aiment sont enfants de Dieu et ils connaissent Dieu", confirme, pour sa part, la première Epître de Jean, dans les quelques versets que nous en avons relu tout à l’heure.

Et tous les mystiques à travers les siècles de s’essayer à des reformulations de toutes sortes à pour décrire cette attention à l’humain qui nous fait toucher au ciel.

Ainsi, Irénée de Lyon qui au 5ème siècle trouve cette expression magnifique : "La gloire de Dieu, c’est l’homme debout".

Ou Saint Augustin qui adresse cette recommandation à l’un de ses paroissiens : " Si tu interroges ton cœur et que tu y découvres de la charité pour ton prochain, tu assuré que tu as l’Esprit Saint en toi, que tu es en présence de Dieu".

Et de même, d’une manière plus contemporaine, ce petit billet que nous avons vu, avec Maude, il y a quelques années, affiché à l’entrée de la cathédrale de Vienne : "Fais comme Dieu, deviens humain".

Tout est donc dit ? Vivre en Dieu, connaître Dieu, pratiquer la religion, c’est essayer d’être humain, essayer de cultiver les liens et de se baisser auprès de ceux qui sont tombés à terre ? Oui, d’une certaine façon, on pourrait dire les choses ainsi. Et puis non, nous le savons bien, cet art de vivre dans lequel le Christ nous invite à entrer - et auquel je crois que Dieu contribue mystérieusement - est une affaire bien plus exigeante et complexe qu’une trop facile déclaration volontariste qu’il nous faut aimer.

L’histoire - apparemment toute simple, presque naïve - du Bon Samaritain témoigne, d’ailleurs, de l’univers dans lequel on entre, si l’on accepte de prendre au sérieux le commandement d’amour du prochain.

Voici quelques éléments de notre histoire qui balisent, d’une manière très belle, cet art de vivre dont le Christ nous dit qu’il nous fait d’ores et déjà participer à la vie éternelle.

Revenons donc, quelques instants, sur la route montagneuse entre Jéricho et Jérusalem...

Tout d’abord, nous constatons que le Samaritain s’arrête. Alors que les deux autres passent tout droit, il déroge à son programme de la journée et il s’arrête. Ce n’est pas grand chose, me direz-vous. Mais quand je me mets à penser à l’effort que me demande parfois le simple fait d’aller au-devant des autres, je suis me sens tout à coup bien humble. Aller répondre à la porte quand je sais que je serai confronté à une situation difficile, m’arrêter auprès de celui que je sais en souffrance alors que moi-même je ne suis pas forcément au plus haut de ma forme, oser entrer en contact avec autrui alors que je ne sais pas trop qui est celui que j’ai en face de moi, arrêter ma voiture pour prendre un auto-stoppeur alors que je n’ai pas trop envie de parler... Faire le pas, prendre le temps - non pas en théorie - ni hier, ni demain - mais très concrètement aujourd’hui, dans la situation qui me convoque... Je ne peux que tirer mon chapeau au Samaritain !

Autre élément - tout simple quant au principe mais remarquable dans la pratique sur le chemin poussiéreux de notre histoire - : le Samaritain oublie totalement les frontières et les barrières que les humains ne cessent d’ériger entre eux. A l’époque à laquelle se déroule notre parabole, les Samaritains ne sont pas les bienvenus, en Israël. Ils ont mauvaise réputation. C’est un peuple de traîtres qui s’est démarqué de ce qu’Israël considère comme la juste pratique religieuse. En tout cas, ils ne sont pas de la même tendance, de la même sensibilité, du même parti. Et pourtant, le fait que le blessé fasse partie de ceux qui condamnent son peuple ou le regardent de travers, lui et les siens, n’arrête pas une seconde notre homme ; il est touché de compassion. Or qu’en est-il de nous ? Nous avons été plusieurs en tout cas, à faire l’expérience, lors de notre toute récente semaine de marche en Tunisie, que se débarrasser complètement des clichés que nous avons de l’autre, n’est pas aussi simple sur le terrain que nous le pensions en théorie.

Mais - et certains d’entre vous le savent - c’est la fin de l’histoire que j’aime tout particulièrement. Après avoir soigné son patient, le Samaritain le charge sur son âne et le dépose à l’hôtel, non sans avoir pourvu aux frais que pourrait occasionner son séjour. Cette fin est admirable, parce que le Samaritain, tout en s’impliquant pleinement, n’est pas tenté par l’illusion que sa vie devrait crouler sous le poids de la misère d’autrui. Il aide son patient et il reprend son chemin ; d’autres feront le reste. J’ai souvent entendu cette expression dans notre paroisse : "Tu donnes la main et on te prend le bras" et vu nombre d’entre nous, épuisés d’avoir donné plus que ce qu’ils pouvaient supporter, mettre un frein à leur générosité. Le Samaritain est Bon, mais il n’est pas trop Bon. Et ce n’est pas le moindre de ses mérites !

Oui, aimer son prochain, vivre pleinement son humanité, vivre une foi qui se construit au cœur même du lien avec autrui - en d’autres termes : pratiquer la religion du Christ - est à la fois simple et difficile. Simple, quant au principe ; mais difficile, quant à notre participation réelle sur les chemins concrets de nos vies.

Merci pour l’expérience commune !

Alors, chers frères et sœurs, j’aimerais vous dire merci aujourd’hui pour tous ces dizaines, ces centaines de grands et de petits moments qu’il m’a été donné de vivre avec vous, au long de ces 15 dernières années, où j’ai pu être le témoin, voire le bénéficiaire, d’une humanité toute simple mais réellement vécue. Il y a ici, dans cette paroisse, des visages, des amitiés et des moments qui resteront gravés dans ma mémoire à jamais et qui garderont toujours un goût d’éternité pour moi. Ils me rappelleront que pratiquer l’amour du prochain au quotidien - ou "pour de vrai", comme disent les enfants - demande, certes, un réel effort, mais qu’il est aussi source d’un grand bonheur.

Oui, aujourd’hui je pars avec l’histoire du Bon Samaritain en poche et riche de l’expérience d’un bout de vie communautaire centrée sur la recherche de cet art de vivre entre humains auquel le Christ nous invite. Je ne sais pas quels seront nos chemins futurs aux uns et aux autres et je ne sais pas quelles rencontres nous y ferons. Mais je nous souhaite, à chacune et à chacun, la force de marquer les arrêts qui s’imposent, l’audace de nous approcher d’autrui et la lucidité pour ne faire que notre possible - juste notre possible - afin de rester aimants et généreux à long terme.

Et restons en convaincus : si Dieu existe, il ne vit ni au ciel, ni dans des dimensions parallèles à la vie humaine ; non, il affleure la vie du monde. Il se mêle à la pâte humaine là où des hommes et des femmes vivent et agissent avec bonne volonté. Il contribue à rendre possibles les expériences humaines positives.

Oui, si Dieu existe et que l’Evangile dit vrai, la vie religieuse a pour finalité l’épanouissement de chacune de nos existences. La gloire de Dieu sur cette Terre, c’est l’homme debout.

Amen