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Prédication Luc 18, 9-14 - Philippiens 2, 1-8 - Psaume 34
Prédication Luc 18, 9-14 - Philippiens 2, 1-8 - Psaume 34
Quand j’étais enfant, j’avais pour ce qui s’appelait alors « les leçons de religion » un cahier avec des illustrations. Je me rappelle très bien celle qui mettait en scène le pharisien et celui que l’on désignait alors comme le péager - le collecteur d’impôt. Le premier se tenait bien droit, il avait fière allure avec son visage tourné vers le haut et son geste ample du bras qui désignait un petit tas de tissus informe - quelqu’un accroupi au sol. L’image était censée nous faire mesurer tout ce qu’il y avait de préférable à être dans la position du petit tas informe, mais pour l’enfant que j’étais, c’était difficile à comprendre ...et difficile à accepter aussi parce que l’enseignement à retenir de cette parabole s’accompagnait de la récitation de nos fautes et de nos manquements. Je n’y comprenais pas grand-chose et cela me choquait. Mais je me souviens d’avoir éprouvé un malaise que j’ai retrouvé lorsque j’ai relu ce passage de Luc.
Avec sa parabole, Jésus choque et, si l’on s’en réfère aux codes de son époque, il choque beaucoup. Un pharisien, c’est un membre d’un mouvement religieux, fervent et pieux, soucieux d’une pratique fidèle et exacte ; c’est un homme respecté. Et Jésus détaille : celui dont il parle respecte la loi, il n’est ni voleur, ni injuste, il est fidèle à sa femme, il jeûne, et il paie la dîme sur tous ses revenus. Un collecteur d’impôts, c’est quelqu’un qui travaille pour l’occupant romain, qui collabore, et qui en plus, a la réputation de ne pas être honnête. Un pharisien et un publicain, les deux extrêmes de la société de son temps, un modèle et un « anti-modèle » ! Jésus nous présente les choses de manière presque caricaturale...
Mais voilà, que brusquement, il nous invite à un renversement total : celui qui sera assuré d’être en règle avec Dieu, c’est non point le pharisien mais l’autre, le collecteur d’impôt.
Comment comprendre ce renversement spectaculaire face à nos jugements humains ? Comment découvrir le cheminement auquel nous sommes appelés ?
Revenons à l’attitude de ces deux hommes. Tout tient en effet à l’attitude de l’un et de l’autre dans la prière, dans la manière dont ils vivent leur relation à eux-mêmes, aux autres et à Dieu. C’est cette dimension relationnelle qui est centrale.
Regardons en premier quelle est la dynamique relationnelle du pharisien. Il est centré sur lui-même, il s’admire en train de prier. S’il remercie Dieu, c’est pour lui faire la liste de ses mérites à lui, qui le satisfont pleinement et qui le mettent bien au-dessus des autres, du « reste des hommes ». Il n’a rien à demander, il est rempli de lui-même. Son ego envahit tout l’espace et Dieu n’est là que pour lui tendre un miroir dans lequel il puisse admirer sa perfection, à lui.
Le collecteur d’impôts lui s’abandonne, il se jette pour ainsi dire dans les bras de Dieu en l’implorant : « Aie pitié de moi...aie pitié du pécheur que je suis... » Il se regarde aussi, mais dans son regard sur lui, il reconnaît tout le chemin de rupture sur lequel il s’est engagé face à Dieu, il reconnaît son manque d’amour, ses limites et ses failles et il en appelle à Lui, Dieu. « Aie pitié du pécheur que je suis, j’attends tout de toi. »
Observons que Jésus ne met pas dans la bouche de cet homme une liste morbide de péchés - comme on a souvent cru le comprendre - car il se retrouverait alors dans la même posture que le pharisien, mais en version noire cette fois-ci, avec le risque de ne pas laisser dans son constat davantage de place à Dieu ; comme s’il lui disait : « regarde le pécheur parfait que je suis, pas comme le reste des hommes..."
Oui, comment écouter si nous sommes pleins de nous-mêmes, de nos richesses matérielles, intellectuelles, de nos prétentions ou de nos blâmes ?
Jésus ne parle pas de constat à faire mais d’ouverture à avoir, de dynamique dans laquelle entrer : une dynamique intérieure, celle de nous connaître nous-mêmes et de nous montrer en vérité, là où nous en sommes dans notre relation aux autres et avec Dieu. Une dynamique d’humilité, qui est à coupler à notre désir d’être inscrit dans la vie, en surmontant nos peurs et nos angoisses, pour être délivrés, réhabilités, pour ne pas passer à côté de la vie de et de Dieu qui nous cherche...Le véritable souffle vient d’ailleurs et c’est quand nous sentons notre vulnérabilité d’humains tout humains que nous y sommes le plus sensibles. Non pas dans la honte, ou la culpabilité mais en osant un regard sur ce qui nous habite au plus profond de nous, en étant humble : nous ne sommes ni parfaits ni nuls.
Dans un article récemment paru dans un grand quotidien italien (la Stampa, 20.05.2010) Enzo Bianchi, prieur de la communauté œcuménique de Bose, parle de la nécessaire articulation entre la connaissance de soi-même et la vie avec Dieu. Il souligne combien notre société nous pousse à une hypertrophie de notre « Je » - une société où la richesse l’emporte sur la sagesse, la notoriété sur la dignité, l’ambition sur le respect. Il insiste sur l’urgence d’en revenir à plus d’authenticité, si l’on veut trouver ou retrouver des raisons d’espérance et de confiance pour l’avenir. Ainsi, il devient d’autant plus important, dit-il, de prendre soin de notre vie intérieure, en s’interrogeant sur nous-mêmes, en réélaborant intérieurement ce qui nous vivons à l’extérieur. Il décrit ce chemin comme ardu et fatigant, inquiétant même parfois, parce que nous nous y frottons à nos limites humaines, à notre négativité, et à nos lacunes. Mais il souligne que c’est dans ce travail intérieur, dans ce retrait que se découvre l’appel qui nous est adressé, celui de Dieu pour chacun de nous.
Je crois que c’est quand nous sommes perdus tout au fond de nous-mêmes, vulnérables et conscients de nos failles - nous reconnaissant tels que nous sommes, que nous pouvons être le plus à même d’entendre ce oui à notre vie qui nous vient de Dieu, un oui qui nous bouleverse et nous saisit à la fois. C’est alors que se découvre ce qui ne vient pas de nous mais de Lui, Dieu, qui s’appelle Souffle de vie, source de miséricorde... Oui, Dieu nous cherche, nous écoute... Alors, L’un et l’autre, nous pouvons dire : « Il est bon que Tu sois là » « C’est bon que tu existes ! ».
Dans son dernier livre (Aimer sans dévorer, Albin Michel 2010) Lytta Basset parle aussi de ce chemin de vérité sur soi, et sur ce que l’on a vécu. Elle dit ceci : « la seule violence bénéfique est celle du processus de vie quand il ouvre les entrailles et met du neuf au monde. D’où une joie tout entière placée sous le sceau de l’Amour qui ne peut se faire un chemin dans l’âme d’une personne qu’à la mesure du déchirement qu’elle provoque en elle. Aucune joie spirituelle, ajoute-t-elle, n’existe sans violence faite à la vie de qui l’éprouve (p. 168) ». Oui, l’accès à notre vérité se fait dans la douleur.
Du christianisme sévère de mon enfance, je crois que j’en étais venue à rêver d’un christianisme qui ne serait fait que d’amour et de tendresse. D’où les renversements et les malaises seraient exclus. Aujourd’hui je peux saisir ce que signifie ce renversement, je peux comprendre - malgré les résistances que cela soulève en moi - ce qu’il y a de bon dans la position du collecteur d’impôts.
Parce que, aujourd’hui, j’ai la conviction que Dieu nous aime, mais que son amour nous invite à nommer les désarrois, les angoisses, les histoires que nous nous racontons, sur nous-mêmes et sur les autres, ce qui nous entraîne au mal, mais aussi tout ce qu’il y a de beau et de bon en nous. Cela passe par des chemins souvent déroutants et difficiles. Dieu ne nous appelle à aucune perfection impossible, et encore moins à un repli sur soi. Il invite au silence, à la prière pour découvrir les failles bienfaisantes à l’intérieur de soi, celles d’où peut se manifester la lumière issue du plus profond de soi.
Avec le renversement auquel il nous invite dans sa parabole, Jésus nous offre un nouveau regard de Dieu sur chacune de nos vies : un Dieu qui nous accueille tels que nous sommes, sans condition. C’est à partir de cet accueil, que nous pouvons découvrir un nouveau rapport à soi. Et si nous savons reconnaître notre pauvreté fondamentale, nous pouvons aussi accueillir l’autre tel qu’il est, dans la pauvreté fondamentale qui est la sienne, et qui nous délivre de la comparaison et de la concurrence.
C’est bien le sens de l’humilité pour Jésus, et pour Paul... L’humilité débouche sur l’Amour et ouvre à de nouvelles relations sociales et communautaires. Elle ouvre à une nouvelle espérance et elle est source de joie ! Osons nous lancer, encore et encore, pour en faire l’expérience, osons faire confiance et aimer.
Amen
Claire Hurni, 24 octobre 2010
©2004-2012 Paroisse réformée de Morges - Echichens
| màj 8 mai 2012


