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Prédication Louange
Prédication du dimanche 23 septembre 2007, Nicolas Besson
Je veux louer le Seigneur en tout temps... Matthieu 5 : 1-12 et 13-16 et Psaume 34
Prendre la souffrance au sérieux
Vous connaissez Pollyanna ? Pollyanna ou le jeu du contentement... C’est une série de livres pour enfants, écrits par une auteure américaine, au début du vingtième siècle. Il s’agit de l’histoire de la fille d’un missionnaire envoyé en Afrique mais ne disposant que de maigres revenus. Alors, de temps en temps, les amis de la famille restés au pays leur envoient des caisses de vêtements et d’objets divers nécessaires à la vie quotidienne. Or, Pollyanna, à chaque arrivage, espère qu’un jour, il y aura une poupée dans l’une des malles. Son père, prenant conscience du désir de sa fillette, écrit donc à ses amis pour leur demander s’il leur serait possible de joindre une poupée au prochain envoi. Seulement, à l’arrivée de la caisse suivante, au lieu d’une poupée, arrive une paire de béquilles, à la taille d’un enfant. Pollyanna est désespérée... Son missionnaire de père, constatant que sa fille est inconsolable, lui dit alors : « Il y a une chose pour laquelle nous pouvons être heureux et reconnaissants, ma fille : c’est de ne pas avoir besoin de ces béquilles ». Et commence alors le jeu du contentement, dont Pollyanna, au travers de ses aventures et de ses déboires, deviendra une véritable spécialiste... Cherchant, en toute circonstance, quelque chose susceptible de la rendre heureuse quand même, de compenser les malheurs qui l’accablent.
Il s’agit-là, bien sûr, d’une fiction. Mais pour ce qui est du jeu du contentement, est-il vraiment si fictif que cela ? Dans les discussions que je peux avoir, dans notre paroisse, avec des personnes traversant toutes sortes de difficultés, un refrain revient sans cesse : « Oh, il faut se dire qu’il y a des gens bien plus malheureux que moi ». Or, ce qui paraît évident, à cette énonciation, c’est que le fait que d’autres soient malheureux ne change rien à la souffrance. Quand nous sommes en deuil, nous sommes en deuil. Quand la mélancolie nous saisit - ou la déprime - nous sommes plongés dedans, ni plus ni moins... Et nous traversons parfois des enfers qui sont tout simplement des enfers !
On soupçonne souvent les Chrétiens de nier la souffrance, d’édulcorer la vision que l’on peut avoir du monde. Combien de fois, n’ai-je pas vu que l’on nous reprochait de ne voir que le bon côté de choses ? Combien de fois, ai-je entendu dire que nous voyions les humains meilleurs qu’ils ne le sont en réalité ? Combien de fois ne nous a-t-on pas accusé de naïveté, d’être restés crochés à un idéalisme d’adolescents ?
Et c’est vrai : quand on entend le Psalmiste chanter : « Je veux remercier le Seigneur, en tout temps. Que ma bouche ne cesse jamais de le louer », on peut se poser des questions. De même, à lire les Béatitudes : « Heureux les pauvres », « Heureux les tristes », « Heureux les persécutés », on peut se demander si on ne nage pas là, en plein déni du réel ; si on ne se trouve pas plongé dans une fantaisie digne de Pollyanna. « Et en plus » - ajouteront les interlocuteurs les plus critiques - « En plus, le Christ promet aux malheureux le bonheur pour plus tard. Trop facile ! »
Chers frères et sœurs, vous l’aurez compris, je ne crois pas qu’il soit sain de nier la souffrance. Bien au contraire, je suis convaincu qu’il nous faut la prendre très au sérieux ! De même qu’il nous faut prendre au sérieux le mal et l’injustice. Il nous faut regarder en face la croix qui a fait taire le vie du Christ. Il nous faut regarder en face toutes les croix, tous les objets ou processus de torture et d’humiliation, qui défigurent aujourd’hui encore la vie humaine. Il nous faut regarder en face toutes les maladies qui jettent les hommes et les femmes à terre et les annihilent.
Un humoriste français, lui-même touché par un cancer foudroyant et décédé quelques mois plus tard, a dit, un jour, en parlant de sa maladie : « Parfois, je trouve quand même que Dieu pousse un peu ». Et c’est vrai, « parfois Dieu pousse un peu »... Ou pour le dire autrement : nous devons reconnaître qu’il y a des moments où la vie n’est tout simplement ni tendre, ni juste.
Une militance à contre-courant
Alors que signifie cette invitation du Psalmiste à louer Dieu en tout temps ? Et cette affirmation du Christ que, tout en se trouvant plongé dans la souffrance ou dans une militance qui nous attire des ennuis, on peut être heureux ?
« Heureux ceux qui se savent pauvres en eux mêmes, car le Royaume des cieux est à eux ». C’est le tout début de sa prédication. Jusque-là, Jésus n’avait pas dit grand chose. Ce sont les paroles inaugurales de son ministère. Et à lire l’ensemble de l’Evangile, on découvre que c’est-là le programme de toute sa vie, de tout ce qu’il a pu dire et faire, parmi ses contemporains, sur les chemins d’Israël. « Heureux ceux qui se savent pauvres en eux-mêmes. Heureux ceux qui sont tristes. Heureux ceux qui suscitent la paix. Ceux qui sont doux »...
C’est un message d’une vie à contre-courant... C’est comme s’il nous disait : Non, la vie n’est pas juste ! Mais c’est dans cet esprit-là qu’elle prend du sens, qu’elle prend de la profondeur.
Vous fonctionnez au donnant-donnant ? Eh bien, vous ne vivrez pas ! La vie vous donne et vous êtes heureux ? Les autres vous aiment et vous les aimez en retour ? Eh bien, vous ne vivrez jamais ! Vous resterez toujours en surface de l’existence, vous ne toucherez jamais au cœur de la vie.
Il y a bel et bien une approche particulière à développer, un esprit dans lequel vivre les choses. Au cœur de jours heureux comme au cœur des tourmentes, il y a un savoir-vivre à travailler pour que la vie soit et reste un cadeau, une bénédiction.
Et le secret d’une telle vie, le voici : c’est dans le lien que naît la vie, une Vie en abondance. C’est dans le lien que surgit la confiance, envers et malgré tout. C’est au travers du lien que les jours de tourmente ne sont pas seulement un enfer. C’est le lien qui fait apparaître l’espérance. Le lien, l’engagement réciproque, la solidarité, la justice... « Aimez-vous les uns les autres, c’est mon premier commandement », affirme celui qui ose déclarer que les pauvres et les persécutés peuvent être heureux.
De la volonté à la découverte
Il ne suffit donc pas de vouloir, comme le fait Pollyanna, pour que la vie devienne supportable, pour que la vie soit belle. Il ne suffit pas de se convaincre que toute chose a un bon côté et que l’on peut tout regarder avec des lunettes roses pour que la vie reprenne tout son sens. À entendre le Christ, il ne s’agit pas de se raconter des histoires. Pour lui, s’il s’agit effectivement de s’engager - de s’engager dans une vie habitée par le lien - c’est pour mûrir petit à petit, c’est pour devenir capables de découvrir, un jour, que quoi qu’il arrive, au travers du lien, la vie humaine garde sa raison d’être.
Si Pollyanna essaie de se convaincre que le mal n’est pas le mal, que la souffrance n’est pas la souffrance, le Christ, lui, nous invite, à découvrir, qu’au cœur du mal et de la souffrance - qui existent bel et bien - il reste une présence... Une présence, des présences qui nous font accéder à la douceur et à la beauté, malgré tout. Il ne nous invite pas à nous consoler, mais à redécouvrir l’amour qui demeure.
Au cœur de son clavaire, le Christ ne fait, d’ailleurs, pas semblant de ne pas souffrir. Au contraire, il crie même sa douleur et sa désespérance à son Père : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’est dans le lien, qu’il meurt fidèle à lui-même ; et c’est dans le lien, qu’il ressuscite, au petit matin. Ce n’est qu’en lien, qu’on revient à la vie. Et, à bien y réfléchir, ce sont des liens qui, tout au long de mon existence, m’ont permis d’arriver ici aujourd’hui. Et c’est, dans le lien, que j’espère mourir un jour.
Heureux ceux qui restent en lien, pourrait-on dire aujourd’hui. Heureux ceux qui créent du lien, ai-je envie de proclamer. Heureux ceux qui ne traversent pas l’ombre tout seuls et heureux ceux qui se font présent, quand la vie vacille. Ils verront qu’ils vivent déjà dans le Royaume. Ils prendront conscience qu’ils font advenir le Royaume. Ils comprendront qu’ils sont le Royaume.
Emmanuel, Dieu à nos côtés
Chers amis en Christ, j’aimerais ajouter une dernière considération, à propos du lien et de la présence.
En effet, il y a certainement, dans chacune de nos existences, des jours où nous sommes dégoûtés de constater la manière dont va la vie du monde, blessés et anéantis par la cruauté des autres ou des éléments. Et il y a, peut-être, des jours, où la foi nous quitte ; où nous serions tentés de tout envoyer balader. Des jours, où la foi et l’espérance ne signifient plus rien pour nous.
Eh bien, je prends conscience, que ma foi en un Dieu Père ne m’aide pas beaucoup, ces jours-là. Qu’elle me conduirait même plutôt à me révolter contre Lui et contre la manière dont Il a ordonné les choses, en ce bas monde.
Par contre, je redécouvre alors qu’un autre visage de Dieu m’aide à cheminer, à me battre et à garder une certaine confiance. Ce visage, c’est celui du Christ. Ce Dieu qui ne reste pas assis sur son lointain trône de créateur, mais qui se trouve plongé avec moi dans la vie humaine, un compagnon dans les ombres que je traverse. Un Dieu-ami qui reste présent, en lien. Ce n’est pas alors que Dieu ne soit plus Père ; mais c’est en tant que Fils, en tant que frère, qui a les mains dans le cambouis de la vie avec moi, qu’il me vient réellement en aide. Emmanuel, Dieu avec moi, Dieu à mes côtés.
Alors, avec Lui - et avec tous les autres qui restent solidaires de mon existence - je redeviens capable de percevoir que la vie continue, qu’elle vaut la peine d’être poursuivie, et que même dans l’abîme de la désolation, je peux remercier pour ce qui m’est donné, je peux être heureux dans ce monde.
Je veux remercier le Seigneur en tout temps pour sa présence. Que ma bouche ne cesse de le louer, en ce bas monde. Oui, heureux sommes-nous, lorsque nous bénéficions du lien et que nous-mêmes, nous nous faisons porteurs de lien.
Le seul antidote face à l’absurde et au cynisme, c’est le lien et la présence. Celle du visage de Dieu et de tous les visages qui se font porteurs de sa lumière.
Amen



| màj 4 juillet 2010 |