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Pardon et joie

Prédication sur Esaïe 55, 6-13 , Matthieu 13, 31-33 ; Matthieu 18, 21-22 et 6, 12. : pardon et joie

Il y a un peu plus d’un mois, nous étions une vingtaine à participer à ce que nous avons pris l’habitude d’appeler la retraite de printemps à Acey. Nous avions choisi cette année de repenser le Notre Père, cette prière si familière et si souvent répétée qu’elle en perd parfois sa saveur. Nous nous sommes attardés plus particulièrement sur la question du pardon, sur cette requête que d’aucuns ont dit difficile à comprendre et encore plus à vivre : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.

Une vision usuelle C’est là la formulation habituelle de prier le Notre Père. On en fait souvent alors une exigence moraliste, voire surhumaine, comme si Dieu nous mettait des conditions pour nous accorder son pardon.

2 évangiles - Luc et Matthieu Ce sont dans les évangiles de Luc et de Matthieu que nous est rapporté l’épisode où Jésus enseigne à ses disciples comment prier.

Un sens juridique - dettes (Matthieu) Un sens relationnel - rancunes (Luc) Il est intéressant de relever que les deux textes ne recourent pas au même mot grec pour exprimer cette demande. Matthieu parle de dettes et il dit : « Libère-nous de nos dettes comme nous-même nous libérons ceux qui nous doivent » (opheilèmata) - dettes traduits par torts dans le BFC. Luc quant à lui, demande la libération de toute rancune (hamatia). On le voit, la tonalité mise est toute différente.

1er sens : comptabilité permanente

En suivant Matthieu, nous voici dans le domaine comptable ou juridique. On est devant le tribunal de Dieu. On risque de le transformer en Juge suprême, plus ou moins sévère et exigeant selon l’éducation ou la tradition religieuse à laquelle nous appartenons, et selon la représentation intérieure que nous avons de lui. Ce Dieu-là tient entre ses mains nos vies, et fera, au jour ultime, le bilan de nos existences. Un bilan que - si on suit cette logique - Jésus est venu racheter par sa mort. Cette tradition existe bien dans la Bible et c’est une manière d’exprimer notre relation à Dieu, à nous-mêmes et aux autres. Mais il existe bien d’autres manières de dire les choses.

Un autre sens possible : le sens relationnel -

Regardons comment Luc s’y prend : il parle de libération de la rancune : « Libère nous de toute rancune . » Dit autrement : « Délivre notre cœur du poids de l’amertume accumulée par l’absence de pardon et par la culpabilité liée aux péchés ou aux errances. Rends-nous capable, Dieu, de miséricorde, comme toi-même, tu en es capable. » Dieu n’est alors plus un juge, mais il est celui qui libère, celui qui ouvre à un amour toujours renouvelé. Jésus parle ainsi du Père quand il raconte la parabole du Fils prodigue : Dieu est symbolisé par ce Père qui attend son fils perdu, qui se précipite au devant de lui pour l’embrasser, sans lui demander aucun compte ni aucune confession, qui n’émet aucun verdict, mais qui ressent une joie telle qu’il veut la marquer par une fête. Une fête où tout est offert en abondance à ceux qui acceptent d’y participer.

Le pardon devient ainsi chemin vers la joie.

Sentiment général

J’ai le sentiment que malheureusement, c’est le registre de la morale et de la comptabilité qui a souvent pris le dessus. Comme si notre relation aux autres et à Dieu était tissée d’une suite d’actes plus ou moins fautifs, dont il s’agissait de tenir une sorte de comptabilité. Pierre lui-même s’y laisse prendre quand il demande à Jésus s’il faut pardonner jusqu’à 7 fois - 7 est certes symbole du chiffre parfait - mais c’est un signe de ce qui quantifiable, comme si l’on pouvait faire le compte de ses offenses et des offenses d’autrui.

Sortir de là

Nous sommes invités à une autre dynamique...

Si je suis libérée de toute dette - ou de toute rancune...je deviens libre....Libre de ne plus rien devoir à personne, ni aux hommes, ni à Dieu ; je ne dois plus les aimer ni les uns ni les autres sous le joug de l’obligation ou de l’échange. Non, je peux aimer dans la gratuité et la spontanéité. Si j’aime vraiment, c’est que je l’ai choisi ou que quelque chose en moi, le Souffle Saint, m’a permis de le choisir. Mais pas plus que je ne dois aimer, l’autre ne me le doit. Les : « il faut », « tu dois », « après tout ce que ce que l’on a fait pour toi », toute ces évaluations donnant-donnant n’ont plus cours. Tu ne me dois pas l’amour que je t’ai donné, tu es libre de l’accueillir ou de le refuser...il n’y a pas d’enchaînement... Et je n’ai pas à utiliser mon pardon - les « je te pardonne si » - pour dicter des exigences...

Seul a du poids ce qui est librement choisi et consenti.

Le pardon : un chemin

Le pardon n’est pas une fin en soi, il n’a souvent rien d’immédiat et cela peut être un long chemin d’apprentissage. Mais quand il est là, quelle libération ! quelle ouverture : ce qui est dur - ce qui est rancœur - peut s’assouplir, et petit à petit, les verrous peuvent céder, et rendre l’humain le plus récalcitrant capable de miséricorde. Le cœur de pierre redevient cœur de chair. Manques et manquement de l’autre existent, mais ils nous permettent alors d’accepter nos propres manques et nos propres manquements.

Le pays de la rancune est un pays où il fait froid...et j’en ai fais l’expérience à chaque fois que je me suis raidie à ne pas vouloir admettre pas tant des offenses terribles que j’aurais vécue, que les blessures inévitables de la vie, avec ses maladresses, avec ses déchirures et ses séparations. A chaque fois que j’ai vu de l’inhumain dans ce qui ne l’est pas.

La rancune dont parle Luc n’est-elle pas faite de tous les boulets que l’on traîne avec soi, qui nous lient au passé et nous donnent alors l’impression que notre présent ne peut être qu’une répétition de ce qui a été, sans ouverture vers un renouveau possible.

Dynamique de l’Evangile

L ‘Evangile propose d’essayer le chemin du pardon, de vérifier cela par l’expérience - de voir par nous-mêmes quelles en sont les conséquences : quelle transformation - quelle libération cela peut-il provoquer pour moi et par voie de conséquence pour ceux avec lesquels je vis.

Pardonner, c’est donc laisser la vie revenir, la liberté resurgir ; oui, c’est renoncer à s’enfermer et à enfermer l’autre dans les conséquences de ses actes...c’est aller par-delà ce qui est donné à voir, à entendre ou à constater pour sortir de l’enfermement, de la comptabilité, et chercher une issue pour que la vie continue à circuler, à se donner par-delà de ce qui a été donné.

Il n’y a pas à nier ou à oublier ce qui est arrivé. Le mal qui a été fait, réclame d’être nommé, d’être expliqué, et cela peut provoquer la colère et l’envie de vengeance. Mais j’ai à me rappeler que ni moi ni personne ne sommes réductibles aux actes passés...Ni moi, ni personne ne sommes irrémédiablement inhumains ou assassins.

Etre lié les uns aux autres : la notion d’ubuntu

Cette découverte - bouleversante et vécue, c’est celle de la mère de Christopher Piet. Devant la commission Vérité et Réconciliation, qui a siégé après la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, elle s’est exclamée, en parlant de l’assassin de son fils : « Cette chose qu’on appelle réconciliation...si je comprends bien...cela veut dire que cet assassin, cet homme qui a tué Chistopher Piet, cela veut dire qu’il redevient un humain, afin que moi, afin que nous tous, nous retrouvions notre humanité....si c’est cela, alors j’accepte, je soutiens cela à fond »,

Voilà une femme dont on peut dire qu’elle se transcende elle-même et qu’elle laisse déborder la qualité la plus profonde de l’être...celle qui s’appelle miséricorde, pardon, compassion. Elle perçoit ce que la tradition africaine désigne du mot d’ubuntu : « « Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous ». Dans cette représentation du monde, une personne n’est jamais isolée : elle est humaine parce qu’elle est enveloppée par la communauté humaine... elle est prise avec cette communauté, elle est invitée à participer et à chercher l’harmonie entre elle même et le groupe... Vous ne pouvez être humain que dans une société humaine. Si vous vivez dans la haine et avec la revanche au cœur, vous vous déshumanisez vous-même et vous déshumanisez votre communauté. La réconciliation est ainsi le début d’un processus de transformation...qui vise à se retrouver humain doté de compassion- face à quelqu’un à qui est rendu son humanité et sa capacité à être compassionnel lui aussi.

Ce qui ne nie en rien la justice, mais qui redonne sa pleine existence à la fois à celui qui pardonne et à celui qui est pardonné.

Royaume de Dieu

Voilà ce qui nous est proposé dans cette demande du Notre Père, voilà ce qui nous est offert : « Laisse aller la rancune et la haine pour retrouver le chemin d’une vie bonne et fertile, comme Dieu la laisse aller à notre égard. Lui dont Esaïe dit que toute pluie ou toute neige qui tombent du ciel n’y retournent pas sans avoir arrosé la terre, sans l’avoir rendue fertile, sans avoir fait germer les graines. Jésus invite à la même fertilité, à la même joie créative. Il n’annonce pas l’enfer et le paradis. Il annonce le Royaume de Dieu, ce lieu de la vie en abondance, ce lieu où ce qui débute d’aussi petit qu’un grain de moutarde peut devenir arbre ou levain qui fait lever le pain.

Quand nous pardonnons, quelle délivrance du cœur, quelle ouverture à une fertilité nouvelle ! Il n’y a plus de dettes avec le passé, plus de rancunes paralysantes et les blessures - celles que nous avons subies, celles que nous avons fait subir, celles que nous nous reprochons à nous-mêmes, peuvent se refermer.

C’est cette dynamique de vie, de lumière qui permet le changement, c’est elle qui nous ouvre à plus grand que nous. Ce que Nelson Mandela disait ainsi : En faisant scintiller ainsi sa propre lumière, nous offrons ainsi aux autres la possibilité d’en faire autant.

Claire Hurni, 3.06.11