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Paix du Christ - Paix des hommes
Prédication du dimanche 3 février 2008, Claire Hurni
Ezéchiel, 25-29 et Jean 14, 15-27
Les guerres, les conflits, le déchaînement de la haine ne semblent pas avoir de fin dans notre monde. Chaque jour amène son lot de nouveaux lieux de violence, de nouvelles révélations de crimes ou d’abus. Oui, la paix du monde semble bien fragile. Rébellion tchadienne, attentat à Bagdad, attaques au Kenya, ....le monde n’en finit pas de s’entredéchirer. Et quand une paix est signée, c’est qu’elle signale uniquement la fin des conflits.
Chacun s’accorde à dire que la paix est bonne en soi, et je ne vais pas aller dans le sens contraire. Oui, ici, nous avons la chance de vivre en paix.
Mais peut-on se sentir vraiment en paix, alors que les bombes sèment la désolation, alors que les inégalités sociales sont criantes, et que la majorité de l’humanité vit dans des conditions inacceptables.
Je suis allé cette semaine voir le dernier film du cinéaste anglais Ken Loach, It’s a free world .
C’est l’histoire d’une jeune femme, habituée des galères, des petits boulots, qui pense avoir déniché le moyen de s’en sortir. Elle travaille dans une agence de recrutement pour immigrés volontaires, clandestins, prêts à tout pour dénicher un emploi. A son tour, elle est abusée par son employeur, et le film montre comment d’oppressée, elle devient oppresseur. Ken Loach dénonce le cynisme ambiant, qui permet à chacun de rejeter sa faute sur autrui, il montre comment se développent la peur et la violence. Le plus troublant est de voir comment se mêlent chez cette femme les côtés sympathiques, voire même touchants et sa brutalité. Le tableau est sombre et le titre est ironique, bien sûr. Parce que, de liberté, personne n’en a vraiment. Chacun est lié à une nouvelle forme d’esclavage, d’autant plus redoutable et pervers qu’il s’y soumet, d’une certaine manière, de son plein gré. Et où violence et peur deviennent partie prenante du quotidien.
Je suis sortie du cinéma avec un sentiment de malaise persistant et d’inquiétude. Les conditions de vie inacceptables sont partout, et la violence semble bien pouvoir l’emporter aisément sur la paix.
Quelle issue peut-on imaginer quand on voit à quel point tout est engrené... Comment vivre alors ces paroles de Jésus : « Ne soyez pas inquiets, ne soyez pas effrayés. C’est la paix que je vous laisse, c’est ma paix que je vous donne »
Comment concilier cela avec ce que je ressens et qui plus est, dans un monde où la paix est si fragile ?
En premier je crois, il s’agit de réagir. Non pour chercher à convaincre qui que soit de changer mais en se positionnant soi-même clairement. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer les conflits internationaux, les politiques d’exploitation de l’homme par l’homme, mais il s’agit pour chacun de construire la paix - et ce, en commençant par changer son propre comportement. Décision éthique, par exemple celle de refuser d’acheter les faux Nike à 15 frs, ou le tee-shirt au prix bradé...Décision éthique donc, mais aussi et surtout je crois, positionnement intérieur pour dénoncer partout où existent des esclavages et pour chercher à devenir ou à demeurer artisans de la paix.
Artisans de la paix, oui, mais de quelle paix ?
Le mot utilisé est shalom. C’est celui qu’utilisent aujourd’hui encore les Juifs pour se saluer. C’est celui avec lequel Jésus souhaitait aussi que ses disciples saluent ceux qu’ils visitaient : « Dans toutes les maisons où vous entrerez, dites d’abord : « Paix à cette maison ! Shalom ! » (Luc 10, 5-6)
Ce mot shalom signifie bien plus qu’une absence de guerre ou de conflits. (source Antoine Nouis)
Le shalom biblique se caractérise par plusieurs éléments importants. Il sous-tend l’existence d’un minimum de bien-être matériel, ce qui permet de coexister sans être menacé par la violence ou par la faim - et qui permet ainsi à la société de vivre de façon paisible.
C’est une paix qui se reçoit de Dieu, mais qui est aussi manifestation du désir de l’humain à y mettre du sien.
C’est une manière de souhaiter, pour soi comme pour autrui, tous les bonheurs et les satisfactions qu’il est possible de souhaiter.
Mais cette compréhension du shalom est indissociable de la justice, de l’honnêteté et de la droiture.
Le shalom induit un système pénal équitable et sans fraude qui instaure des relations justes et bienfaisantes entre les personnes et les nations.
La paix nécessite donc bien un réajustement des richesses, un respect d’autrui, une dénonciation de tout ce que l’humilie et l’exploite. A moi donc aussi d’aller dans ce sens. Dans mes choix de vie, dans mes comportements.
On saisit à quel point la dynamique que décrit Ken Loach est tout à l’opposé...et que d’elle ne peut naître aucune paix.
Dans la tradition rabinique, un mot est associé à chaque lettre qui le constitue.
Le mot paix, shalom, s’écrit en hébreu avec trois lettres : le Chin (Ch), le Lamed (L) et le Mem (M). : la lettre Chin symbolise le feu (esh en hébreu), le Lamed le cœur (leb) et le Mem l’eau (mayim). Ainsi le mot paix s’écrit avec trois lettres qui représentent le feu, le cœur et l’eau. Le feu et l’eau sont antagonistes puisque l’eau éteint le feu et que le feu assèche l’eau.
Le shalom apparaît lorsque, par notre cœur, par notre intelligence et notre compréhension, nous arrivons à faire vivre en harmonie l’eau et le feu.
Le shalom est avant donc tout modèle de relation, un modèle qui n’est pas utopique puisqu’il tient compte de la réalité de nos mouvements intérieurs contradictoires.
La paix est le fruit de la réconciliation de l’humain avec les tendances opposées qui s’agitent en lui.
La paix implique donc un travail sur soi. Un travail où j’aurai à apprendre comment exister et habiter en moi, sans être trop ballottée par l’angoisse, par ce qui m’est donné de vivre, aujourd’hui dans mon quotidien avec son lot d’incertitudes et de difficultés. Où j’aurai aussi à apprendre comment exister avec ce qui m’a façonné : de mes parents, à mes rencontres, et aux évènements que j’ai vécu. C’est ce travail qui me permettra de m’accepter telle que je suis, avec mes limites, mes violences comme avec mes richesses. M’accepter telle que je suis, me réconcilier moi-même, entre l’eau et le feu qui me constituent, pour devenir artisan de la paix.
Etty Hillesum le dit encore plus clairement ainsi : « Que chacun fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu’il croit devoir anéantir chez les autres. Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou peuple que ce soit, ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être même à la longue en amour... »
L’Evangile ne promet de panacée contre l’inquiétude, l’angoisse ou les dangers.
Mais Jésus veut nous libérer de ce qui nous empêche de vivre. Cela passe par l’amour qu’il a pour nous, par l’amour de son Père et par l’aide de l’Esprit Saint. « Celui qui m’aime obéira à ce que je dis. Mon Père l’aimera, et mon Père et moi viendrons à lui et nous habiterons chez lui. »
Obéir à ce que Jésus dis, c’est faire l’effort de cet amour particulier, qui nous invite à faire le ménage pour nous-mêmes comme dans nos relations à autrui. Un amour qui nous permet de nous laisser désarmer. C’est accepter de passer d’un cœur de pierre à un cœur de chair, de se laisser « attendrir », de travailler les lieux où j’oppresse, où je ne respecte pas l’autre.
Cela n’a rien de facile : n’a-t-on pas, même avec ceux que l’on aime profondément, toujours une crainte : celle de faire mal, celle de ne pas comprendre mais aussi celle de ne pas être aimé, de ne pas être compris ?
La puissance de la puissance de Dieu, c’est la douceur. Une douceur qui n’a rien d’une image mièvre. La douceur, c’est quelque chose qui nécessite la force, qui ne va pas de soi mais qui se traduit par une qualité de paix intime. Les Béatitudes le disent aussi : « Heureux les doux ».
La paix, c’est quand la confiance devient possible, quand la douceur l’emporte sur la crainte C’est dans la tranquillité du lien que je noue avec moi-même, lorsque grandit ma capacité de m’ajuster à l’autre, de lui offrir une attention véritable que la paix peut advenir.
Offrir une véritable attention à l’autre, c’est concrètement ce qui nous est offert à chaque fois que nous célébrons la Cène.
La liturgie traditionnelle de Cène commence avec ces mots : « Que la Paix du Christ soit avec vous ! » Et avant la communion, nous pouvons échanger un signe de paix. Peu habituel dans notre tradition. Nous nous souhaitons les uns aux autres d’avoir rempli de la Paix du Christ, nous nous souhaitons aussi les uns aux autres le shalom : connaître le bonheur et des relations harmonieuses avec Dieu, avec nous-mêmes et notre prochain.
Amen
Claire Hurni, 3.02.08



| màj 4 juillet 2010 |