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Où est votre confiance ?
Prédication du dimanche 24 février 2008, Nicolas Besson
Prédication portant sur Luc 8, 22-25
Pour de vrai
Chers frères et sœurs, est-ce que vous croyez au miracle ? Est-ce que vous pensez qu’à Lourdes, par exemple, on guérit bel et bien des malades ? Ou que les personnes « qui ont le secret », comme on dit, peuvent bel et bien guérir nos brûlures, calmer nos hémorragies, soulager nos maux de toutes sortes par la prière ? Est-ce que vous croyez à ce Christ qui, en pleine Mer de Tibériade, commande aux vents et à l’eau et qui soumet ainsi les éléments déchaînés ? Jusqu’où donc - à votre avis - la puissance humaine peut-elle aller, serait-elle assistée par l’aide de Dieu lui-même ?
Eh bien, me semble-t-il, c’est un débat stérile et vain, que celui qui consiste à décider ensemble de la limite jusqu’à laquelle pourrait aller la puissance du miracle. Stérile et vain, parce que ce n’est qu’un débat théorique ; un débat, dans lequel chacun ne peut qu’essayer de faire valoir sa propre expérience ; expérience que les autres ne partageront jamais tout à fait ; expérience qui gardera toujours pour eux, une consonance virtuelle. A débattre de la question, on ne se mettrait donc d’accord que sur une sorte d’expérience générique ; une expérience que personne n’aurait véritablement vécue ou qui, en tout cas, ne peut avoir la saveur de la réalité pour chacune des personnes présentes.
Le témoignage de la tempête apaisée est-il donc un témoignage dépeint de manière réaliste ou de manière symbolique ? Les guérisons physiques de Lourdes, sont-elles donc tout à fait réelles ou le symbole de guérisons plus intérieures ? Pour tout vous dire : je n’en sais rien. Je n’en ai jamais fait l’expérience moi-même et, en même temps, je ne l’exclus absolument pas. Je crois surtout que la question qui se pose à propos du miracle est ailleurs.
La question est celle de notre expérience réelle. En tout cas, pour les disciples, embarqués en bateau, la question qui se pose est celle de leur confiance réelle, dans la situation d’agitation concrète dans laquelle ils se trouvent. Au cœur du vent qui menace de faire chavirer leur bateau et de l’eau qui les submerge, où est donc leur confiance ? Pour de vrai ! Et leur expérience, ce jour-là, ce n’est pas une théorie sur la puissance des hommes ou de Dieu, mais c’est le Christ qui apaise la tempête et qui les apaise eux-mêmes, par son calme. Pour de vrai. Que la manière d’en rendre compte de l’Evangéliste soit figurative ou symbolique n’empêche en rien que les disciples, ce jour-là, ont fait l’expérience de quelque chose qui pour eux, avait la saveur du miracle. Ils ont vécu l’effroi pour de vrai, et le retour au calme, pour de vrai. Un pour de vrai qui n’est que leur et qui ne sera jamais tout à fait le nôtre.
Alors, la question n’est pas de revenir sur leur expérience et de la disséquer à n’en plus pouvoir. La question est de nous pencher sur notre expérience à nous et de nous demander, très concrètement : Pour de vrai, quelles sont les tempêtes que j’ai traversées ou que j’ai traverser maintenant ? Pour de vrai, où est ma confiance ? Quelle est ma confiance ? Où est-ce que je puise ma confiance ? Et, pour de vrai, comment le Christ se fait-il présent à mes côtés ?
Oui, quelles sont mes tempêtes ? Où est ma confiance ? Comment le Christ se fait-il présent à mes côtés ?
Notre témoignage Je ne connais pas votre réalité et ne puis donc parler pour vous. Je peux cependant livrer quelques éléments de la mienne. Vous dire un petit quelque chose de mon parcours, de mon chemin de l’effroi à l’apaisement ; vous donner un petit reflet de mon histoire sainte personnelle.
Il y a bien quelques années déjà, au moment de la transition vers une vie adulte, j’ai traversé ce que les psychologues appelleraient, dans leur jargon, une crise. Un coup dur, un choc émotionnel qui m’a mené, pendant de longs mois, de l’abattement, au sentiment que ma vie me filait entre les doigts ; une profonde tristesse, l’impression d’être suspendu dans le vide, au cœur d’une vie humaine qui n’était pas vraiment faite pour moi ou plutôt, pour la quelle moi-même, je n’étais pas fait.
Et, en même temps, alors que je broyais du noir et que les jours d’angoisse et de peur se succédaient, il y avait pourtant toujours, autour de moi, des présences. Des personnes attentives à ce que je traversais, des personnes accueillantes et chaleureuses. Des personnes qui continuaient de porter en elles une confiance, une espérance que moi-même je n’avais plus la force de porter. Et puis, j’ai vécu, un jour, un micro événement, qui a changé ma vie : le sentiment fulgurant d’une présence. Un frisson de quelques secondes qui a eu un effet, sur moi, aussi fort que la tempête apaisée a dû marquer les disciples. Une présence toute furtive mais qui a inscrit en moi cette certitude qui ne m’a plus quitté depuis lors ; la certitude profonde que j’étais aimé et que je ne serais plus jamais seul.
Je m’en suis déjà ouvert à vous, une fois ou l’autre, ici en chaire ou durant nos discussions dans les divers Parcours de Spiritualité ou autres groupes de réflexion. Et, bien sûr, mon but n’est pas de vous imposer le récit de ma vie ou de vous polluer de mes angoisses. Non, en me penchant devant vous sur ma propre expérience de la peur et de la confiance, j’ai plutôt en tête de vous inviter à en faire de même, pour vous. Car chacun de vous, sans aucun doute, pourrait venir maintenant, ici au lutrin, pour témoigner de l’une des tempêtes de sa vie et pour dire comment, dans son existence à lui, il a fait l’expérience, pour de vrai, d’une présence qui l’a aidée, et d’une confiance qui lui a été rendue. Chers frères et sœurs, que nous diriez-vous de votre vie, de votre histoire sainte à vous ?
Nous partager votre réalité, ce serait, en tout cas, une manière possible, vivante, concrète, réelle, de répondre pour de vrai à la question que le Christ pose à ses disciples de tous les temps : « Où est votre confiance ? »
Construire la confiance
Cette traversée mouvementée en bateau de la Mer de Tibériade est du plus haut intérêt parce qu’elle montre que la confiance ne tombe pas du ciel. Qu’il en va de la confiance comme de tout ce qui compose nos vies ; que la confiance s’apprend. Elle s’apprend petit à petit, elle se construit dans la patience. Et le chemin des disciples vers une confiance réellement éprouvée semble être longue ; aussi longue que pour nous. « Maintenant que ça secoue - leur dit le Christ - où est votre confiance ? » On perçoit bien que leur apprentissage de la confiance n’est pas terminé. D’ailleurs, le sera-t-il complètement un jour ?
En fait, et vous le savez certainement, il y a grosso modo deux manières d’apprendre. Il y a la manière de l’école, où le professeur nous enseigne des connaissances, dans l’espoir qu’un jour celles-ci nous seront utiles pour notre vie concrète. Et il y a la manière de l’apprentissage, où un mentor, un accompagnateur, nous aide, en situation concrète, à nous en sortir avec ce qu’il y a à faire.
Le Christ, à l’évidence, semble être plutôt un mentor, un accompagnateur, un maître d’apprentissage, qu’un professeur d’école pour ses disciples. Car comment leur enseigne-t-il la confiance ? Par son calme et par sa sérénité, alors qu’il se trouve avec eux, au cœur même de leur tourmente. Et si c’était ainsi, qu’il nous apprenait à nous aussi, aujourd’hui encore, la confiance ? Et si c’était ainsi, au cœur même de nos tempêtes que nous avions à nous mettre à son écoute ?
Une chose me frappe tout particulièrement dans ce qui se passe sur ce bateau : l’enseignement in vivo donné par le Christ passe par son calme, et même par son sommeil. Alors même que tout risque de sombrer, il dort... Ce qui me fait dire que la confiance s’apprend certainement davantage par le corps que par la tête. Oui, c’est d’abord une affaire de corps et de mise en présence des corps. Ils s’agitent, les disciples ; certainement qu’ils ont l’estomac noué, le cœur qui bat fort ; certainement qu’ils sont tendus et crispés. Le corps du Christ est calme, paisible et, quand il se lève, c’est d’une manière ferme et décidée que sa bouche parle aux vents et aux eaux déchaînés. Il ne fait pas tant de discours. Il n’essaie pas de convaincre ses disciples qu’il faut faire confiance. La confiance, il la vit, de tout son être. La confiance, il l’incarne au milieu d’eux.
Ça vous paraît étonnant, peut-être, d’aborder la question de cette façon-là. Mais réfléchissez-y sérieusement. Dans nos moments les plus sombres et les plus étouffants de nos vies, n’est pas la présence toute entière - corps et âme - des autres, qui nous aide à regagner notre calme ? Comme la caresse paisible d’une mère dans les cheveux apaise l’enfant qui pleure. Comme le souffle tranquille d’un compagnon de marche nous aide à garder notre rythme.
Dans nos moments de doute, certainement qu’il est arrivé qu’on nous dise des choses, qu’on nous explique des choses, qu’on essaie de nous convaincre qu’il faut continuer à aller de l’avant et à y croire... Mais n’est-ce pas la présence - toute habitée par une confiance indicible - qui constitue le soutien le plus réel ? Dans mon adolescence, en tout cas, alors que je me posais des questions sur ce que j’allais devenir un jour, une femme m’a dit : « Un jour, tu deviendras quelqu’un de très bien ». Je me souviens que j’ai été frappé par le contenu de ses paroles. Mais à y repenser, c’est surtout son ton calme et assuré qui m’a insufflé la confiance, ce jour-là, et qui fait que je m’en souviens aujourd’hui encore.
Allons de l’avant
Les disciples s’approchèrent de Jésus et le réveillèrent en criant : « Maître, maître, nous allons mourir ! » Jésus, réveillé, menaça le vent et les grosses vagues, qui s’apaisèrent. Il y eut un grand calme. Jésus dit aux disciples : « Où est votre confiance ? »
Où est votre confiance, chers amies et amis disciples du 21ème siècle ? La question rejaillit, ce matin, dans nos vies. Et nous voici invités à nous souvenir de toutes ces présences qui nous ont apaisés, tout au long de notre existence, et qui nous ont fait sentir que la confiance restait possible. C’est l’heure de la reconnaissance, pour tous ceux et celles qui ont accompli - certainement, sans le savoir et la plupart du temps sans s’en rendre compte - un peu du ministère du Christ, à nos côtés. C’est grâce à eux que nous avons pu aller de l’avant et que nous pourrons encore espérer, quand ce sera nécessaire.
C’est l’heure également de travailler sur la confiance dont nous avons besoin, pour les zones d’ombre qui nous attendent encore, pour les turbulences présentes ou encore à venir. L’heure de nous souvenir peut-être de ces moments où nous avons perçu la présence de Dieu à nos côtés, quelle que soit la manière dont cette présence s’est manifestée un jour, et que je sois ou non capable d’en rendre compte. Aujourd’hui, je le sais, je le crois : même si nous devions sentir moins fort sa présence aujourd’hui ou demain, Dieu reste avec nous, il ne nous lâche pas ; son Esprit continue à être à l’œuvre en nous et autour de nous. Et puis, il y a tous ceux et celles qui continueront à nous entourer - quoi qu’il arrivera -, qui seront toujours attentifs à nous, qui nous accompagneront de leur foi, de leur espérance, de leur amour. Le Christ, à travers eux, se fait discrètement notre frère.
La confiance procède d’un échange continuel. Que ceux qui la ressentent aujourd’hui la partagent avec ceux qui l’ont perdue. Et que ceux qui en ont besoin ne se privent jamais de la présence de ceux qui l’incarnent ici et maintenant. Et nous découvrirons, les uns avec les autres, qu’il y a des tempêtes apparemment dévastatrices qui peuvent bel et bien être apaisées. Pour de vrai, alors que nous ne l’espérions plus.
« Passons jusqu’à l’autre rive du lac ». Allons de l’avant.
Amen



| màj 4 juillet 2010 |