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On ne naît pas homme -on le devient ....

Prédication sur Matthieu 25, 14-30 et 1 Corinthiens 4, 1-5

Prédication sur Matthieu 25, 14-30 et 1 Corinthiens 4, 1-5

On ne naît pas homme -on le devient .... en n’enterrant pas les dons de Dieu

On ne naît pas homme ou femme, on le devient ! Notre vocation à chacun est de devenir une personne. L’être humain doit se construire, il est en devenir. Il naît pour naître à lui-même. La vie est une sorte de naissance inachevée. « La personne n’est pas quelque chose de fixe, elle est une réalité qui se vit, se transforme, et s’accomplit au cours du temps. » (Joseph Comblin théologien) Devenir une personne est une possibilité qui m’est donc offerte...Il me faut naître !. Or cette naissance ne s’accomplit que dans la communication avec autrui, dans la réciprocité.

L’homme disent les philosophes ne naît pas libre, il doit opérer tout au long de son existence un long travail de libération progressive. Gabriel Marcel dit que la « personne n’est pas l’être, mais le mouvement vers l’être. » C’est le fait de cheminer, de s’ouvrir à autrui, de parler, de penser, de décider, de réfléchir sur soi-même et sur ce qui fonde la vie qui petit à petit rendra l’homme plus humain.

Jésus nous le dit aussi ; il n’édulcore rien de la réalité humaine marquée par les difficultés et la finitude, mais il vient proposer un chemin qui lui donne sens, un chemin qui l’humanise. Oui, la violence nous habite, mais elle peut être orientée. Oui, notre vie est marquée de ratages, d’errances, d’échecs ; il y a des avancées et des reculs, des lenteurs, des désespérances. Qu’importe, ce qui compte, c’est la vigilance et cette vigilance se tricote avec la confiance

Dans la parabole des pièces d’or (des talents), si le Maître s’en prend à son troisième serviteur, c’est parce qu’il a pris peur et qu’il a enfoui ce qui lui a été confié, qu’il n’a su être ni vigilant, ni confiant.

Regardons ce qui se passe de plus près. Un homme part en voyage, nous dit Jésus, et il confie ses biens à ses serviteurs. Cinq talents à l’un, deux à un autre et un au troisième, selon les capacités qu’il leur reconnaît. Un talent désigne alors une somme d’argent considérable - et ce maître fait donc preuve d’une très grande confiance en eux. Il part, les laissant libre dans leur gestion. Les deux premiers le comprennent aussitôt et ils font fructifier ce qu’ils ont reçu. Tout autre est le comportement du troisième. Il a peur. Il n’ose pas se risquer Sa créativité est paralysée par l’image qu’il s’est construite de son maître : il le perçoit comme dur, sévère, et, il n’a de cesse que de se décharger de ce qu’il a reçu. Il va l’enterrer dans un champ.

Lorsque le maître revient, il s’embarque dans des justifications et il attaque « J’ai appris à te connaître, je savais que tu es un homme dur, âpre au gain, qui moissonne là où il n’a pas semé, et ramasse là où il n’a rien répandu. » Le maître ne se défend pas face à l’accusation portée contre lui. Il entre dans le point de vue que le serviteur lui propose, pour lui montrer son erreur : « Si je suis l’homme que tu décris, alors tu devais au moins placer mon argent à la banque et je l’aurais retrouvé avec les intérêts. »

Comme s’il lui disait : « Même de tes craintes, tu pouvais faire quelque chose si tu avais choisi de t’adresser à autrui. » Ce qu’il lui reproche, c’est de n’avoir rien fait, de n’avoir rien tenté, de ne pas être resté vigilant aux opportunités de la vie, ni à ses dons à lui, ni aux aides qu’il pouvait trouver. Il a enterré la vie, sa vie, et avec elle la confiance qui lui était faite. Il est déjà hors de la vie, dans les pleurs et les grincements de dents.

Spontanément, nous sommes tentés de prendre le parti de ce malheureux, puni si durement. Et c’est précisément là que Jésus cherche à nous faire réfléchir pour que nous sortions de l’ornière de la peur, de la comparaison, de l’ornière du jugement et de la justification.

Tous nous recevons des dons, celui de la vie, celui de l’assurance d’être aimé, d’avoir été crée libre et capable de choix. Et bien d’autres encore... La vie nous met à l’épreuve, et chacune de nos existences connaît un chemin qui lui est unique. Nous comparer les uns aux autres, nous enfermer dans nos propres enfers, voilà ce que nous sommes appelés à éviter. Nous lancer dans la dynamique de vie qui nous offerte ; voilà ce qui compte.

Vous l’avez bien entendu, il n’est pas fait de différence dans la manière de récompenser les deux premiers serviteurs ! L’important c’est de vivre, l’urgent même c’est de bien vivre. Bien vivre, c’est être vigilant. Je m’appuie pour le dire sur le contexte dans lequel se situe cette parabole. Elle fait immédiatement suite à celle qui se terminait en affirmant : « Veillez et priez car vous ne savez ni le jour ni l’heure ! » Ainsi, elle explicite en quoi consiste cette vigilance à avoir. La vigilance, cela n’est pas une sorte d’endurance à toute épreuve, mais une ouverture à ce qui est offert, à ce qui surgit dans le quotidien. A ce qui fait la densité de notre vie, et notre richesse intérieure.

Où j’en suis moi-même ?A moi de me questionner ...

Quelle est la densité que je donne à ma vie quotidienne, là où Dieu m’espère ? Comment je m’y prends avec les dons que j’ai reçus ? Est-ce que je prends le soin de les discerner et de les valoriser dans la mesure même de mes capacités ? Cela ne m’est pas donné dans l’immédiat, il y a souvent un travail à faire. Et il m’arrive de douter. Douter de la réalité de mes dons, parce que j’ai le sentiment de ne pas être aimé, parce que j’ai connu peut être des échecs répétés, des déceptions, des malheurs, que j’en tire l’impression d’être enfermé dans un cercle vicieux et de n’avoir reçu que la moins bonne part. Je peux aussi être parasitée par mes peurs, et il est fait plus particulièrement cas ici de celles que l’on se construit soi-même, hors de la réalité. Ici, on voit un maître généreux transformé par le serviteur en injuste et âpre au gain.

Le Maître de la parabole nous renvoie à Dieu lui-même. Nous nous en faisons parfois des images fausses en particulier quand nous le voyons nous aussi comme un juge sévère. Le Christ nous invite à les dépasser. « Laissez-vous désarmer, ne vous enfermez pas dans vos propres forteresses mais changez votre regard sur Dieu. » Dieu qui se découvre très concrètement dans les gestes, les manières d’être que son Fils a eu avec ceux qu’il a rencontrés.

Le Christ nous invite aussi à la confiance. Ne pas croire en sa richesse intérieure, ne pas nourrir son espérance et s’enfermer sur soi-même, c’est aller vers un anéantissement de soi, une non-vie. Aller vers la vie, c’est choisir de devenir plus humain, cela passe par le fait de se dire, de se structurer, de se frotter à tout ce qui fait l’existence pour se donner les moyens d’aller plus loin. Là où il nous est donné de devenir homme et de naître à nous-même. Dans ce constant travail sur soi qui libère et ouvre petit à petit, pas à pas, à plus de confiance et d’humanité.

Devenir plus humain, c’est donner des couleurs à chaque rencontre, rechercher la paix, cette paix qui est désir de voir l’autre heureux. Promouvoir la joie des presque riens, des tous petits rien. Inventer et se laisser inventer. Danser.

Devenir plus humain, c’est faire fructifier ses talents, c’est respirer aux battements du monde, choisir de ne rien perdre de ce qui se donne à vivre, des rires comme des nuits.

Jésus nous dit : « Tu peux trouver de quoi vivre en toi, dans tes talents, et même si cela est parfois difficile, ne l’oublie pas. Ne vis pas au rabais, mais pleinement, dans la mesure de tes forces, de ce qui te fait et qui t’a été donné. Parce qu’un amour te précède, soutient tes pas, donne force à ta volonté. Sans magie, sans grandiose. »

La vie en Dieu fait surgir l’humain en nous, elle donne le courage d’exister. C’est une des facettes de son Royaume ; l’homme qui lutte, qui crie, mais qui reste en lien avec Dieu, qui ne l’oublie pas, et qui avance en sachant qu’à côté de lui, il a peut trouver un frère, ou une sœur attentif à ce qu’il est et à ce qu’il dit. Si nous ouvrons nos oreilles, nous entendrons les relais de Sa voix dans nos compagnons d’humanité, dans ce que nous échangeons avec eux : des mots, des gestes, des regards. Le bonheur est ce don-là... Il me vient d’autrui ! Oui, il est possible à partir du moment où je m’éveille ! Bonhoeffer dit que ce que nous sommes appelés à être « des enfants de la terre qui ne s’isolent pas, qui n’ont rien à proposer pour amender la terre, qui ne sont pas meilleurs que le monde. Mais qui veillent en commun, en plein centre du monde, dans sa profondeur, sa banalité et son assujettissement, mais qui ne quittent pas des yeux le lieu où ils perçoivent, dans l’étonnement, la rupture de la malédiction, le oui profond que Dieu dit au monde... »

Nous pouvons simplement être des guetteurs, des veilleurs, qui témoignent d’un regard possible, un autre regard sur moi, sur toi, toujours ouvert... Il n’y a rien à expliquer, rien à justifier. Il y a à montrer une vie plus forte que la mort, que la peur, il y a un choix à poser comme un élan et une acceptation de ce qui est donné, et de ce qui vient.

La vie est cheminement dans la direction de Dieu : Il nous accompagne à chaque instant. « A nous, il nous appartient de nous laisser inventer pour être des gens joyeux qui dansent leur vie avec lui. » (Madeleine Delbrêl)