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"Noël , j’aime, j’aime pas" - Jean-Christophe Emery

Jean-Christophe Emery - 24 décembre 2011 - Morges

J’aime Noël ! J’aime sortir de la cave la grande caisse avec les décorations de Noël qu’on installera un peu partout dans la maison. J’aime les guirlandes lumineuses qui éclairent les rues et les maisons. Les grands sapins ou les grues des chantiers qu’on repère de loin depuis l’autoroute. J’aime aussi les chorales gospel ou les mélodies diffusées qui reviennent chaque année pour préparer nos oreilles à fêter également. Et puis, j’aime l’idée qu’on se rassemble pour vivre la fête, les invitations qu’on lance, les gens qui se réjouissent, les propositions, les idées de déco, de repas. J’aime l’odeur des pelures de mandarine qu’on presse contre une bougie pour parfumer l’air un instant, le bon repas qu’on partage, les saveurs, les entrées, les vins assortis, les buffets de dessert raffinés, les couleurs qu’on met sur la table les poésies des enfants... et leurs yeux qui brillent lorsqu’ils déballent les cadeaux après avoir sauté sur place d’impatience joyeuse. J’aime encore le thé de Noël, le vin chaud épicé, les marrons de décembre dans la rue, les biscuits si variés, les marchés de Noël sous la neige.

Je n’aime pas Noël Chaque année, j’ai l’impression que Noël arrive un peu plus vite et qu’il faut se dépêcher de tout organiser, anticiper, négocier, prévoir. Je n’aime pas les files dans les magasins, les fêtes de famille impossible à organiser parce que les agendas des uns et des autres ne collent jamais, parce que les idées des uns et des autres ne collent jamais, parce que les goûts culinaires des uns et des autres ne collent jamais... parce que l’oncle untel ne supporte plus son neveu et que la grand-mère truc-muche refuse de parler au cousin machinchose. Je n’aime pas les gens stressés dont la mauvaise humeur électrifie l’air à deux mètres à la ronde. Je n’aime pas non plus les 450 choses qui doivent impérativement être terminées avant la fin de l’année... Je n’aime pas les choix cornéliens à faire pour trouver des idées de cadeaux pour des gens qui ont déjà tout et qui n’ont besoin de rien. Je n’aime pas l’espèce de schizophrénie permanente qu’il faut adopter en mesurant le fossé qui sépare la surabondance qui dégouline de toutes les vitrines et ces mendiants qui tendent la main à côté des entrées de magasins

L’histoire de Noël

J’aime le récit de Noël J’aime la simplicité de cette histoire. C’est naïf et profond. On rassemble des gens de passage pour la naissance d’un enfant au destin révolutionnaire. On souligne la beauté par le chant des anges, on raconte l’extraordinaire par la venue des mages, mais surtout on relève l’accessibilité aux gens ordinaires, des simples bergers... les premiers témoins. J’aime aussi cette image de rassemblement improbable qui réunit riches et pauvres, savants et ignorants, simples pasteurs et anges grandioses aux pieds de l’enfant roi ; la magie qui se dégage de ce tableau a inspiré d’innombrables artistes. A l’infini, ils jouent un air connu et mettent en évidence un détail, une posture, un regard, une silhouette. Cette image de catéchisme marque profondément nos esprits. J’aime surtout la narration de ce déplacement des hommes qui dit tant de choses sur un déplacement de Dieu.

Je n’aime pas l’histoire de Noël Tout sonne faux dans cette histoire. A commencer par le recensement décrété sous l’empereur Quirinius : il a eu lieu en l’an 6 de notre ère. Le roi Hérode était alors déjà mort depuis 10 ans. Cherchez donc à trouver la date de naissance de Jésus ! Et puis, le lieu de la naissance, c’est aussi tout faux ! Bethlehem d’après les textes, Nazareth d’après de nombreux spécialistes. Le bœuf et l’âne : une erreur de traduction basique faite au VIIe siècle. L’étable, on n’en sait rien ! C’est une simple supposition liée au fait qu’il y a une mangeoire dans le texte, alors que plusieurs sources très anciennes prétendent qu’il s’agit plutôt d’une grotte... et même si c’est une grotte creusée de main d’homme dans les sous-sols d’une habitation... ça n’est pas particulièrement romantique pour un accouchement Les trois rois mages : du pipeau ! D’abord cela ne colle pas avec le texte qui ne dit pas qu’ils sont trois, ni que ce sont des rois. Leurs prénoms : Gaspard, Balthasar, Melchior : une invention du Ve siècle. Leur origine... inconnue. Et puis l’étoile... Une comète ? trop rapide, un alignement de planètes ? trop incertain, un phénomène extraordinaire : aucun historien de l’époque n’en parle. Le massacre d’Hérode qui a contraint la sainte famille à la fuite en Egypte : là encore la fiction dépasse la réalité. Même l’historien Flavius Josèphe qui ne manque pas une occasion de parler de la cruauté d’Hérode le grand n’en dit pas un seul mot. Et je ne vous parle pas des anges qui illuminent la scène et chantent des « glorias », avouez-le, c’est totalement invraisemblable que ça n’ait pas ameuté toute une région et laissé d’autres traces dans l’histoire. Décidément, je n’aime pas ce récit de Noël totalement improbable et bien trop lisse pour être plausible.

J’aime, je n’aime pas.

Si vous utilisez internet, le bouton « j’aime » ou « je n’aime pas » que vous voyez sur l’écran, vous est sans doute familier. Il est disposé sur des millions de sites et se présente comme une manière de commenter, en direct, les articles, les sites internet, les vidéos, les photos, les jeux ou les logiciels qui sont disponibles sur le réseau géant. En cliquant sur ce simple bouton, on pose... en quelques sortes... un acte de vote, un geste citoyen. On plébiscite ou on sanctionne un contenu. On donne aussi des informations précieuses sur la popularité de ce contenu. Bien qu’essentiellement démocratique, et par là tout à fait louable, cette démarche sous-tend l’idée que nous sommes tous, vous et moi, des acteurs de cette grande place du village que représente internet. Et en tant qu’acteurs, nous portons la capacité de juger de ce qui nous plaît, ce qui est bon et bien, ce que nous aimons... et de ce qui ne nous plaît pas, ce qui est à refuser voire à écarter. Chaque clic est infime, c’est vrai, mais le nombre pèse... parfois très lourd. Parfois si lourd qu’il entre dans l’Histoire, avec un H majuscule.

Ainsi des millions de personnes ont-elles cliqué sur « j’aime la démocratie », en Tunisie, en Egypte, en Lybie, en Syrie et dans bien d’autres pays encore. Ainsi aussi, des milliers de personnes ont-elles voté en faveur de l’indignation. Elles se rassemblent aujourd’hui encore (ce soir même en Russie), utilisant la communication des réseaux sociaux, pour protester contre un système capitaliste qu’elles estiment excessif. Mais l’outil est aussi dangereux : il ne faut pas oublier trop vite ces centaines de casseurs qui se sont rassemblé en août dernier dans des banlieues de Londres pour générer les émeutes que l’on connaît.

Oui, ce système en appelle à notre capacité de jugement, il souligne notre liberté de choix, il se présente comme un fédérateur de convictions. Mais il comporte une faiblesse immense : il nous fait croire que nous sommes au centre du dispositif. Il nous donne le pouvoir de décider, souverainement, du bon, du bien, et du mal.

Que j’aime Noël ou que je ne l’aime pas, peu importe, l’essentiel n’est pas là ! Ce n’est pas à moi de décider si Noël est une bonne chose ou non, parce que Noël ne m’appartient pas ! Noël, c’est avant toute chose Dieu qui choisit de dire à l’humanité « je t’aime ». Malgré tout. C’est un feu vert de principe, un chèque signé. Dieu exprime dans la fragilité de cette scène de la nativité toute la force de son OUI à notre égard. Ce n’est désormais plus moi qui décide du bien ou du mal de ce don. C’est une parole posée sur nous tous : Dieu nous accueille encore plus radicalement que nous sommes capables de nous accueillir mutuellement.

Oui, la mise en scène qui entoure Noël, dans le récit biblique peut sonner complètement faux jusqu’à parfois discréditer l’histoire même. Oui, la mise en scène de nos fêtes de famille, la mise en scène des rues de nos villes, la mise en scène du rituel des cadeaux peuvent nous apparaître comme autant d’hypocrisies. Mais la seule manière de ne pas nous laisser emporter par le cynisme ou le désenchantement, c’est de nous souvenir ensemble que chacune de ces mises en scène représentent autant de rappels de ce OUI fondamental de Dieu à notre égard. Un oui donné dans l’image d’un enfant, signe de dépendance, signe de faiblesse, signe surtout de relation.

Amen.