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Ne vous endormez pas, veillez !
Prédication du premier dimanche de l’Avent
Marc 13, 33-37 et Luc 1, 5-20
Besoin de surprise
Vous connaissez certainement ces moments où la mère est seule avec son bébé, après le bain, quelques minutes avant le repas ; quand elle s’amuse avec son petit. Penchée sur la table à langer, elle l’excite en le chatouillant de façon répétitive ; elle approche son visage qui exprime des mimiques étranges, tantôt comme des gronderies, tantôt des airs de surprise, tantôt des froncements de sourcils comme si elle était très fâchée. La prosodie de sa voix est à l’unisson de ses mimiques : tantôt enjôleuse, tantôt grave, tantôt presque inquiète. Pendant ce manège, sa main légère monte doucement le long du ventre, se dirige vers le cou, va parfois jusqu’au visage et soudain devient plus pressant, chatouilleuse, ce qui fait rire l’enfant. Alors la maman s’arrête, puis recommence aussitôt ; cette fois, le bébé semble attendre avec impatience la chatouille, mais voilà que la main maternelle s’attarde, fait durer l’attente, impatiente le bébé. Et c’est au moment où il ne s’y attend pas que la chatouille le surprend. Ravi de cette tromperie mais un peu déstabilisé, il en redemande. La maman, elle aussi ravie, recommence et introduit une nouvelle variation que le bébé semble pressentir : il est doublement heureux de la chatouille et de sa capacité débutante à comprendre la règle du jeu. Traîtresse, la maman introduit une dernière variation : avant même que son bébé soit prêt, la main jaillit et touche la cible, elle chatouille soudain le cou de son bébé et celui-ci, étonné, regarde sa mère. Triomphante, elle clôt le jeu d’un sonore et jubilatoire : « je t’ai eu ! » Mère et bébé se sourient, ravis l’un et l’autre de la farce, de la tromperie, de la surprise.
Cette description de la mère et de son enfant ouvre le très beau livre qu’un sociologue français du nom de Daniel Marcelli consacre au phénomène de la surprise. Et tout son propos -qu’il décline sur quelque 300 pages - consiste à nous faire découvrir, alors que nous vivons dans un monde où plus que jamais nous essayons de tout rendre prévisible et maîtrisable, que nous avons besoin, à tout âge et en toutes circonstances, de la surprise, si nous voulons rester véritablement des êtres humains.
Oui, affirme Marcelli, il y a, dans nos vies, tout ce que nous pouvons organiser et mettre en œuvre. Mais pour rester vivants et en chemin, pour continuer à apprendre et à évoluer, pour traverser les âges de la vie sans nous durcir ou nous ratatiner, nous aurons toujours besoin de ce que nous ne pouvons pas nous donner à nous-mêmes et qui fondamentalement nous apparaîtra toujours comme surprenant. Nous aurons toujours besoin des autres comme stimulation pour nous remettre en question et réformer nos existences. Nous aurons toujours besoin des découvertes des autres pour apprendre nous-mêmes. Nous aurons toujours besoin de leur affection et de leur courage pour renouveler nos propres espérances. Et ces autres ont le plus d’effet sur nous, lorsque nous ne nous attendons pas à ce qu’ils puissent nous donner ce qu’ils nous donnent, justement.
Et dans tout cela - ajoute le pasteur que je suis - la plus grande de toutes les surprises, c’est évidemment la survenue et l’intervention de Dieu dans nos vies. Dieu - si c’est réellement à Lui que nous avons affaire... Dieu ne peut que nous surprendre, lorsqu’il nous parle, lorsqu’il nous rejoint, lorsqu’il survient dans nos existences. Qu’Il nous bouscule, qu’Il nous réconforte ou qu’Il nous appelle à sa suite, si c’est bien de Lui qu’il s’agit, Il ne peut être que surprise.
Il nous suffit d’ailleurs de passer en revue les pages de la Bible pour nous en rendre compte. Qu’il s’agisse de Jacob attaqué de nuit près de la rivière ; de Jérémie, d’Esaïe ou de tous les autres prophètes cloués sur place face à la demande que Dieu leur adresse ; de Paul, saisi par la lumière sur le chemin de Damas ; de Marie, lors de l’apparition de l’ange Gabriel ou de Zacharie, assailli par ce même ange alors qu’il procède au sacrifice rituel au Temple ; chacun à sa manière est saisi d’une surprise profonde qui va chambouler son existence.
Les dangers de la piété
Prenons Zacharie, précisément. Le vieux prêtre qui travaille au Temple depuis des années et des années ; toujours fidèle au poste... Le vieux Zacharie est émouvant parce qu’il me ressemble tellement dans ce qui me menace toujours à nouveau : le danger de m’enfermer dans une fidélité et dans une routine qui me fait résister à l’interpellation vivante de Dieu. Et certainement qu’en ce sens Zacharie est un peu notre grand frère à toutes et à tous.
Pour être plus clair, c’est quoi, au juste, l’histoire de Zacharie ? C’est l’histoire d’une foi profonde et fidèle. C’est l’histoire d’une piété, d’une vie de prière et de louange infatigable. C’est l’histoire d’un service aux autres et à la communauté sans défaillance, d’une responsabilité jamais démentie. Et à cet égard, il n’y a aucun reproche de quelque ordre que ce soit à faire au vieil homme. Au contraire ! Il est de ceux qui assurent la continuité d’une vie sociale et d’une vie religieuse pour toute la communauté locale de Jérusalem ; il fait partie de ces sages qui donnent une assise à la vie de tous. Et pourtant, dans tout cela, paradoxalement, il n’y a plus de place pour l’intervention de Dieu.
À la suite de l’expérience de Zacharie et en ce dimanche qui ouvre le temps de l’Avent, nous pouvons très sérieusement nous demander dans quel état se trouve notre capacité d’accueil. D’accueil de l’autre, d’accueil de la vie, d’accueil de Dieu lui-même au travers de ce qui nous arrive. Dans nos vies, y a-t-il encore un peu de place pour les surprises ?
Vous savez : ce qui est le plus meurtrier pour notre capacité de nous laisser surprendre, ce ne sont peut-être même pas nos petites habitudes de vie, nos petites habitudes de relation ou de foi. Ni d’ailleurs notre organisation de la vie quotidienne ou tout ce que nous avons mis en place - ou déposer à la banque - pour nous prémunir des « mauvaises surprises ». Non, ce qui tue notre capacité de nous laisser interpeller, ce sont assurément nos représentations...
Les représentations que nous nous sommes fabriquées de nous-mêmes, de ceux qui nous entourent, des humains en général, de la vie, de Dieu, de la foi ou de la résurrection. Quand nous bétonnons ce que nous croyons et pensons à propos de tout, alors c’en est fini des anges qui nous annoncent une vie nouvelle, c’en est fini des naissances, des renaissances ou des résurrections auxquelles Dieu nous invite. Les anges, nous ne les entendons simplement plus, ou nous leur tenons tête pour qu’ils s’en aillent.
Zacharie, lui, sera muet, pendant les mois où son petit se développera dans le ventre de sa femme. Muet pour qu’il apprenne à écouter, à percevoir, à accueillir la « bonne surprise » que Dieu lui a réservée. Muet pour qu’il fasse taire tout ce qu’il pensait jusque-là de l’existence et qu’il puisse enfin se ré-ouvrir à ce qu’elle peut être vraiment, sous l’impulsion divine.
C’est ainsi et ce sera ainsi éternellement : la naissance, la renaissance, les conversions en profondeur ou les résurrections ne pourront toujours que nous être données et, par conséquent, ne pourront faire irruption dans nos vies que sous la forme de surprises.
Ne vous endormez pas, veillez !
Restez donc éveillés, car vous ne savez pas quand le maître de la maison reviendra. Ce sera peut-être le soir ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq ou le matin. S’il revient tout à coup, il ne faut pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis-là, je le dis à tous : « Restez éveillés ».
Le retour du maître, ce sera peut-être pour vous cette période de Noël... à vivre et à ré-apprivoiser autrement que la manière dont vous avez toujours abordé Noël. Ce sera peut-être telle personne qui vous interpellera, un de ces prochains jours, et qui sera l’occasion pour vous de changer de regard sur un aspect de votre vie. Ce sera peut-être encore un appel au secours qui vous sera adressé personnellement et qui constituera l’occasion pour vous de vous dépasser, d’aller un peu au-delà de ce que vous avez toujours fait. Les anges, de nos jours, ont toutes sortes de visages. Quant à Dieu, Il nous attend souvent en des recoins tout ordinaires de nos vies ; des recoins à côté desquels nous avons passé des dizaines voire des centaines de fois. Lieux de bénédiction et de grâce, si nous savons nous y rendre attentifs, nous y arrêter et nous mettre à l’écoute.
Et souvenons-nous en... Si les petits enfants ont besoin de chatouilles qui les surprennent pour apprendre que c’est d’autrui qu’ils pourront recevoir ce qui les fera grandir et entrer dans la vie, nous avons certainement, en tant qu’adultes, tout autant besoin de nous laisser surprendre dans nos existences pour sortir de nos enfermements et de nos insensibilités. Et qui sait - d’ailleurs ce n’est pas interdit : face à la surprise, à l’instar des petits qui gazouillent et qui rigolent devant les attaques de leur mère, nous pourrions peut-être même - mi inquiets, mi séduits, y trouver un certain plaisir.
Amen



| màj 4 juillet 2010 |