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N’ayez pas peur !
N’ayez pas peur ! Prédication relative à Luc 2, 1-20
N’ayez pas peur !
"N’ayez pas peur !" C’est le message de l’ange aux bergers. Et c’est un cri qui retentit au travers de tous les chapitres de l’Evangile de Luc, comme au travers des écrits prophétiques de l’Ancien Testament. "N’ayez pas peur !"
C’est que les humains - en tous lieux et au travers de tous les âges - semblent bien avoir pris cette fâcheuse habitude de vivre sur le registre de la peur...
A en croire les historiens, les bergers du récit de Noël, pour ce qui les concerne, vivaient certainement de la peur de manquer. De cette peur primaire de manquer de ce qu’il faut pour survivre : un abri, de la chaleur, de la nourriture en suffisance pour passer les hivers glacés sur les collines de Bethléem. De la peur certainement aussi face à l’ambiance politique instable de leur époque : les mouvements incessants des troupes romaines et la politique cruelle du Roi Hérode ne devaient en tout cas pas les rassurer...
Et nous ? Ne vivons-nous pas dans un univers contemporain hanté par les peurs les plus diverses ? Globalement - et chacun reconnaîtra ce qui lui revient plus personnellement... Globalement, nous sommes des humains stressés par une situation économique pour le moins délicate ; "concurrence", "crise de l’emploi", "impasse économique" font partie désormais de notre vocabulaire quotidien. Et puis, il y cette crainte lancinante face aux dérèglements climatiques. Il y a les peurs sécuritaires aussi - qui se sont invitées dans tous les programmes politiques - et la peur diffuse de perdre nos identités dans le grand brassage mondial des populations.
A côté de ces peurs sociétales, il ne faudrait pas occulter nos peurs premières, tout individuelles. L’angoisse - qui refait surface toujours à nouveau dans nos vies, dans les formes les plus diverses - de ne pas être aimés, reconnus, pris en compte par notre entourage. La peur de ne pas compter pour la vie de ce monde ou de ne pas parvenir à vivre la vie que nous aimerions vivre. La peur de perdre nos proches, de ne pas pouvoir nous relever suite aux ruptures, aux maladies ou aux coups durs qui parfois brisent nos existences.
D’ailleurs, une majorité d’entre nous sait certainement ce que signifie "être tendu" et "avoir mal au dos ou dans la nuque". Effets du stress caractéristiques de notre époque.
Nous avons peur... Et assurément, il y a de quoi ! Ce n’est pas se voiler la face que de reconnaître les agressions et les menaces qui pèsent sur nous dans le monde qui est le nôtre.
Or, chers amis, je crois que l’appel des anges n’est pas un appel à échanger nos peurs contre une confiance béate - une confiance qui tomberait du ciel, qu’il nous suffirait de cueillir et qui nous prémunirait de toute contrariété. Non, je crois qu’ils nous invitent plutôt à laisser nos peurs pour une confiance construite, tout en demeurant au cœur même de cette réalité parfois difficile qu’est la nôtre. Oui, je crois qu’ils nous invitent - au cœur de la réalité faillible qu’est la nôtre - à développer un mode de vie, à inventer une manière d’aborder l’existence qui obéisse à une autre logique que celle de la peur.
Marie repassait tout cela dans son cœur
Pour mieux comprendre ce qu’il en est de cette confiance à construire... je vous invite à revenir dans l’étable de Bethléem et à vous approcher quelques instants de Marie. Chez Luc, c’est elle le personnage central du récit.
Marie vient de donner naissance à son petit. Je l’imagine heureuse mais fatiguée, un peu décalée face à l’agitation qui soudain se lève dans sa chambre d’hôpital improvisée. Elle écoute, elle observe et, nous précise l’Evangéliste, "elle repasse dans son cœur tout ce qui vient de se passer".
En partant littéralement du texte original, on découvre, en fait, qu’elle "marmonne". Oui il faudrait dire : "elle se marmonne à elle-même tout ce qui vient de se passer". Et en poursuivant la recherche linguistique, on se rend compte que cette curieuse expression du marmonnement fait référence à une ancienne pratique de médiation juive, qui consistait à se réciter à voix basse les textes sacrés pour - en les entendant - mieux les comprendre, mieux les intégrer.
Marie se redit donc pour elle-même se qui est en train de se passer, pour mieux s’en rendre compte, pour mieux s’en imprégner...
Son petit, les bergers, leur récit de l’apparition des anges qui lui rappelle qu’elle-même a été visitée récemment... Et cette toute vieille idée présente dans la tradition de son peuple qu’un jour le monde sera sauvé au travers de la venue d’un Envoyé issu de la famille de David...
Elle commence à faire des liens, le tableau s’éclaircit peu à peu pour elle, tout cela prend sens...
Et si c’était vrai, en fin de compte ? Que Dieu peut changer la vie des hommes et amorcer un tournant dans l’histoire au travers de la naissance de cet enfant qu’elle vient de mettre au monde ?
Marie est entrain de développer une autre compréhension de son existence et, ce faisant, elle est entrain de construire une confiance tout nouvelle, elle est en pleine élaboration d’espérance.
Et c’est un travail - un effort ! - tout à fait nécessaire, parce que dans la situation dans laquelle elle se trouve, il n’y a rien d’évident qui pourrait lui faire penser qu’elle est en droit d’éveiller l’espérance. En effet, qu’est-ce que la naissance d’un enfant et les visions nocturnes de quelques bergers, en regard des enjeux géopolitiques de l’époque et du devenir du monde des hommes en général ? Et même, en quoi cette naissance peut-elle lui faire penser que du neuf est entrain d’advenir qui permettrait d’envisager un avenir sans craintes ni peurs ? Mais les commentateurs bibliques de tous les siècles - de même que les théologiens de toutes les traditions - insistent : Dieu n’advient dans le monde... Dieu ne change les vies des hommes et le cours des choses qu’au travers de l’ordinaire, de simple, de l’apparemment insignifiant, du fluet. Et Marie est dite le premier disciple de l’histoire, elle est appelée la préfiguration de l’Eglise des croyants, parce qu’elle prend au sérieux ce qui lui arrive, parce qu’elle perçoit, dans ce qui se joue dans cet épisode tout simple de sa vie, qu’il y a là de quoi entrer dans un autre registre que celui de la peur.
Entendons-nous bien : Marie n’est pas entrain de ruminer les principes d’une nouvelle pensée ou d’une nouvelle philosophie. Elle est entrain de s’approprier un événement qui se donne, une vie qui advient et dont elle perçoit qu’elle changera assurément le cours de son existence.
Jürgen Moltmann, un théologien allemand, écrivait, il y a quelques années, à propos de l’espérance qui peut naître dans le flux ordinaire de la vie humaine, que la construction d’une telle espérance n’est possible que lorsque nous nous rendons compte que l’avenir commence toujours dans la seconde qui vient... Maintenant, dans la seconde qui vient... Et que, dès lors, du nouveau - en rupture avec ce qui a été jusqu’à présent - est bel et bien possible. Et Moltmann d’ajouter, par ailleurs : "C’est pour cela qu’une attention toute particulière à mon ici et maintenant est indispensable... Dieu n’a pas d’autre lieu pour y forger un monde nouveau." Et, quelques pages plus loin : "Nous n’avons aucune chance de nouer un jour avec une réelle espérance, si nous n’acceptons pas de nous arrêter sur les séquences infimes mais décisives de nos existences, celles où Dieu lui-même vient affleurer nos réalités personnelles. Aussi insignifiant, voire dénué de sérieux que cela paraisse, le divin - tout universel qu’il soit - n’entre dans le monde qu’au travers des parts infimes de nos vies singulières".
Travailler notre confiance
"N’ayez pas peur !" C’est le message fondamental de Noël et c’est ce dont nous avons certainement le plus grand besoin dans nos existences. Sortir du registre de la peur pour entrer dans la logique de la confiance. Et c’est assurément l’un des messages centraux de la tradition chrétienne tout entière, comme d’ailleurs, la quête de bien d’autres spiritualités également.
A ce propos, vous connaissez peut-être cette petite histoire bouddhique du novice et de son maître spirituel. Le novice vit dans un monastère, en plaine, et trouve l’existence sans surprises et sans saveur. Alors il monte dans la montagne où son maître s’est retiré. Il lui explique ce qui lui arrive et le maître prononce cette seule parole : "confiance". Surpris, mais habitué aux réactions peu communes de son maître, le disciple redescend en plaine où il connaît des démêlés lancinants avec l’un des responsables du monastère. Au bout de quelques semaines, il gravit à nouveau la montagne, expose les faits à son maître qui lui donne cette unique réponse : "confiance". Et, c’est le retour au monastère, la reprise de sa vie quotidienne avec ses soucis et ses contrariétés, puis, à intervalles réguliers, les visites renouvelées auprès de son maître qui, inlassablement - toujours après un long silence - ne prononce que ce mot : "confiance". Alors, peu à peu, le disciple se met à observer sa vie ; il y découvre les peurs qui le hantent et, progressivement, fait sienne cette confiance qui constitue le seul horizon que lui suggère son maître.
Le disciple qui fait de la confiance son travail quotidien... Marie qui marmonne, qui repasse dans son cœur, tout ce qu’elle est entrain de vivre pour en découvrir la consistance et la saveur... En faut-il davantage pour nous inviter, chacune et chacun d’entre nous, à prendre au sérieux, nous aussi, ce qui nous arrive ? Afin d’y discerner, peut-être, des éléments susceptibles de nourrir notre confiance ? De nous construire une espérance, au cœur même d’un monde qui - il est vrai - à bien des égards, continuera à nous apparaître comme sombre, froid et cruel ?
Oui, peut-être que nous devrions revenir, nous aussi, à la méthode du marmonnement juif et repasser dans nos cœurs les petites occurrences de nos vies. Dans un monde hyperactif, pressé, saturé d’activités et d’informations, où le temps semble nous manquer et où nous risquons toujours à nouveau de nous disperser, cela nous serait peut-être des plus profitable pour réapprendre à nous arrêter et renouer avec ce lieu essentiel où Dieu affleure parfois le monde : les mètres carrées et les minutes ordinaires de nos vies.
Et j’en suis certain : nous pourrions être surpris de ce qui s’y cache en germes de confiance, en étincelles d’espérance.
"N’ayez pas peur !" nous dit l’ange. "Ne craignez pas ! Je vous apporte une bonne nouvelle. Cette nuit, dans la ville de David, est né votre Sauveur. C’est le Christ, le Seigneur. Et voici le signe qui vous le fera reconnaître : vous trouverez un bébé enveloppé de langes et couché dans une crèche".
Ni plus, ni moins !
Puis, en un marmonnement progressif :
N’ayez pas peur... Une attention toute particulière à mon ici et maintenant... Accepter de nous arrêter sur les séquences infimes mais décisives de nos existences... Dieu change la vie des hommes et le cours des choses au travers l’ordinaire, le simple, l’apparemment insignifiant, le fluet... Le disciple qui fait de la confiance son travail quotidien... Marie marmonnait pour elle...



| màj 3 septembre 2010 |