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Mon coeur est plein de joie
Prédication du dimanche 9 décembre 2007, Nicolas Besson
Mon cœur est plein de joie !
Prédication portant sur Luc 1 (26-45)
Conscients et heureux ?
Chers amis, est-ce que vous êtes joyeux ? Est-ce que votre foi - le fait de croire en Dieu et de suivre le Christ... Oui, est -ce que votre foi vous rend joyeux ? Ou est-ce qu’elle imprime en vous plutôt de la gravité, de la préoccupation, peut-être même du découragement ? D’ailleurs, dans le monde dans lequel nous vivons, a-t-on réellement le droit à la joie ? Ou est-ce se voiler la face devant ce qui se joue autour de nous et en nous ?
Personnellement, je vous l’avoue volontiers, je trouve la joie difficile. Pas sur le principe - oh non, sur le principe, je suis quelqu’un d’optimiste, amoureux de la vie et enclin à un esprit de fête... Mais au quotidien, je me rends compte que très souvent, ce n’est pas la joie qui m’habite. Oui, bien sûr, je me réjouis à l’annonce d’une visite ou d’une soirée entre amis. J’éprouve de la joie, lorsque je réussis un projet, que j’obtiens une reconnaissance, lorsque je peux m’acheter un nouvel objet, un nouveau vêtement ou je ne sais quel gadget plus ou moins utile... Et la joie me saisit, lorsqu’on m’annonce une guérison ou un heureux événement... Mais au quotidien, mes questionnements, mes inquiétudes, l’exigence du travail, les souffrances des personnes que je rencontre me ramènent, sans cesse, à une gravité de fond, parfois à une certaine lourdeur, voire à une certaine morosité. Et ma foi, dans tout ça ? Eh bien, ma foi n’ajoute pas toujours en légèreté. Puisqu’elle me pousse à me rendre attentif aux autres. Puisqu’elle m’invite à la solidarité. Puisqu’elle m’empêche de fermer les yeux sur les malheurs et de me détourner de mon prochain. Bien plus : quand il me prend de me poser la question de ma contribution au relèvement de ce monde... Quand je me penche sur ma capacité d’attention à l’autre, d’écoute, d’entraide... Quand j’évalue ma fidélité à l’exigence de non-violence et de pacification de l’Evangile... Alors, je suis plutôt contrit, triste de mes insuffisances et de mes inconséquences. Je me trouve souvent tellement démuni ! Je sens qu’il faudrait faire tellement plus, tellement plus encore que ce que je ne fais réellement !
Alors, est-ce que ma foi - en m’interdisant n’anesthésier mon regard - non contente de ne pas me rendre joyeux viendrait même redoubler ma peine ?
Or, voici que l’ange dit à Marie : « Réjouis-toi ! », « Sois joyeuse ! ». Et Marie de répondre : « Mon cœur est plein de joie, à cause de Dieu, mon Sauveur ! ».
Nous voilà donc plongés, en ce début d’Evangile, en plein paradoxe. Car, en effet, la joie ne cadre pas vraiment avec la situation de Marie. La naissance qu’on lui annonce va d’emblée se présenter comme une aventure difficile. Au travers du petit qui va naître, la persécution va frapper d’emblée toute la famille. Et nous le savons : la vie de mère que Dieu prépare à Marie sera une vie d’une immense exigence, une vie marquée par la questions, les rebondissements, la douleur. Comment l’ange peut-il donc inviter Marie à la joie ? Et Marie, comment peut-elle donc - tout en restant lucide et en s’imaginant bien que rien ne sera facile... Comment peut-elle donc prononcer un poème d’une telle allégresse, d’un tel optimisme, d’un tel élan ?
D’emblée, c’est gagné !
Chers frères et sœurs, ce qui me frappe, précisément, dans le poème de Marie, c’est qu’à ses yeux tout semble déjà accompli. Il ne s’est rien passé, pour l’instant - rien du tout ! si ce n’est une promesse prononcée par l’ange - et déjà c’est comme si c’était fait. Le monde est envahi de Romains assoiffés de conquêtes et de pouvoir... La misère est à tous les coins de rue en Israël... mais pour Marie, son Fils est déjà né, Dieu a déjà sauvé son peuple et il a déjà relevé le monde.
Oui, s’émerveille-t-elle : « Dès à présent, tous les humains me diront bienheureuse, car le Dieu tout-puissant a fait pour moi des choses magnifiques. Son nom est saint ; il est plein de bonté. Il a accompli des œuvres puissantes. Il a mis en déroute les hommes orgueilleux. Il a renversé les rois de leurs trônes. Il a accordé des biens en abondance à ceux qui avaient faim et il a renvoyé les riches les mains vides. Il n’a pas oublié de manifester sa bonté envers Abraham et ses descendant, pour toujours ». C’est comme si c’était fait ! C’est déjà gagné ! Les verbes formulés au passé l’attestent d’ailleurs très bien.
En fait, tout se passe comme si ce qu’elle est sur le point de recevoir et de laisser mûrir en elle ne pouvait qu’aboutir. Comme un germe semé dans un champ, qui mûrissant à l’abri sous la terre, constitue déjà, en quelque sorte, l’épi qui en résultera un jour. La promesse de l’ange et la disponibilité de Marie à accueillir le projet de Dieu, disent déjà, à eux seuls - ils font déjà entrevoir à eux seuls - ce qui, dès lors, adviendra inévitablement : la naissance du Christ, le salut proclamé à l’humanité entière et, à terme, l’avènement d’un monde guéri.
Marie ne se réjouit donc pas d’un aboutissement immédiat - qui constitue l’objet de notre joie habituelle - mais de sa participation à quelque chose de grand et de beau entrain d’advenir. Rien ne s’est encore concrètement passé, mais déjà elle déborde de joie et de plaisir de contribuer à au monde meilleur qui va venir.
Tout cela ne ressemble-t-il pas à ce que chantent les Béatitudes. Vous vous souvenez ? « Heureux ceux qui sont persécutés parce qu’ils agissent comme Dieu le demande, le Royaume des cieux est à eux ! » Dans les Béatitudes, au cœur de la persécution et des douleurs, affleure déjà la joie d’un monde nouveau qui peut émerger grâce à l’engagement des justes. Les justes - en prenant conscience de ce à quoi ils contribuent - ont déjà un pied dans le Royaume.
Il y a quelques années, j’ai entendu une interview de frère Roger de Taizé qui me fait beaucoup penser à cette joie déjà perceptible de participer à la délivrance du monde. Frère Roger, se promenant avec un journaliste sur sa petite colline de Bourgogne, parlait de sa mort et disait : « Aujourd’hui, je peux dire honnêtement que je suis prêt à mourir. C’est tellement beau ce que nous avons pu mettre en route ici. Je ne sais pas ce qui se passera après moi. Mais je sens que tout cela a contribué à alimenter la renaissance continuelle de la confiance sur cette terre. Alors ce qui m’importe, ce n’est pas ma survie, mais que cet élan auquel j’ai pu participer continue. C’est une joie profonde que de sentir cette force de vie qui ne peut que continuer à agir ».
À entendre Marie, à relire les Béatitudes ou à écouter frère Roger, il semble y avoir un vrai bonheur, une vraie joie à participer au monde en train de se réformer, au monde de demain entrain de naître, à l’éternité qui avec nous s’est mise en marche.
La vraie mesure de nos gestes quotidiens
Dès cet instant, chers amis... Dès cet instant chacun de mes gestes quotidiens prend une autre dimension. Le simple geste d’amitié, le modeste moment d’attention à l’autre et d’écoute, mon engagement concret dans la vie locale participent à la guérison du monde, au redressement de l’humanité, à l’histoire du salut. À quelque chose qui me dépasse, dans tous les cas. À une dynamique dont je ne suis qu’un maillon certes, mais un maillon indispensable. Car personne - non personne - ne peut, là où je me trouve, au moment où je m’y trouve, accomplir la justice ou faire vivre la tendresse à ma place.
Et j’insiste : ce ne sont pas de simples effets de manche ou des artifices de rhétorique de ma part. Personne ne peut participer au mûrissement d’un monde meilleur à l’endroit où je me trouve, au moment même où je m’y trouve. Chacun de mes actes - aussi modeste soit-il - a une valeur irremplaçable. Et en m’en souvenant, je peux en ressentir une joie très réelle, une joie tout à fait légitime. Et ce, même si l’obscurité pèse encore sur le monde et que rien, ici-bas, n’est définitivement abouti.
La joie de mûrir
Je peux éprouver de la joie à participer au mûrissement du monde... Et s’il en allait de même par rapport à mon propre mûrissement ? Et si je pouvais éprouver de la joie à me sentir mûrir moi-même ? À sentir que je continue à me développer, à grandir en expérience, en foi et en espérance vécue.
Nous tous qui sommes ici, quel que soit notre âge, quelle que soit notre situation, nous avons tous - très certainement - notre lot de contrariétés, de souffrances, de questions, de difficultés ou de nouvelles situations auxquelles nous sommes confrontés, toujours à nouveau. Et pourtant, si au cœur de tout cela, alors même que nous sommes plongés dans la tristesse, dans la peur ou dans le doute, nous pouvions - en même temps - ressentir, toujours à nouveau, une certaine joie à être en marche, à grandir, à mûrir, à nous humaniser au travers des événements et au travers des épreuves qui surviennent ?!
Et entendons-nous bien : il ne s’agit pas de nier ce qui est douloureux et difficile. De la souffrance, c’est de la souffrance, ni plus ni moins ; et cela n’a rien de bon en soi. Mais percevoir les changements qui s’opèrent parfois en nous à force que nous affrontions les obstacles, peut bel et bien susciter de la joie en nous. Une joie sereine et profonde.
J’ai moi-même fait l’expérience, à plusieurs reprises, que les tribulations de ce monde, les tribulations de nos vies - selon les termes de l’apôtre Paul - sont parfois des lieux où nous pouvons très réellement nous remettre en route et naître à une vie nouvelle. Et il m’est arrivé - alors que rien n’avait encore changé réellement dans ma tristesse ou dans mes angoisses - de sentir qu’un souffle nouveau était entrain de se lever en moi ; un souffle qui ne pouvait que s’affirmer et, petit à petit, l’emporter sur ce qui m’accablait. Oui, dans ces moments-là, c’était comme si je tenais déjà un bout de la guérison ; et, malgré tout ce qui me restait à affronter, c’était - en quelque sorte - déjà gagné !
Au travers de mes luttes j’avais trouvé ce qui me ferait sortir de mes abîmes. Et au travers de ma prière et du peu de foi qu’il me restait, je sentais que Dieu était toujours là, discrètement, à veiller sur moi et à me faire avancer, imperceptiblement.
Réjouis-toi !
Réjouis-toi, Marie. Au travers de la naissance qui t’est promise, au travers de cette vie qui va prendre racine en toi et à la faveur de ton accord à la laisser mûrir en ton sein pendant les mois qui viennent, le Royaume a fait irruption dans le monde ; la tendresse a gagné du terrain, la justice s’est mise en marche. C’est comme si c’était déjà fait ! Au travers ce qui t’arrive aujourd’hui, les tyrans de demain ont déjà été renversés de leurs trônes, les humbles de demain ont déjà trouvé le respect qui leur est dû, les pauvres de demain ont reçu part à la fête de la vie. Grâce à toi, Dieu pourra respecter sa promesse.
Et vous, hommes et femmes d’aujourd’hui, réjouissez-vous ! Soyez heureux ! À travers vous le Royaume peut advenir. Grâce à vous, le monde qui sera demain jette déjà ses racines dans le présent. Pouvez-vous entrer, dans un tel bonheur ?
Amen



| màj 4 juillet 2010 |