paroissedemorges.ch

Morges | Echichens | Monnaz
Accueil >Spiritualité >Quelques prédications >Mieux vaut espérer en Dieu...
Connexion pdf email

Mieux vaut espérer en Dieu...


Prédication de Carême portant sur le Psaume 42 et Romains 8 : 18-25 _

Un monde désenchanté

"Jour et nuit, j’ai ma ration de larmes, car on me dit sans cesse : Où est-il, ton Dieu ?"

Chers amis dans la foi, où est-il votre Dieu ? Où est-il et que fait-il quand surviennent, dans nos vies ici à Morges/Echichens, la maladie, la séparation, la dispute inappaisable, l’injustice, le mal ? "Où est-il alors votre Dieu ?"

Ce n’est, peut-être aujourd’hui, pas tant la question que nous posent nos amis, nos voisins ou nos proches... Non, j’ai l’impression que c’est plutôt la question que nous pose la société dans son ensemble - dans sa manière-même de penser et de fonctionner... En effet, tout va comme si les hommes et les femmes d’aujourd’hui pouvaient finalement très bien s’en passer, de Dieu... Et, du coup, sa présence se fait peut-être moins évidente pour nous-mêmes, à certaines occasions... "Où est-il, notre Dieu ?"

La médecine a développé une technicité incroyable, les sciences sociales ont percé bien des mystères et débloquent bon nombre de situations, les technologies de l’environnement développent des outils prodigieux... et pourtant, l’humain, à l’aurore de ce nouveau millénaire, n’a peut-être jamais été aussi désenchanté face à l’avenir et aussi démuni face au mal et à la souffrance qui demeurent pourtant dans ce monde et qui ravagent régulièrement, toujours à nouveau, nos existences. "Où est-il, votre Dieu ? Que fait-il ?"

Très concrètement, je pense à tous à tous ces frères et sœurs humains qu’il m’a été donné de rencontrer ces dernières semaines... Ces êtres mis à terre par un deuil, affaiblis par une maladie, cassés en 1000 morceaux après une séparation... Ces amis qui essaient aujourd’hui de s’accrocher à la vie, de se lever le matin, de fonctionner, tout au long de la journée, pour ne pas sombrer, d’aller de l’avant pas à pas, de sursaut d’espoir en sursaut d’espérance... Ils sont comme la biche au bord du ruisseau asséché ; ils soupirent après l’eau qui ne coule plus, ils attendent, dans la soif, une vie restaurée... Et je ne peux m’empêcher de me dire en moi-même : "Notre Dieu, notre Père, où es-tu ?"


Un acte de foi

En ce dimanche matin, notre Psalmiste a donc l’air bien mal en point. Alors qu’il rêve d’être à Jérusalem, dans les processions qui mènent au Temple où l’on sent la présence de Dieu - et où tout est fait pour que l’on se sente si bien cette présence - le voici au Nord du pays, au-delà du désert, à la source des eaux - certes - mais submergé par je ne sais trop quel mal... un mal qui ressemble à un véritable raz-de-marée.

Et voici que surgit en lui cette intuition géniale : "A quoi bon me désoler ? A quoi bon me plaindre de mon sort ? Mieux vaut espérer en Dieu et le louer à nouveau, lui, mon Sauveur ! " Intuition géniale ; sursaut de volonté ; prise de conscience fulgurante que tout abattu qu’il est, il lui reste néanmoins quelque chose à faire !

Bien sûr, il ne pourra pas venir à bout du mal qui l’accable par ses propres forces, comme la biche ne peut faire revenir l’eau dans le ruisseau. Bien sûr, il ne pourra pas appaiser sa douleur... Bien sûr, il ne pourra pas empêcher les larmes d’inonder encore ses yeux... Bien sûr, il ne pourra pas dissiper sa tristesse et sa nostalgie par un simple accès de foi... Mais au lieu de se renfermer dans son désespoir et de se laisser couler sans réagir, il peut néanmoins continuer à faire le pari de la foi. Il peut continuer à parler à Dieu, à se plaindre auprès de Lui, à le remercier pour les 1001 bontés dont il a déjà pu bénéficier de sa part à d’autres occasions. Il peut Lui dire son besoin d’espérer. Il peut garder une lucarne ouverte sur le tout Autre, pour Lui laisser une chance de répondre à son espérance et de faire de sa vie une vie nouvelle. Oui, laisser une chance à Dieu... "Mieux vaut espérer en Dieu et le louer à nouveau, lui, mon Sauveur !"

Ce que le Psalmiste fait-là relève d’un acte de foi que l’on pourrait qualifier d’existentialiste. Vous le savez peut-être : pour les penseurs qui appartiennent à l’école existentialiste, la vie - en tant que telle - n’a pas de sens. Ou plutôt : pour eux le sens ne s’impose pas à l’homme de manière évidente, dans ce monde. Pour eux, le monde a du sens, parce qu’on veut bien lui en donner un. La vie a du sens, parce qu’on veut bien - à un certain moment - être d’accord d’y percevoir du sens.

Or, perdu aux extrémités du pays, alors que plus rien ne fait sens pour lui, le Psalmiste accomplit cet acte fondamental d’être d’accord que la vie puisse reprendre sens... D’être d’accord - si l’occasion se représente et que Dieu lui réapparaît d’une manière ou d’une autre sur son chemin - d’accueillir un sens renouvelé à sa vie.

Etre d’accord de reconnaître le sens qui pourrait surgir. Etre d’accord d’accueillir la lumière si elle perçait l’obscurité... Vous l’aurez bien compris, ce n’est pas grand chose ; mais - au cœur du désespoir - c’est le premier pas vers une ouverture à un avenir possible, vers une ouverture à une nouvelle naissance.

Et ce qui me frappe, dans le Psaume que nous avons relu ensemble ce matin... Ce qui me frappe tout particulièrement, c’est que ce premier pas, le Psalmiste semble devoir le faire plusieurs fois. En effet, au fil du poème se déroule la trame de ses malheurs... et, à 3 reprises, d’une manière très insitante - comme s’il devait lui-même se convaincre du bien-fondé de ce qu’il dit - notre Psalmiste dit et redit encore : "A quoi bon me désoler ? A quoi bon me plaindre de mon sort ? Mieux vaut espérer à nouveau en Dieu. Qu’Il me montre sa bonté, le jour pour que je puisse le chanter la nuit ! "

L’acte de foi, le saut dans la foi, l’acquiescement à ce que Dieu redonne du sens à mon existence ne peut être qu’un processus, un patient cheminement... Une certitude qui se renforce petit à petit jusqu’à devenir une évidence qui me conduise à travers les méandres de mes jours et de mes nuits.

Au travers de son poème si beau et si profond, le Psalmiste nous dit, en fait, que notre espérance ne nous tombe pas toute cuite dans la bouche. L’espérance - telle qu’il la vit - se construit petit à petit. Elle se construit à partir du souvenir qu’autrefois, Dieu se tenait là et que la vie était une fête. Elle se construit à partir du témoignage des autres qui ont senti la présence de Dieu et qui ont pu faire cette expérience bouleversante que la vie est parfois susceptible de renaître de manière suprenante. Elle se construit à partir de notre dialogue avec Dieu - que ce dialogue soit fait de plaintes, de supplications ou de l’expression de notre reconnaissance.

Oui, l’espérance ça se construit ; ça se nourrit ; ça se travaille. Dût ce travail être tout humble, tout timide. Selon l’expression chère à frère Roger de Taizé : "Notre peu de foi suffit" à amorcer un chemin d’espérance. Notre peu de foi ; c’est-à-dire notre capacité à laisser une petite porte entrouverte pour que Dieu puisse se frayer un chemin jusqu’à nous.


Une résurrection possible

"Le monde gémit (...) - écrit l’apôtre Paul - Le monde gémit (...) ; la création est tombée sous le pouvoir des forces qui ne mènent à rien (...). Comme la création toute entière (...) nous attendons que Dieu (...) nous accorde une délivrance totale".

Chers frères et sœurs, je crois que nos contemporains - de manière générale - ne sont pas seulement des empêcheurs d’espérer, des empêcheurs de voir et de sentir la présence de Dieu à l’œuvre dans le monde. Non, je crois également qu’ils sont détenteurs d’une sagesse qu’aucun croyant ne devrait jamais minimiser : dans une mesure considérable, le monde a mal. Il a réellement mal ! Au travers de nos propres souffrances et au travers des souffrances de nos frères et de nos sœurs humains, ici et au loin, le monde souffre et gémit. Et balayer cette réalité d’un trop rapide discours croyant, ce serait baffouer la souffrance réelle et profonde de notre monde.

Ceux que l’on a coutume de nommer les incroyants, dans nos milieux, ont raison quand ils disent que les traces d’un Dieu quelconque dans notre monde et dans nos vies ne relèvent en tout cas pas de l’évidence. Ils ont raison d’être révoltés face à un mal inexplicable, injustifiable, irréductible, inexcusable qui crucifie ce monde de haut en bas et que la venue du Christ n’est pas venu abolir. Il y a là un réalisme et une sensibilité à la souffrance d’autrui de la part de nos contemporains qu’il nous faut absolument reconnaître et honnorer.

Mais s’il s’agit de reconnaître le droit à notre monde de gémir, il ne s’agit pas pour autant de désespérer. Notre rôle de croyants consiste, peut-être, simplement - lorsque notre vie se fait sombre - à oser nous relancer sur le chemin de l’espérance. A faire - à l’image du Psalmiste - ce premier pas qui consiste à renouer le dialogue avec Dieu pour lui laisser une chance de se mêler à notre histoire et d’y susciter du neuf. A être - très concrètement, au travers de nos vies et de notre regard sur la réalité - au cœur d’un monde désanchanté, des témoins d’une grâce possible.

"A quoi bon me désoler ? A quoi bon me plaindre de mon sort ? Mieux vaut espérer en Dieu et le louer à nouveau, lui, mon Sauveur !"

J’aime cet acte de foi du Psalmiste. D’ailleurs, d’une certaine façon, l’ensemble du livre des Psaumes n’est qu’un long cheminement d’un priant qui ne cesse d’affronter les difficultés et les heurts de son existence, en reprenant des centaines de fois ce cri d’espérance : A quoi bon me désoler, mieux vaut espérer ! Témoignant ainsi à la fois de la fragilité de toute espérance humaine et de la force infinie de cette espérance - même fragile, toujours prête à rebondir et de nous mener un peu plus loin.

Chers amies et amis, dans ce temps où nous montons vers Pâques et qui correspond, par ailleurs, très intelligemment, au temps où la nature est à deux doigts d’exploser en une nouvelle renaissance, je vous souhaite de vous imprégner de toutes les petites étincelles d’espérance qui affleurent le monde. Je vous invite à renouer autant que possible avec votre dialogue intime avec Dieu - aussi révolté, timide ou confus que soit votre dialogue. Et je vous invite à vous souvenir combien - au bout du compte, alors que la mort était le seul horizon raisonnable pour eux - combien la résurrection a dû surprendre les disciples et bouleverser leur vie.

"Mieux vaut espérer en Dieu et le louer à nouveau, lui, mon Sauveur !"

Ainsi soit-il !
_

Pour aller plus loin :
Corbic Arnaud (2003). L’incroyance. Genève, Labor et Fides.
Ricoeur Paul. La liberté selon l’espérance.
Ricouer Paul. Essai sur le mal.
Ricoeur Paul (1988). Le scandale du mal in Esprit, no 140-141, p. 162.


Nicolas Besson