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Marc 12, 28-34 et Ephésiens 37, 14-21

Nous venons de célébrer deux baptêmes... Quand je préparais celui d’Eliott avec ses parents, je leur ai demandé s’il y avait un thème dont ils souhaiteraient me voir parler ce dimanche. Ils ont réfléchi et ébauché une piste : quelque chose qui concerne l’éducation...et la famille.

L’éducation d’un enfant, c’est une longue expérience...celle de plusieurs années... Les Evangiles, pas plus que la Bible, ne nous donnent de modèle éducatif au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Mais ils nous donnent des pistes, qui nous font clairement comprendre que l’éducation, cela ne s’arrête pas au temps de l’enfance, mais que c’est un processus dans lequel nous sommes embarqués pour notre vie entière !

Ce que nous dit Jésus, ce qu’il nous montre, c’est à la fois tellement exigeant et tellement passionnant que cela n’est jamais achevé...Notre histoire n’est jamais terminée, la foi ne nous est pas donnée une fois pour toute, mais c’est une chose à garder, à entretenir, à consolider, à chercher...Toute notre vie reste ainsi une histoire en devenir !

Que je m’explique...

La Bible nous dit que nous sommes tous créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, et que nous sommes appelés à faire le bien, à respecter, même plus à aimer autrui, et cela en passant d’une pédagogie extérieure à une expérience intérieure. Le récit de Marc va nous permettre de la comprendre : Le maître de la Loi qui s’approche de Jésus connaît bien toutes les lois et les prescriptions (c’est son métier, si j’ose dire) et s’il lui demande quel est le plus important des commandements, c’est, je pense, parce qu’il cherche simplement à mieux se repérer. A son époque, il y en a 613 !

Jésus lui répond en citant les premiers mots de la prière qui, chez les Juifs, est la prière principale : « Ecoute Israël ». Pour nous, on pourrait en trouver l’équivalent avec le Notre Père. « Ecoute Israël ! Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout cœur, de tout âme, de tout ton esprit, de toute ta force ! » Et à cette prière fondatrice, il ajoute un deuxième commandement, qui prescrit, à la fois, l’amour du prochain, et l’amour de soi-même. Ainsi, il lui fait saisir à quel point amour du prochain, amour de soi et amour de Dieu sont liés, et il lui fait comprendre que s’ils sont ainsi tricotés ensemble, c’est pour mettre le poids sur ce qui est fondamental : la relation des uns aux autres... La loi, l’amour, la foi c’est une question de relations !

Ce que Jésus propose, et c’est essentiel, cela n’est pas un dogme à suivre, cela n’est pas une règle à appliquer, ou une contrainte à accepter. Ce dont il parle, c’est d’une expérience à vivre, une expérience à ressentir dans l’entier de sa personne. Et cette expérience, on sent que le maître de la loi la fait. Il saisit bien que ce ne sont pas les actes extérieurs (les offrandes et les sacrifices d’animaux) qui ont le plus poids, mais que c’est la cohésion intérieure - aimer de l’entier de soi - qui est capitale. C’est ce qui permet à Jésus de terminer son dialogue avec lui en disant « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu ».

Si nous pouvons apprendre, cela n’est pas avec la tête seulement, mais bien par une expérience à faire à l’intérieur de nous-mêmes, une expérience qui va nous permettre de donner forme à notre vie, une expérience en lien entre la source toute intérieure de l’amour de Dieu, nous-mêmes et autrui. Cet amour, vous le savez, il nous est donné dès avant notre naissance ; il nous est manifesté au moment de notre baptême, il nous est redit quand nous partageons le pain de la Cène, où Dieu lui-même fait de nous ses propres invités. Oui, chacun de nous, nous sommes ses fils et ses filles bien-aimés.

Combien il est important que nous nous souvenions de cela ! Cela nous permet, chaque matin de notre vie, de commencer avec courage notre journée, sachant que nous sommes aimés mais nous avons le droit de nous tromper ! L’amour de Dieu ne se gagne pas au mérite, et il reste toujours là ! il me vient à une comparaison. Il ne viendrait à l’esprit de personne de compter combien de chutes fait un enfant avant de savoir trotter. Chacun l’encourage s’il tombe, pour qu’il n’en reste pas là, pour qu’il reprenne confiance et qu’il s’élance à nouveau. Dieu a avec nous la même pédagogie d’encouragement !

Il peut sembler paradoxal que Jésus nous parle d’aime comme d’un commandement. Aimer, n’est-ce pas quelque chose de spontané, qui justement ne se commande pas ?

Cela est vrai, mais c’est aussi plus ou autre chose que cela, quelque chose que je définirais comme un positionnement, un choix que je pose pour ma vie. Et que je vais appuyer sur mes découvertes. C’est une manière d’être au monde, dont je fais souvent la première découverte dans la rencontre avec quelqu’un qui me touche et dont je reste marquée. Et je pense que nous pouvons tous, nous ici réunis, trouvé quelqu’un par qui nous avons été marqué, et qui par sa présence nous amené ici.

Ce positionnement de vie, je peux l’approfondir par la lecture des Evangiles qui me disent la manière dont Jésus a mené sa vie. Méditer l’Evangile, c’est en effet écouter, voir, et me laisser toucher par la façon qu’a Jésus d’aborder l’autre, par sa manière de lui parler avec autorité, avec respect, ce qui permet de grandir, et d’avancer avec lui. Jésus parle à partir de Dieu ; il dit ce qu’il pense et il fait ce qu’il dit : rien de plus, rien de moins, dans une entière cohérence. Son interlocuteur, il l’écoute, il découvre ce qui l’habite, il lui parle de cœur neuf, de Royaume déjà là, de tout ce qui a de meilleur en lui, ce qu’il a de divin, que lui, Jésus, invite à laisser surgir. Même au milieu de la foule, il s’entretient cœur à cœur. Lorsque cette cohérence avec soi-même est menacée - à chaque fois qu’il a à affronter l’hostilité, le mal ou la peine, Jésus reste stable, et il continue à se mettre à la place de l’autre, par sympathie, par compassion, sans jamais quitter sa propre place. Cette stabilité, il va la garder jusque dans sa mort, qui vient comme choix de son amour qui s’exprime jusqu’au bout. Voilà l’expérience que le Christ nous montre, celle qu’il nous communique non comme un moule dans lequel se fondre, mais comme un itinéraire pour toute notre propre existence. Méditer l’Evangile, c’est être invité à faire l’expérience de la vie du Christ dans le concret de notre propre vie.

Vous pensez peut-être que je suis bien loin des questions du début, celles de l’éducation et de la famille. Et bien, je crois que non !

L’itinéraire que Jésus propose, il est à vivre non pas dans l’exceptionnel - et cela nous est montré par le fait que Jésus partage une vie toute simple et ordinaire. Il est à vivre dans toutes les situations quotidiennes plus ou moins difficiles, plus ou moins heureuses que la vie nous apporte. C’et là que nous avons à vivre la vie du Christ ! C’est là que nous sommes invités à tester notre capacité à rester dans l’amour et à être vrais, avec nous-mêmes, avec autrui et avec Dieu. Face à la violence, - notre monde en est marqué - comment est-ce que je réagis, et là je pense que cela commence avec la violence tout ordinaire, celle où on se fait soi-même bousculer ? Face à la maladie, à la souffrance, à la mort, est-ce que je me laisse engloutir ? Face à l’étranger, à l’inconnu est-ce que je me laisse envahir par la peur ? Face à la séduction des publicités, est-ce que je me laisse entraîner ? Face au client pressé, est-ce que je rester accueillante ? Face à mon enfant qui trépigne, est-ce que je lève la main ? Face à mon conjoint avec qui je ne suis pas d’accord, est-ce que j’élève la voix ? Face à celui qui est seul, est ce que j’ose le premier pas ?

Mon travail de parent, mon travail de croyant, c’est là qu’il se joue.

Je suis appelée à rester stable, en ne « montant pas les tours » dans les conflits, en restant ouverte et ne dressant pas de murs entre moi et autrui. A rester, comme le dit Paul aux Ephésiens, enracinée et solidement établie dans l’amour... C’est un grand travail qui nous est demandé, celui de lutter pour faire des choix qui font vivre et qui créent un bonheur durable. En suivant Jésus, je fais place en moi à une parole qui me précède, qui m’oriente, qui me fait vivre... Une parole qui permet de devenir à chacun et à chacun, des hommes et des femmes capables d’écoute, de stabilité, de bienveillance, qui cherchent à creuser leur capacité à « faire crédit » à la vie, à rester debout même dans les moments les plus difficiles, en espérant que la vie tiendra sa promesse. Le Christ lui-même n’a-t-il pas fait l’expérience qu’au bout du chemin une vie va resurgir ? Cette confiance, si fragile et si précieuse, elle peut être animée ou réanimée par son témoignage à lui Le Christ, et par ceux qui la perçoivent et croient. OUI, Dieu nous appelle, il nous encourage à nous laisser modeler et à faire l’expérience du chemin qui transforme. et qui fait, peu à peu, ou parfois soudainement de nous, à notre tour, des passeurs, des messagers- ses anges ! - des hommes et des femmes capables de cohérence, de stabilité à l’intérieur d’eux-mêmes, d’amour, le véritable, celui qui ne s’approprie rien, mais qui sait rester mouvement et ouverture.

C’est de cela que les enfants, les familles et nous tous ici réunis, nous avons vitalement besoin.

Frère Christophe, un des moines assassinés à Tibhirine le dit ainsi :

Non pas se servir de la route à des fins personnelles, si nobles soient-elles, Mais se donner à elle, A ses fins propres A ce terme qu’elle seule sait qu’il te faut.

Devenir sa chair, terre de passage, de rencontre et de partage, D’amitié Terre d’asile pour l’étranger Mais ne le retiens pas pour toi.

Terre de naissance pour l’enfant, où il pourra grandir Où il pourra partir Mais ne le retiens pas pour toi.

Terre accueillante aux pas douloureux Aux larmes de l’homme Terre ouverte à sa joie Mais ne la retiens pas pour toi.

Non pas prendre la route Mais faire la route Se laisser faire par elle Se laisser prendre à son mystère AIMER

Ainsi soit-il.

Claire Hurni, 30.10.11