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Le silence et le désert

Il y a tout juste un mois, nous sommes partis en voyage paroissial en Tunisie, vivre 5-6 jours de marche à travers le désert, pour découvrir la beauté d’un région, la rencontre avec les bédoins, et le silence.

Dans la Bible il y a bien des récits qui parlent de Jésus qui se retire en silence pour prier, pour être seul, mais une fois n’est pas coutume, c’est un conte laic qui guidera notre méditation d’auj, un conte des sages du désert.

Ce récit parle du silence, ou plus particulièrement d’un homme en silence. C’est une longue histoire, je vous conseille de vous installer confortablement sur votre chaise... et dans le récit.

Conte : "L’homme au bournous vide"

Je l’ai dit tout à l’heure, guidés par Anne-Lise, nous sommes partis au désert pour y vivre un bout d’expérience hors cadre connu, loin de nos habitudes.

Il y a un point remarquable que je désire relever dans ce conte, notamment pq’il rejoint l’expérience du désert, c’est de dire que le silence n’est pas vide. Aicha et l’homme au bournou se taisent, et lorsque Aicha écoute le silence de l’homme, c’est comme si elle écoute tous les silences de la terre. Aicha écoute une multitude de choses, qu’elle n’aurait pu dire avec sa langue, mais qu’elle aurait pu dire avec son coeur.

Donc si j’ai bien compris, le silence est une manière d’être côte à côte tournés dans la même direction (comme Ramuz a pu si bien le dire). Le silence est une manière d’être coeur à coeur avec son voisin.

Et en effet, lorsqu’on marchait dans le désert, il n’y avait pas besoin de beaucoup de mots pour dire à son voisin de route, qu’on est là, qu’on est bien, qu’on l’écoute s’il a quelque chose à nous dire, mais les mots ne sont pas obligatoires, et que l’amitié passe sans "mot dire". Le silence et le fait de marcher côte à côte suffisent.

C’est à mon sens la plus merveilleuse expérience communautaire qu’on puisse faire, comme d’ailleurs le fait d’ê au culte aujourd’hui : Il n’y a pas besoin de trop bavarder pour sentir qu’on est tournés dans la même direction, vers la source de toute chose, vers Dieu...qui remplit nos vies et nos coeurs.

Enfin, j’ai découvert (c’est un des participants au désert qui l’a relevé) qu’il y a un silence, qui n’est pas un silence "vide", mais que j’appelle un silence "habité".

Et je remercie Dieu chaque fois qu’il m’est donné d’entendre cette parole de Jésus à Zachée, cette parole qui résonne : "Aujourd’hui je viens chez toi !" Dès aujourd’hui ta maison ne sera plus vide Dès au ton silence ne sera plus vide Dès aujourd’hui ta vie est "habitée" Silence

Alors, les pieds sur la terre ou les pieds sur le sable, lorsque j’écoute le silence, je me rends compte que le silence est habité...par Dieu, et que ce silence s’appelle : la paix du coeur la paix de l’âme la paix de Dieu.

Amen

Prédication du 9 mars 2008, temple de Morges, D. Heller

Jésus et Zachée, Luc 19

1 Après être entré dans Jéricho, Jésus traversait la ville. 2 Il y avait là un homme appelé Zachée ; c’était le chef des collecteurs d’impôts et il était riche. 3 Il cherchait à voir qui était Jésus, mais comme il était de petite taille, il ne pouvait pas y parvenir à cause de la foule. 4 Il courut alors en avant et grimpa sur un arbre, un sycomore, pour voir Jésus qui devait passer par là. 5 Quand Jésus arriva à cet endroit, il leva les yeux et dit à Zachée : « Dépêche-toi de descendre, Zachée, car il faut que je loge chez toi aujourd’hui. » 6 Zachée se dépêcha de descendre et le reçut avec joie. 7 En voyant cela, tous critiquaient Jésus ; ils disaient : « Cet homme est allé loger chez un pécheur ! » 8 Zachée, debout devant le Seigneur, lui dit : « Écoute, Maître, je vais donner la moitié de mes biens aux pauvres, et si j’ai pris trop d’argent à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois autant y . » 9 Jésus lui dit : « Aujourd’hui, le salut est entré dans cette maison, parce que tu es, toi aussi z , un descendant d’Abraham. 10 Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus. »

Conte :"L’homme au burnous vide"

Il y avait au sud de Douz, au bord d’un puits appelé Bir’Azar, un homme qui vivait seul, toujours assis, enveloppé dans un burnous. Mais était-ce vraiment un homme ? Il avait pris racine en ce lieu depuis très longtemps, aussi les gens avaient-ils pris l’habitude de le confondre avec les falaises d’argile et les roseaux ou les buissons qui bordaient l’oued. Seul, le vent qui agitait parfois son vêtement leur rappelait qu’il y avait là un être qui n’appartenait plus vraiment au monde du limon, de la plante ou de l’eau. Il se tenait assis sous un surplomb de la berge ; le burnous et le capuce dessinaient un triangle de laine brune, campé dans le vert pâle des joncs et des roseaux. Personne n’avait jamais vu son visage ni son corps. Même par grand soleil d’été, il n’y avait que de l’ombre noire sous le burnous. Et comme il n’avait pas de nom et qu’on ne savait d’où il venait ni qui il était, les gens du lieu l’avait appelé “l’homme au burnous vide“ .Tous les jours, laboureurs, bergers, cavaliers, hommes, femmes déposaient à terre de l ‘eau et des vivres, à quelques pas derrière lui. Car ils craignaient à la fois son existence et son inexistence. Lui (je veux dire sa voix) les remerciait et eux s’empressaient de retrouver leurs champs ou leurs gourbis, effrayés à l’idée de croiser le regard invisible de l’homme au burnous vide. Une petite fille qui se nommait Aïcha voulut un jour rencontrer l’homme au burnous. Tu es folle, lui dit le père : personne ne peut rencontrer l’homme au burnous. Cela serait un grand malheur pour nous tous : pour toi, pour moi, pour ta mère, tes frères et sœurs et toutes les bêtes de la maison. Tu es folle, lui dit la mère : personne ne peut voir le visage de l’homme au burnous : il te mangerait de ses yeux si ton regard croisait le sien. Je ne veux pas le regarder, répondit Aïcha. Je veux seulement l’écouter. Et, s’il le veut, lui parler. Ainsi le père et la mère ne voulaient rien entendre. Mais par un jour de grande faim toute la famille ne sut plus que manger : les moutons s’étaient perdus dans je ne sais quelle maladie ; le cheval s’était enfui vers je ne sais quelle folie ; la poule était morte dont on ne sait quoi, ne laissant qu’une dizaine de poussins qui piaillaient après leur mère. Le père, la mère, les frères et les sœurs d’Aïcha étaient désespérés : Nous n’avons presque plus rien. Que ces trois sacs de blé qui suffiront à peine pour la traversée de l’hiver. Il reste encore les poussins, dit Aïcha. Donnez-les moi. Je tenterai de les sauver. Ils ne peuvent demeurer ici, sinon ils mourront. Sûrement, dit la mère. En vérité, c’est un démon qui nous a jeté ce panier de malheur. Emporte les poussins où tu veux, puisque ici toutes les bêtes meurent. Et Aïcha emporta les dix poussins qu’elle alla déposer à quelques pas de l’homme au burnous vide. Que me veux-tu ? dit l’homme. Homme de l’oued, je ne sais pas qui tu es ; mais mon cœur m’a dit qu’il n’y avait que toi qui pouvais me faire encore espérer. Alors je te confie ces poussins. L’homme au burnous vide se tut un long moment, comme pour écouter le silence d’Aïcha. Et Aïcha écoutait le silence du burnous vide et tous les silences du monde de la terre, des pierres, des eaux et des roseaux. Cela dura jusqu’au moment où le soleil se coucha de l’autre côté des djebels. Soulève le pan droit de mon habit et places-y les dix poussins. De sa petite main, avec précaution, Aïcha déposa les poussins un par un, comme lorsqu’on place les boules de pain sur les braises. Et ses doigts ressentaient une douce chaleur. Tu n’as plus rien d’autre à me dire ? dit le burnous vide . Non, dit Aïcha. Mais j’aurais voulu longtemps t’écouter si j’en avait eu le temps. Voilà une parole sage. Le temps t’en sera donné. Reviens me voir dans sept jours et n’aie crainte pour tes poussins. Sept jours plus tard, Aïcha revient voir l’homme au burnous vide. Elle s’assit à ses côtés et vit les dix poussins qui avaient grandi et picoraient deux ou trois pas plus loin. Pendant tout un temps elle demeura là sur le sable, à regarder dans la même direction que l’autre. C’était le matin et l’on entendait crépiter les insectes dans le rideau de roseaux beiges. Tous deux se taisaient. Quand le soleil fut au plus haut de sa course, le burnous dit : Tu as vu les poussins ? Te semblent-ils bien vivants ? Oh oui, dit Aïcha. Cela se voit. Oui, cela se voit. Et moi, est-ce que tu me vois ! Non. Les gens disent qu’il n’y a rien à voir à l’intérieur de votre burnous. Et toi, qui dis-tu que je suis ? Moi, je veux vous écouter. Parlez-moi de vous et des poussins : comment les faites-vous vivre ? Je ne les fais pas vivre. Je les laisse vivre. La seule chose que le je leur donne, c’est la chaleur de ma laine. Pour le reste, ils font ce qu’ils veulent et vont où ils veulent. Ce n’est pas dangereux ? ils peuvent s’égarer dans les roseaux ou être pris par le chacal. Oui, ils peuvent. Mais ils savent aussi qu’ils peuvent toujours revenir sous les pans de mon habit. Et repartir. Ils peuvent. Le soleil commençait à descendre l’escalier du ciel pour passer au-dessus des djebels. Le burnous vide s’était tu et Aïcha entendait plein de choses qu’elle n’aurait pu dire avec sa langue, mais qu’elle aurait pu dire avec son cœur. Quand elle eut fini d’écouter le silence, elle se leva et dit à l’autre : Homme de l’oued, merci de m’avoir dit tant de choses. Et moi, répondit le burnous, je te remercie de m’avoir tant écouté. Tu en sais maintenant beaucoup plus sur moi et sur toi que si tu avais lu tous les livres. Quand ton silence a fait un pas vers moi, le mien en a fait deux vers toi. Reprends les poussins et retourne vers tes parents. La nuit était tombée. Quand Aïcha arriva au gourbi, ses parents et ses frères et sœurs étaient morts d’inquiétude : Où es-tu allée ? dit sa mère. Ton père et moi avons cru ne plus jamais te revoir. Ne va plus jamais voir le burnous vide : il est d’autant plus dangereux qu’il n’existe pas. Aïcha sourit et déposa les poussins un par un aux pieds de ses parents qui s’exclamèrent de les voir piaillant et lui demandèrent si elle avait vu le visage de l’homme au burnous vide. Et Aïcha répondit : Je ne sais pas si je l’ai vu. Tout ce que je sais, c’est qu’il parle à travers le silence.

Conte des sages du désert, P André


Prédication du 9 mars 2008, temple de Morges, D. Heller