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Le principe espérance

Prédication portant sur Genèse 12, 1-5a, Matthieu 4, 17b et Romains 12, 12a

Quelle est votre espérance ?

Chers amis et hôtes de ce matin, quelle est donc votre espérance ? Vous espérez quoi dans votre vie ? D’arriver au week-end ? De progresser dans votre vie professionnelle ou, du moins, de ne pas y avoir trop d’ennuis ? De voir grandir harmonieusement vos enfants ou vos petits-enfants ? De pouvoir goûter encore quelques années à l’existence humaine en restant en bonne santé ? Ou peut-être même, en prolongement de tout cela : Que le monde guérisse ? Que la paix s’installe un jour sur cette Terre ? Que la justice et l’équité deviennent enfin une réalité pour tous ?

Que notre espérance concerne des choses proches ou plus lointaines... Qu’elle soit toute simple et modeste ou qu’elle soit plus vaste et concerne l’humanité entière... Nous vivons en fonction de nos espérances. Notre vie prend inévitablement le visage de nos attentes et de nos désirs les plus chers.

Dans la tradition biblique, il y a diverses manières de concevoir l’espérance. L’espérance très lointaine de voir un jour un monde nouveau se substituer au nôtre... De voir la Jérusalem céleste descendre sur notre terre et remplacer nos villes agitées, polluées, défigurées par la concurrence et infestées par une violence grandissante. Oui, les auteurs bibliques, avec l’imaginaire de leur époque, espéraient entrer un jour dans une ville toute brillante, sans contrôle aux portes, sans serrures, une ville où Dieu habiterait au milieu des hommes et diffuserait une ambiance de paix.

Mais au centre de l’Evangile, il y a une espérance plus proche. Cette espérance que Jésus annonce tout au début de son ministère. Voici ce qu’il proclame à qui veut bien l’entendre : « Changez de comportement, le Royaume des cieux s’est approché ».

Ou, pour le dire autrement : « Vous attendiez le paradis pour plus tard ? Vous espériez un monde nouveau dans un avenir lointain ? Eh bien non, je vous le dis : Le paradis, c’est pour maintenant. Le paradis peut déjà commencer aujourd’hui... pour autant que vous soyez capables de le percevoir. »

Dieu habite le futur

C’est Jürgen Moltmann, un théologien allemand, qui a beaucoup travaillé sur l’espérance, telle que la comprend la Bible. Et la déclaration du Christ de ce Royaume qui est tout proche de nous l’a beaucoup remué et interrogé pour sa vie . Comment comprendre, en effet, cette promesse du Christ ? Comment la prendre au sérieux dans notre vie d’aujourd’hui ? Que dit-elle vraiment sur la réalité humaine que nous partageons avec Jésus, 2000 ans après lui ?

Et voilà ce que Moltmann a découvert. À force de lire, d’étudier en profondeur et de comparer les textes - écrit-il - on finit par comprendre que, si les auteurs bibliques placent parfois leur espérance dans des réalités très lointaines, leur espérance concerne, en fait, toujours l’aujourd’hui.

Pour eux, l’avenir commence aujourd’hui. Le Royaume commence aujourd’hui. La vie en plénitude commence dans la seconde qui vient. Ou plutôt : elle peut commencer dans la seconde qui vient, pour autant que je sois capable de m’en rendre compte.

Et Moltmann d’expliquer la conviction qui s’est imposée à lui : dans l’instant présent, s’affrontent un passé qui est terminé, clos, définitif et un avenir entrain de naître. Un avenir qui, si ça se trouve, n’a rien avoir avec le passé que nous venons de vivre. Un avenir qui peut être tout neuf. Un avenir qui peut obéir à une autre logique, qui peut baigner dans une autre ambiance, que le passé dont nous avons fait l’expérience jusque-là.

Oui, dit le théologien : « J’ai pris conscience que ma vie peut changer, être renouvelée, guérie, ressuscitée, pour autant que je réalise que le passé, c’est le passé, et que maintenant commence le futur ».

Et Jürgen Moltmann d’ajouter le sommet de sa découverte : Dieu habite dans le futur. Le Dieu de la Bible est consubstantiellement lié au futur. Dieu n’est pas d’abord le Dieu de la tradition. Dieu n’est pas d’abord le Dieu des souvenirs anciens. Il est d’abord et avant tout le « Dieu qui vient ». Le Dieu qui nous attend « un peu en avant » pour créer du neuf dans nos existences. Si Dieu existe, si Dieu agit, si Dieu peut changer quelque chose à nos vies, c’est toujours en nous attendant quelques pas en avant de là, où nous nous trouvons dans le moment présent.

L’expérience de l’inattendu

Bien avant le Christ déjà, c’est l’histoire du patriarche Abraham qui est un exemple de cette espérance qui touche au présent. « Pars, quitte ton pays et tout ce qui a fait ta vie jusque-là ; je te montrerai un pays différent ; et tu deviendras une bénédiction, une source de vie pour beaucoup ».

C’est quoi l’expérience d’Abraham ? C’est l’expérience d’un homme âgé qui avait tout pour passer une retraite tranquille... L’expérience d’un homme qui aurait pu finir sa vie à l’image de ce qu’il a toujours vécu jusque-là... L’expérience d’un homme de cette prise de conscience que malgré toutes les apparences, il a encore du neuf à vivre. Du neuf à portée de main. Oui à portée de main. Ce sera un grand chambardement pour se mettre en route et le voyage sera long. Et pourtant, il lui suffit de se mettre en route, de faire un premier pas vers le futur étonnant d’où et vers lequel Dieu l’appelle.

Chers frères et soeurs, avez-vous déjà fait semblable expérience ? Car ce qui est important aujourd’hui, ce n’est pas qu’Abraham ait pris un jour la route, mais que nous, nous soyons capables de nous ouvrir aux appels du futur. Aux appels à une vie nouvelle, à une dynamique nouvelle, à une existence renouvelée que nous pourrions percevoir.

À me repasser le film de ma propre vie dans ma tête, je retrouve effectivement plusieurs moments de mon existence où j’ai senti cet appel à quitter un passé dans lequel je tournais en rond pour m’ouvrir à une perspective nouvelle. Et je comprends aujourd’hui, à la suite de Moltmann, que j’ai dû faire, alors, à chaque fois, cette prise de conscience élémentaire et pourtant vitale, que le futur n’est pas le passé. Et que, parfois, l’appel à entrer dans un futur nouveau ne peut me venir que d’un Autre.

Oui, dans la vie, il y a ce que je peux élaborer moi-même, construire moi-même, penser par mes propres moyens. Et il y a ce que seul un Autre - qui n’est pas moi, qui est extérieur à moi, qui est différent de moi - peut me donner. Dieu qui m’appelle en avant... Au travers d’une prise de conscience fulgurante ou simplement au travers de paroles que certains de ceux et celles qui m’entourent peuvent parfois prononcer.

Oui, l’appel à entrer dans du différent, c’est le cadeau d’Autrui... pour autant que je sache m’y rendre attentif.

Dans la lumière d’une aube nouvelle

« Va, quitte ton pays. Quitte ce qui a fait ta vie jusqu’à présent. Marche vers les réalités nouvelles que je te montrerai ». « Changez de comportement, changez de perspective, le Royaume de Dieu s’est approché. Il est à la portée de vos mains ». « Soyez toujours joyeux, à cause de l’espérance qui est en vous ».

Et si le présent - si notre présent à chacune et à chacun - était véritablement le lieu où s’affrontent un passé révolu et clos et un avenir encore à naître et où Dieu pourrait réellement nous surprendre ?!

Et si, dans nos enfermements d’aujourd’hui, dans nos désespérances actuelles, dans les maladies qui pèsent actuellement sur nous, nous pouvions réellement compter sur la venue surprenante de Dieu ?

Non pas forcément que tout se résolve comme nous le pensons possible ou comme nous l’aimerions tellement. Mais que dans tout cela - et même dans les registres de nos existences qui paraissent les plus définitivement bouchés - de la vie pouvait encore advenir, du sens pouvait encore surgir. Oui, si, dans tout cela, il pouvait encore y avoir du neuf susceptible de rendre la vie digne d’être poursuivie et vécue ?

C’est mon expérience encore et encore. Et c’est mon espérance pour chacune et chacun de vous, de même que pour chacun des enfants qui ont été baptisés ce matin. Que loin des grands discours, nous sachions, le moment venu, dans nos vies, nous souvenir que l’avenir ne ressemble pas forcément au passé et que l’éveil à un renouveau ne peut nous venir parfois que du Tout Autre, ou des ses messagers que sont parfois les autres « différents ».

Oui, chers frères et sœurs, que nos espérances soient proches ou lointaines, commençons déjà par faire un premier pas vers le Royaume, commençons déjà par percevoir les premières lueurs d’une aube nouvelle. Ne laissons pas le passé nous retenir prisonniers ; ouvrons-nous aux appels de l’avenir. En avant !

+ Amen

Temple de Morges Le dimanche 7 septembre 2008