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Le langage de tout un peuple...

Méditation autour du Psaume 88
Les psaumes, je ne sais pas avec quels sentiments vous les entendez...On ne peut nier que certains passages soient devenus un obstacle. Ils semblent trop violents, trop tranchés...Moi, je suis toujours étonnée de voir comme ces prières écrites il a y près de trois mille ans me parlent encore aujourd’hui et comme elles peuvent exprimer, certes à travers une manière qui me choque parfois, des sentiments qui sont aussi les miens.

Le livre des psaumes, c’est le livre de prière du peuple juif, et c’est aussi celui de l’Eglise. Cela me touche de penser que les mêmes prières, les mêmes mots ont dit et redit les peines, les angoisses, les joies, la paix, les appels au secours, les appels à la justice, les louanges, depuis des millénaires, comme dans une longue chaîne humaine où chacun trouve un jour sa place. Et si chacun peut y trouver sa place dans cette chaîne, , c’est parce que ces prières sont ancrées sur des expériences de vie, sur des témoignages et que c’est, par ce côté à la fois personnel et universel, qu’elles me rejoignent.

dont Jésus...

Et parmi ceux qui les ont priés, il y a Jésus, qui tout au long de sa vie et jusqu’à la Croix, a dit ainsi sa joie et ses peines. Alors, prier les psaumes, c’est dire les mots que Jésus lui-même a prononcé, qu’il a habité lui-même de l’intérieur jusqu’à la Croix.

Prier les Psaumes, cela vient donc nous rappeler que nous appartenons nous aussi à l’histoire du peuple de Dieu avec tous ceux qui ont dit, qui disent et qui diront leurs larmes ou leur espérance à travers les mots du psalmiste.

Le Dieu des Psaumes est celui de l’homme dans sa finitude

Le Dieu des Psaumes, c’est le Dieu de l’homme qui découvre ses limites, et qui passe de la confiance à l’angoisse.
C’est le Dieu qui nous accompagne dans toute notre « pâte humaine », là où se posent peut- être plus crûment les questions du sens de ce que nous vivons : l’angoisse et le tragique, la confiance et l’espoir, mais aussi la précarité, la fragilité de l’existence.

Chaque psaume est l’histoire d’une rencontre
Paisible, parfois houleuse, où le psalmiste ne fait jamais de grandes théories pas mais où il s’adresse directement à Dieu, où il l’interpelle, où il va parfois même jusqu’à le bousculer.


Le Psaume 88

Le psaume 88, que j’ai choisi pour aujourd’hui, c’est un psaume dit de lamentation. Héman, dont on sait qu’il a été chantre dans le Temple de Jérusalem, interpelle Dieu du fond de sa souffrance. Il est donc un familier de Dieu.

Héman se voit privé de la vie, et envahi par un avant-goût de mort. Est-il agonisant ? Peut-être. Dans sa prière, il crie, il crie à Dieu et le supplie de ne pas rester sourd à ses appels. Il ne lui demande pas de retrouver un bonheur paisible...non , il crie sa souffrance mais aussi son amour intense et sa foi.

Oui, Dieu est peut-être devenu sourd, mais il est là et sa présence, Hénan ne la met pas en doute.
Il exprime un profond sentiment d’abandon dont il ne comprend le sens qu’en imaginant que Dieu l’oublie ; alors, il proteste et il ose affirmer que Dieu a partie liée à sa souffrance.
Héman nous livre quelque chose de profond de lui-même : « malheureux et mourant dès l’enfance...j’ai subit la méchanceté, j’ai fait très tôt l’expérience de la souffrance. Même si je me suis endurci, j’ai tenté de me faire des amis, mais voilà cette fois, je me sens rejeté des autres, et ma plus grande peur maintenant, c’est de me couper de Dieu. Je n’y suis pour rien à l’origine mais c’est désormais la réalité de mon être devant Dieu, une réalité de crise et de plainte. »

En faisant appel à celui qu’il tient pour responsable, ferait-il alors faire preuve de masochisme ? En aucun cas. La dynamique qu’il engage avec Dieu est toute différente : il ne cherche pas la souffrance, il convoque Dieu pour lutter avec lui contre elle. Même s’il se sent près de la mort, la souffrance n’a pas anéanti son élan de protestation et son envie de se rapprocher de Dieu.
Il convoque Dieu dans un dialogue poignant : « Tu m’as mis aux tréfonds de la fosse, dans les ténèbres...tu déverses sur moi toutes tes vagues, tu as éloigné de moi mes compagnons, mais je t’appelle, je te supplie...je tends les mains vers toi, je crie...Pourquoi ne réponds-tu pas ?

La plus grande peur d’Hénan rejoint celle de Job : c’est que le lien, le lien vital avec Dieu se perde...C’est que la ténèbre gagne e t que l’amour qu’il a pour lui se perde dans les lieux de la mort. Alors, il questionne : « Parle-t-on de ton amour dans la tombe ? »

Comment comprendre ce psaume ? Comme un psaume pessimiste qui se termine avec cette intimité avec la ténèbre ou comme une prière d’espérance, portée par la certitude qu’au matin, la présence attentive de Dieu sera toujours là ? Hénan l’affirme. Au matin, Dieu est la et si Dieu tend l’oreille, c’est que lien entre eux résiste et qu’il se transforme même en une intimité grandissante. A la voie humaine répondra la Voie de Dieu et si la mort approche, Dieu se fera encore plus proche qu’elle.

Que nous apporte ce psaume ?

- L’importance du cri

Là où ce psaume me interpelle en premier, c’est sur l’importance même de crier, de dire, d’hurler même sa douleur.

Partir de l’idée qu’il n’est pas de mise de se plaindre, c’est nier une part importante de soi. Pour faire face à la souffrance, pour parvenir ensuite à la surmonter, il faut oser la regarder, l’écouter, pour ensuite mettre en mot ce qui fait mal. Mettre en mot et partager. Avec Dieu ou avec son frère humain.
Tout ce que l’on cherche à taire, viendra nous blinder, nous éloigner de nous-mêmes mais aussi inévitablement des autres...
A vouloir s’interdire de nommer ses faiblesses, à vouloir les cacher, on se ferme à la confiance d’un lien véritable avec soi, comme avec autrui, comme avec Dieu. On se met à jouer le jeu du « comme si », de l’inauthentique, de ce que j’oserais nommer la ténèbre.

S’ouvrir, accepter ses blessures et ses faiblesses, c’est oser les montrer à la lumière, c’est accepter d’avoir l’humilité de les dire, et de faire l’effort de les mettre en mots. Mais c’est plus qu’il n’y paraît, une question de confiance. La confiance en un Dieu qui ne nous abandonne pas à nous-mêmes, mais qui tend toujours son oreille vers nous. La confiance aussi dans un compagnonnage humain où le désarroi et le bouleversement intérieurs trouvent aussi leur place.

- De l’écoute de soi à l’écoute de Dieu

Ainsi l’écoute de soi-même peut se transformer en écoute de Dieu, de ce qu’il a à nous dire, au-delà même de qui nous fait souffrir.
Si je découvre que Dieu a partie liée à la souffrance, non comme cause de la souffrance mais comme appui pour lutter contre elle, ce que je vis, prendra une tout autre consistance. La souffrance ne me démolira plus, elle ne me convoque plus dans les ténèbres, mais elle m’ouvre à la capacité d’affronter ce qui est dur et difficile, et d’en sortir non écrasé, honteux ou démoli.
Dieu et le Christ m’invitent à devenir co-belligérant, à poursuivre avec eux le travail de création, à développer intelligemment un lien avec la vie.

- Et à l’écoute de l’autre

Si l’amour de soi est bel et bien une condition pour aimer, la prise en compte de ses propres souffrances est bel et bien une condition pour rester en lien avec l’inévitable souffrance qui participe aussi du tricot de nos vies.

Avoir été véritablement touché par l’épreuve de la souffrance ne permet de donner aucune leçon à autrui, mais cela m’ouvre simplement à la possibilité de me tenir à ses côtés et de l’écouter. Humblement. En silence mais en lien avec lui.


La souffrance est là, l’espoir aussi

Il n’y a pas de baguette magique la souffrance existe...c’est le regard que je porte comme croyante, sur elle qui fait que mon monde est transformé. Si je peux accepter mes fragilités, si je peux les dire et que je reste dans l’intimité avec Dieu, alors pour moi, l’avenir lui aussi reste ouvert...Comme le dit Hénan et avec lui tant d’autres, le pire serait que Dieu disparaisse, que Dieu se fasse absent.

Relire sa vie, retravailler ses terres inérieures

Le philosophe V. Jankélévitch dit : « Il y une seule chose que Dieu lui- même ne sait pas faire : faire que les choses faites n’aient jamais été faites. »

Avoir souffert ne passe pas - et croire que l’on peut oublier serait nous amputer de toute une partie de ce qui fait notre identité.
Faire un retour sur soi, méditer sur sa vie passée, cela permet de la reprendre et de découvrir que dans les douleurs passés, dans les cris dits, il est une promesse de progression, de guérison.
Mais pour qu’elles puissent être relues, encore faut-il qu’elles aient été entendues, accueillies. La plainte doit avoir eu sa place.
Tout peut toujours être repris, réécrit, sauvé précisément. C’est ce qui permet à une religieuse, professeur d’éthique morale (Véronique Magron) de dire que « Le Salut est comme une réécriture de la vie, et c’est par ce labeur que l’humain ouvre l’avenir, sans autisme sur son histoire, sans clivage de sa mémoire. L’homme est l’être qui sauve sa vie, qui en fait une histoire sensée et non une simple temporalité chronologique. Par le raconté, à d’autres, avec d’autres, il fait de sa vie une vie accompagnée ; y compris accompagnée de la tradition biblique où son histoire se trouve mêlée, tissée aux récits qui l’ont précédée. Le mot salut trouve ici un de ses plus beaux sens lorsqu’il entend signifier que rien n’est jamais définitivement perdu, que rien n’est inexorable »

Notre époque laisse peu de place à la plainte véritable, profonde, en prise directe avec nos questionnements existentiels. Nous nous devons ou nous croyons souvent devoir être raisonnables, et performants.

Les psaumes, comme ce psaume 88, nous offrent une occasion commune de dire quelque chose de nos plaintes, une occasion aussi de prendre notre place dans la grande cohorte des humains qui les ont chantés et qui les ont gardés en mémoire. Osons nous laisser toucher là où les plaintes du psalmiste rejoignent nos propres plaintes, pour nous retravailler nos terres intérieures et nous ouvrir à une renaissance possible.

Amen

Claire Hurni - 25 mars 2007