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« Le don, entre angélisme et marketing, signe du Royaume »
Textes : Luc 12, 16-21 + 33-34 Actes 2,42-47
Introduction
Dans la gestion des biens et de l’argent en Eglise, on observe souvent deux attitudes opposées : 1) L’angélisme ou le spiritualisme, qui se revêt parfois d’un vernis spirituel et cache une gestion négligente de l’argent. « Ne nous soucions pas trop des finances, l’Eglise est une affaire spirituelle,... » 2) D’un autre côté, certains veulent appliquer les méthodes de marketing employées en entreprise et dans le monde commercial.
Ces deux options me semblent mauvaises. 1) La première oppose vie spirituelle et vie matérielle et néglige la seconde. Pourtant, l’argent occupe une place importante dans la Bible. Un auteur a dénombré 433 versets qui se rapportent à la foi et au salut, contre 2084 versets qui se rapportent à la gestion de l’argent et des finances. L’Eglise et les chrétiens sont appelés à porter un regard sur l’argent qui est corrigé, filtré par les enseignements de la Bible. 1) Le marketing n’est pas la solution, car la gestion de l’argent en Eglise a ses particularités, son éthique propre. Notre gestion de l’argent (= monnaie, biens,...) dépend de notre perception de l’argent et de notre rapport à celui-ci.
Ce matin, nous ne verrons qu’un aspect des choses, mes collègues ajouteront d’autres pièces au puzzle.
D’une logique à l’autre
Notre lecture ce matin évoque une situation très concrète : celle d’un homme qui travaille, s’organise, capitalise ses biens pour s’assurer des jours heureux. Cet homme est rattrapé par la mort de manière saisissante.
Puis vient une conclusion moins concrète. Nous avons alors l’impression de passer dans un autre univers : « Voilà ce qui arrive à celui qui cherche des richesses pour lui-même, mais qui n’est pas riche pour Dieu ! »
Plus loin, Jésus dit encore : « ...Votre Père a choisi de vous donner le Royaume ! Vendez ce que vous avez et donnez l’argent aux pauvres. Faites-vous des porte-monnaie qui ne s’usent pas. Mettez vos richesses auprès de Dieu. ... »
La logique capitaliste et hédoniste
J’aimerais faire apparaître la logique de cet homme aux affaires florissantes. Cet homme est non seulement riche, mais ses récoltes sont abondantes. C’est le début des soucis. Rien de plus anxieux qu’un riche ! Mais la réflexion de cette homme apparaît très pertinente : « “Qu’est-ce que je vais faire ? Je n’ai pas assez de place pour mettre ma récolte.” Alors il se dit : “Voilà ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers et en construire de plus grands. J’y mettrai toute ma récolte et mes richesses. » C’est la logique économique et capitaliste la plus élémentaire : Les affaires marchent, on réinvestit, on délocalise à Bombay, à Singapour, ...
La finalité hédoniste est elle aussi assez commune. Notre homme se dit : « Ensuite je me dirai à moi-même : Mon ami, tu as là beaucoup de richesses, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, amuse-toi ! »
Le problème de cet homme est qu’il est seul, misérablement seul. Il se parle à lui-même et il ne pense qu’à lui : tous les pronoms personnels et possessifs de ces quelques lignes parlent de lui : je, je, je... ma récolte, mes richesses...
Dans son monologue, il n’y a de place n’y pour les autres, ni pour Dieu... Alors ce dernier s’invite dans le débat, il s’impose comme une évidence tellement forte que l’aveuglement de notre homme devient pathétique : « Mais Dieu lui dit : “Tu es fou ! Cette nuit, je vais te reprendre ta vie. Et tout ce que tu as mis dans tes greniers, qui va l’avoir ?” »
Beaucoup de nos contemporains vivent dans cette double logique : capitaliste et hédoniste. Cette logique est jugée ici très sévèrement de folie ! Et pourtant, Jésus ne donne pas cette parabole pour démolir toute entreprise capitaliste ou hédoniste. D’autres textes de la Bible encouragent à une gestion intelligente des ressources qui comprend une forme d’économie. D’autre part, la Bible ne condamne pas toute forme de plaisir, les livres poétiques et de sagesse nous le rappellent.
Non, ici, Jésus condamne un capitalisme et un hédonisme sans horizon, tourné sur soi, égocentrique. « Voilà ce qui arrive à celui qui cherche des richesses pour lui-même,... » Jésus nous présente un horizon infiniment plus large, celui du Royaume de Dieu. « Voilà ce qui arrive à celui qui cherche des richesses pour lui-même, mais qui n’est pas riche pour Dieu ! »
La logique du Royaume de Dieu
La logique du RdD apparaît dans des passages comme celui-ci : 31 « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et toute chose vous sera donnée en plus. 32 N’aie pas peur, petit troupeau ! Votre Père a choisi de vous donner le Royaume ! » 33 « Vendez ce que vous avez et donnez l’argent aux pauvres... Mettez vos richesses auprès de Dieu. »
Le verbe « donner » apparait trois fois dans ces trois phrases. Parce que le Royaume est donné, offert gratuitement, Dieu pourvoira, les biens matériels nous seront donnés ; d’où l’invitation à vendre et à donner avec libéralité. La logique du RdD, c’est le don. Dans ces impératifs deux autres acteurs interviennent : Dieu et les autres, les pauvres. L’horizon s’est déjà élargi !
Comment comprendre ces expressions : « Royaume de Dieu », « être riche pour Dieu » ou « Mettez vos richesses auprès de Dieu » ? Le Royaume de Dieu, dans ce contexte, c’est un « ordre nouveau » initié par le Christ. La vie et la personne de Jésus est signe de ce Royaume. Jésus a vécu, il est mort et il est ressuscité dans cette dynamique, cet ordre nouveau. Cherchez le Royaume de Dieu, c’est simplement chercher à faire la volonté de Dieu. Les deux choses sont liées dans le Notre père : « que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme aux cieux,... » « Etre riche pour Dieu », c’est rechercher le bien que Dieu veut, c’est être riche de Dieu lui-même, être rempli de son Esprit, c’est penser, vivre, agir à l’exemple du Christ L’expression « Mettre nos richesses auprès de Dieu » insiste sur l’idée de nous consacrer corps, âme et biens au service de Dieu. Offrir de notre temps, de nos compétences, de nos talents, de nos biens pour Dieu. « Pour Dieu » est synonyme de « pour les autres », d’où l’idée de l’aumône, du don aux pauvres.
Au fond, la logique du Royaume de Dieu nous impose cette question centrale incontournable : Comment est-ce que je gère ma vie, comment est ce que je gère mes biens ? Qui en est le bénéficiaire : moi seul ? Ou Dieu, les autres et moi ?
Et Jésus, nous propose un petit test pour une évaluation permanente : « Là où vous mettez vos richesses, c’est là aussi que vous mettrez votre cœur. »
Observons où nous investissons temps, biens et argent, alors nous verrons ce qui compte profondément pour nous, nous verrons de quelle logique nous vivons.
La logique du RdD remet les choses dans le bon ordre. Et j’y trouve mon compte. Je ne suis pas mis en touche, totalement démunis, appauvris pour le bien d’autrui. Dans l’histoire de l’Eglise, certains ordres de pauvreté l’ont interprété ainsi. Il fallait tout abandonner, être entièrement dépossédé des biens matériels. C’est une vision extrême, qui court le risque de diaboliser le matériel.
Non, la Bible nous invite plutôt à un rééquilibrage des ressources. Nous sommes invités à partager pour une plus grande équité. Donner au pauvre pour qu’il soit moins pauvre et moi, moins riche. Pour que nous soyons plus proches. La logique du RdD replace les acteurs dans le bon ordre : Dieu, les autres et moi. Elle nous stimule au partage et à l’équité. La logique du RdD nous oblige surtout à changer notre rapport à l’argent. J’aimerais terminer sur cet aspect, certainement le plus important.
Jacques Ellul, philosophe chrétien, a développé la thèse de la profanation de l’argent :
« Il est un acte par excellence qui profane l’argent, celui qui va directement à l’encontre de la loi de l’argent, celui pour lequel l’argent n’est pas fait : le don... Le don est la pénétration de la gratuité dans ce monde de la concurrence et de la vente. »
Profaner c’est désacraliser, c’est plus encore : violer le caractère sacré d’une chose. Et c’est le comble : Au fond le monde laïc dans lequel nous vivons tend à sacraliser : l’argent, l’économie, la finance, la rentabilité sont devenus des dieux ! L’Eglise, les croyants sont appelés à profaner ces dieux là ! A dire, stop !, l’argent est un moyen, le capitalisme et l’économie de marché n’est pas une fin en soi !
Pour Jacques Ellul, le meilleur moyen pour profaner l’argent, c’est d’entrer dans la dynamique du RdD, donc celle du don.
Notre rapport à l’argent sera alors profondément bouleversé :
Notre crainte de manquer deviendra reconnaissance pour ce que nous avons déjà et confiance en ce que Dieu donnera demain.
Notre souci de capitalisation deviendra joie de donner.
Notre horizon s’élargira et prendra la mesure du Royaume de Dieu.
Amen !



| màj 4 juillet 2010 |