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Le bonheur : avec ou sans mouton noir ?
Prédication du dimanche 26 août 07, Olivier Bader
Textes :
Lévitique 19, 33-34 (TOB)
33 Quand un émigré viendra s’installer chez toi, dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas ; 34 cet émigré installé chez vous, vous le traiterez comme un indigène, comme l’un de vous ; tu l’aimeras comme toi-même ; car vous-mêmes avez été des émigrés dans le pays d’Egypte. C’est moi, le SEIGNEUR, votre Dieu.
Matthieu 15, 21-28 (TOB)
21 Partant de là, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon. 22 Et voici qu’une Cananéenne vint de là et elle se mit à crier : « Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David ! Ma fille est cruellement tourmentée par un démon. » 23 Mais il ne lui répondit pas un mot. Ses disciples, s’approchant, lui firent cette demande : « Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris. » 24 Jésus répondit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » 25 Mais la femme vint se prosterner devant lui : « Seigneur, dit-elle, viens à mon secours ! » 26 Il répondit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. » — 27 « C’est vrai, Seigneur ! reprit-elle ; et justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » 28 Alors Jésus lui répondit : « Femme, ta foi est grande ! Qu’il t’arrive comme tu le veux ! » Et sa fille fut guérie dès cette heure-là.
Message
Introduction au message :
Il est délicat d’aborder ce sujet de l’expulsion des étrangers criminels ou qui abusent de l’aide sociale. Ceux qui soutiennent l’initiative sont facilement traités de méchants xénophobes. Ceux qui s‘y opposent sont accusés d’angélisme.
D’autre part, pour faire le tour du problème, il faut aborder un grand nombre de questions entrelacées : la politique d’asile, l’aide au développement, la lutte contre la criminalité, l’aide sociale...
J’ai reçu plusieurs réflexions de paroissiens sur ce sujet. La plus part d’entre elles regrettent et dénoncent le caractère agressif, voire raciste de l’affiche : des moutons blancs qui expulsent un mouton noir, sur fond de croix suisse... Je ne m’étendrai pas sur ce choix graphique déplorable qui donne une image faussée de notre pays.
J’ai juste envie de citer Dietrich Bonhoeffer dans le contexte du nationalisme allemand de la seconde guerre mondiale : « Rien n’est pire que de semer et de favoriser la méfiance, au contraire nous devons fortifier et encourager la confiance partout où c’est possible. »
J’aimerais ce matin poser un certain nombre de questions et donner quelques outils pour appréhender ce sujet avec une éthique biblique.
A/ Quelques questions incontournables...
1/ Les causes de la criminalité étrangère
• L’argumentaire de l’initiative ne s’interroge pas sur le pourquoi du taux élevé de criminalité chez les étrangers ? La part d’étrangers qui viennent délibérément en Suisse avec des projets criminels est très faible. La grande majorité des étrangers qui tombent dans le trafic de drogue, par exemple, deviennent criminels chez nous, à cause de leurs conditions socio-économiques. Sans papier, sans travail, sans relation, ils deviennent facilement des agents de la criminalité. Les nouvelles lois sur l’asile, plus restrictives, renforcent ce phénomène. Ne nous étonnons pas si des gens poussés dans l’illégalité, utilisent des moyens illégaux pour survivre !
L’un d’entre vous s’offusque d’une tendance qui conduit à faire des criminels des victimes. C’est juste. Je ne suis pas en train d’excuser les criminels, mais je mets en lumière des mécanismes malheureux qui favorisent la criminalité.
• Comme l’un d’entre vous le souligne encore, on peut s’interroger sur le laxisme de nos autorités quant à la répression du trafic de drogue, ou la légalisation de la prostitution. On peut ne peut pas condamner uniqument certains acteurs de la criminalité, souvent au bout de la chaîne. Il faut considérer l’ensemble.
• Enfin, que dire du phénomène mondial de l’immigration ? Tant qu’il y aura de la misère dans les autres pays et des inégalités si criantes, il y aura de l’immigration. Quelle est notre part de responsabilité dans ce système économique discriminatoire ? Quelle est notre part d’aide au développement ?
On ne peut pas diminuer la criminalité, sans travailler sur l’ensemble de ces facteurs de manière cohérente.
2/ Catégorisation des criminels
L’initiative de l’UDC pointe le doigt sur une catégorie de criminels. C’est vrai, c’est une catégorie importante : une part non négligeable des criminels sont d’origine étrangère. Les chiffres l’attestent. Cependant, on peut s’interroger sur le procédé : est-il juste de faire des catégories en tenant compte de l’identité ethnique ?
Dans la politique d’asile, il a déjà eu la tendance à faire des catégories économiques : on accepte exclusivement les étrangers formés ou susceptibles de renforcer le marché du travail. A quand les critères culturels ou religieux ? Quand est-ce que l’on définira un étranger compatible en raison de son identité religieuse ou de sa culture ?
Nous devons nous interroger sur les motifs qui nous poussent à faire telle ou telle catégorie !
3/ L’expulsion comme solution
L’idée de l’expulsion semble très simple, logique et économique. Simple et logique : tu viens chez moi, tu ne respectes pas les règles de vie qui sont les miennes, tu me meurtris, me vole et abuse de mon hospitalité. Je te condamne à partir de chez moi et à ne plus y revenir. Economiquement, c’est aussi logique : tu m’a agressé, je ne vais pas encore investir pour te garder prisonnier.
Pourquoi pas ! Le raisonnement tient, il séduit.
Je me pose cependant ces deux questions : • Dans un monde qui se globalise toujours plus, où les intérêts, le bien être d’un pays dépend toujours plus de celui des autres... Peut-on encore raisonner en termes dedans/dehors ? Indigène/étranger ?
• Dans cette même perspective, l’expulsion est-elle une solution durable ? N’est-ce pas une manière de pousser le problème plus loin ?
4/ L’expulsion systématique
Enfin, je m’interroge sur le caractère systématique de l’initiative. La nouvelle loi proposée par l’UDC aurait un caractère contraignant pour la justice qui devrait obligatoirement condamner à l’expulsion les étrangers ayant commis un délit grave. Actuellement, l’expulsion est déjà inscrite dans la loi sur les étrangers. Il est du ressort des cantons de l’appliquer.
Je m’inquiète quant à cette volonté de faire les choses de manière automatique et expéditive. Ainsi, la justice et les autorités administratives qui ont connaissance des dossiers ne peuvent plus exercer un discernement global et nuancé...
B/ Quelques lignes de force bibliques
J’ai cherché à dégager « les lignes de force » qui traversent la bible en rapport avec notre sujet. La bible parle beaucoup de l’étranger ou de l’immigré, mais pas de l’étranger criminel...
Dans l’AT, l’idée du peuple élu est très présente. Les lois sont nombreuses pour préserver l’identité et la pureté de ce peuple saint, choisi par Dieu. Il y a donc des lois très dures pour toutes sortes de délits punis de mort : le crime volontaire, le viol, l’adultère, même l’insulte d’un fils à ses parents.
Mais nulle part, il n’est fait de distinction entre l’israélite et l’immigré. Au contraire, l’étranger est assimilé aux faibles, à la veuve et à l’orphelin qui ont besoin de protection.
On trouve dans le Lévitique cette parole forte : 34 cet émigré installé chez vous, vous le traiterez comme un indigène, comme l’un de vous ; tu l’aimeras comme toi-même ; car vous-mêmes avez été des émigrés dans le pays d’Egypte. C’est moi, le SEIGNEUR, votre Dieu.
Il y a égalité de traitement : « comme l’un de vous » ! Cet appel est fondé sur le passé. Israël est invité à faire mémoire de sa condition d’esclave en Egypte. Il doit se souvenir qu’il a été étranger, donc menacé par la précarité, l’exploitation, et j’ajoute : menacé par la délinquance et la criminalité...
Dans le NT, le cadre s’est encore élargi. En Jésus-Christ, les frontières du peuple élu ont éclaté.
La rencontre de Jésus et cette femme cananéenne, ou syro-phénicienne selon les Evangiles, en est une illustration frappante !
Cette femme étrangère et païenne vient supplier Jésus de délivrer sa fille possédée par un démon. D’abord Jésus ne lui répond pas. Ses disciples lui demande alors de la « renvoyer ». Jésus répond en utilisant le même verbe : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » Autrement dit « Tu ne fais pas partie de la maison d’Israël, tu n’as pas droit au salut. » Voilà la réponse légale qui devait sortir de la bouche d’un maître de la loi à l’époque de Jésus. Et on retrouve nos moutons, il y a les moutons qui sont dans l’enclos et il y a les autres, ceux du dehors...
La femme insiste... Jésus utilise une image encore plus dure : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. »
Pourquoi, Jésus, celui qui a fait sauter tous les enclos de la morale pieuse de son temps répond-il ainsi ? Pourquoi Jésus qui se définit comme le bon berger qui va chercher la 100ème brebis perdue tient-il ces propos ? Jésus teste-t-il la foi de cette femme ? Jésus prend-il conscience précisément à ce moment du caractère universel de sa mission ? Cela reste le grand mystère de ce texte...
Pour finir, la femme aura gain de cause avec cet argument courageux, mais plein d’humilité : « ...justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Elle réclame les miettes du salut réservé à Israël...
C’est sur ce fondement que plus tard l’apôtre Paul affirmera : « Il n’y a plus ni homme, ni femme, ni Juif ni Grec... »
Vous me direz : mais quel rapport avec notre sujet. Cette Cananéenne n’était pas une criminelle ! Nous parlons de justice et de sécurité et pas de foi et de salut ! Bien sûr ! Cependant, ces textes nous rendent attentif aux catégories que nous faisons et surtout aux catégories qui excluent les plus faibles d’un salut qui leur est aussi destiné. Ce texte nous invite à reconsidérer les frontières que nous sommes tentés de donner au salut et par extension, au bonheur !
Pour revenir à notre sujet, on peut considérer les étrangers criminels comme des moutons noirs à exclure pour se protéger, pour préserver notre paix intérieure. Je crains que cette vision soit utopiste, il y aura toujours des moutons noirs, qu’ils soient noirs ou blancs d’ailleurs (Nougaro), qu’ils soient avec ou sans cols blancs...
Mais on peut aussi considérer les étrangers criminels comme des moutons plus perdus, désorientés, que noirs... comme des moutons plus blessés et malades que dangereux.
Nous pouvons ensuite nous demander : Avons-nous réellement les moyens d’accueillir, de soigner, d’intégrer et de réintégrer les criminels étrangers ? N’est-ce pas là une vision utopiste et bien risquée ? Oui certainement, il y a une part d’utopie ! Oui, dans l’accueil, dans l’amour de l’autre, il y a toujours un risque...
Mais si nous les Suisses ne nous donnons pas les moyens de le faire : ces criminels de retour chez eux, trouveront-ils la justice, les soins et la possibilité d’une réintégration dont ils ont besoin pour sortir de la criminalité ?
J’ai poussé le bouchon assez loin, dans une perspective que je crois profondément évangélique.
Maintenant, nous sommes d’accord qu’une des missions de l’Etat est d’assurer la sécurité de ses citoyens. L’exclusion d’étrangers qui représentent une réelle menace est une loi qu’un état est en droit d’appliquer. Et je le rappelle cette loi existe déjà en Suisse. Mon espoir est que cette loi ait d’abord une vertu pédagogique, qu’elle soit un avertissement clair donné aux étrangers qui s’établissent en Suisse quelque soit leur statut. Que cette loi, comme les autres, puissent leur être présentée sans détour. Mais que cette loi ne soit pas utilisée comme une manière d’exercer une justice et une politique d’asile expéditive et discriminatoire !
Je terminerai avec un exemple. Dans le cadre du catéchisme, j’ai du récemment rappeler aux jeunes et à leurs parents les cas où je pourrais renvoyer des jeunes qui compromettraient le bon déroulement d’un camp. Les jeunes savent que s’ils amènent en camp des cigarettes, de l’alcool ou s’ils perturbent les nuits de manière répétée, ils peuvent être renvoyés chez eux.
Maintenant, je travaille en sorte à ne pas à avoir à appliquer cette règle. Elle pourrait pourtant me permettre assez facilement, d’éliminer les éléments dérangeants et m’offrir le luxe d’un catéchisme composé exclusivement de moutons blancs... Si je fonctionnais ainsi, je manquerais à ma mission... Parmi les derniers jeunes qui ont amené de l’alcool en camp, deux sont en train de se former pour devenir animateur de catéchisme. Si je les avais effectivement renvoyé, je doute qu’ils aient persévéré...
Que Dieu nous donne, à nos autorités en particulier, le discernement pour tracer le chemin d’une politique juste et bonne. Amen.
©2004-2012 Paroisse réformée de Morges - Echichens
| màj 25 janvier 2012


