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La passion du vigneron

Mon grand père, Jean-Pierre Heller, que certains d’entre vous ont connu, parvenu à la 2e moitié de sa vie, après avoir économisé durant bien des années, féru d’art, avait décidé d’acheter un Picasso.

Durant ses recherches, ma grand mère est tombée sur une petite annonce dans un journal : vigneron vend petite vigne à Chexbres.

Ils sont allé voir la toute petite vigne de 20 m/20 m, et se sont dit face à la magnifique vue sur lac, que cela valait bien un Picasso enfermé dans une pièce.

Depuis ce jour, ma famille est en possession d’un tt pt carré de vigne, et nous allons chaque année discuter avec le vigneron, un homme extraordinaire et passioné, et chercher la production qui nous revient, soit 12 bouteilles de ce nectar.

Avez-vous déjà entendu un vigneron vous parler de sa vigne ? c’est un vrai cadeau. Je ne vous dis pas que ces vins sont toujours de qualité extraordinaire, mais ils ont une qualité extraordinaire : c’est d’être fait par des hommes de passion dont la voix, l’attitude, le regard transmettent toute l’importance qu’a pour eux les soins qu’ils apportent à leur vigne. Sans doute avez-vous déjà eu l’occasion de rencontrer de ces passionnés ?

Il me plaît de penser que lorsque Jésus a repris cette belle image de la vigne et du vigneron, il me plaît de penser que lorsque Jésus a fait cela il avait en tête l’image d’un des ses passionnés. Et il l’a fait avec la même passion, cette passion pour l’humanité. Oui il me plaît de croire que Jésus est venu pour rendre témoignage à un Dieu passionné, à un Dieu passionné pour l’humanité, à un artisan de l’humanité méticuleux, humble, discret, tenace, dont chaque geste trahit l’espérance qu’il a pour son métier, que dis-je pour son art.

La vigne depuis le plus profond des temps bibliques est le symbole de l’humanité. Le vigneron est une image pour parler de Dieu. Il me plaît de croire que lorsque Jésus a parlé à ses disciples, il avait cette passion dans le regard. Il me plaît de croire qu’aujourd’hui, si nous voulons retrouver derrière les Écritures un peu de cette parole de Vie, il nous faut avoir un peu de cette passion au cœur.

Avec cet a priori-là, nous pouvons repasser quelques-uns des points forts de ce récit.

"Vous êtes des sarments", nous dit Jésus. Vous êtes : c’est aussi simple que cela ! Il ne nous dit pas : devenez des sarments ; il ne nous dit pas : accrochez-vous à moi. Il nous dit : vous êtes des sarments, vous êtes reliés à moi, non pas par vos propres forces, ou par votre propre quête spirituelle, ou par vos propres actions. Mais parce qu’il en est ainsi, parce que vous êtes " êtres humains " vous êtes attachés à moi.

Vous êtes les sarments, je suis le Cep. Croire, croire c’est peut être d’abord cela : cet instant extraordinaire où après avoir longtemps cherché Dieu, après avoir peut être cru qu’on ne le trouverait pas, après l’avoir peut-être perdu, après s’être dit qu’il est décidément trop loin, trop haut, trop compliqué, trop convenu, trop moderne. Bref qu’il n’était pas à notre portée. Croire c’est simplement se découvrir relié à Dieu.

"Demeurez en moi." Autre petite phrase de cet enseignement du Christ. Demeurez... nous pourrions comprendre ce verbe comme ...rester statique, immobile, passif dans nos habitudes de pensées et de vie, dans notre morale, dans notre manière de faire et de concevoir notre vie et notre vie avec Dieu. Mais ce n’est pas tout à fait cela dont il est question ici.

Demeurez en moi comme le sarment demeure dans le cep. Or ce qui permet au sarment de demeurer dans le cep, c’est cet échange permanent de la sève , qui lui donne de grandir, d’avoir du feuillage et de produire du fruit. Demeurez en moi nous invite à rester en relation, en relation vivante d’échange avec le Christ. Demeurez en moi, c’est se mettre en prière, se mettre à l’écoute de ce qu’il nous dit, c’est lui dire ce que nous sommes en profondeur.

Demeurez comme des sarments dans le cep, c’est nous nourrir de sa présence dans sa parole prêchée et partagée, c’est accepter d’échanger et de changer.

"Aimer." Autre petit flash d’enseignement du Christ. Aimer, ce n’est ce sentiment un peu fade dont on nous ressasse à longueur de feuilleton télévisé. Aimer, ce n’est pas ces drames romantiques. Mais aimer, nous engage au quotidien. Aimer Dieu ce n’est pas d’abord une mystique, une intériorité secrète, mais c’est une éthique : une manière de se comporter vis-à-vis des autres. Aimer c’est une action.

Une autre phrase du Christ : "Etre émondé." Etre émondé, être taillé c’est tout différent que d’être jeté dehors, d’être retranché. Les vignerons savent bien que pour que le sarment grandisse et se fortifie, il faut le tailler. Il ne faut pas lui permettre de partir n’importe où, n’importe comment.

Le Christ nous avertit par ces mots que croire ne nous épargne ni les douleurs, ni les retranchements, ni les arrachements. Croire ce n’est pas un long fleuve tranquille, mais par cette image du sarment qui, tout en demeurant attaché et relié au cep n’en est pas moins taillé, le Christ attire notre attention sur la possibilité qui nous est offerte de découvrir dans les multiples arrachements de notre vie des occasions de fortification, de renforcement personnel et de fructification plus grande.

Enfin la dernière réalité que le Christ souligne par toutes ses images, c’est qu’il s’adresse à ses disciples en vous. Il leur parle collectivement. Alors bien sûr, la Parole de Dieu s’adresse à chacun et à chacune personnellement, mais elle nous concerne aussi collectivement. Elle fait de nous un ensemble qui nous relie les uns aux autres, parce que chacun est relié au Christ. Être un sarment relié au cep de vignes, c’est découvrir qu’il y a beaucoup d’autres sarments avec nous. Et cela nous incite à construire ce corps dont Paul affirme qu’il est la vraie réalité de l’Église et dont le Christ est la tête.

Croire c’est se découvrir relié et savoir que c’est ensemble que nous portons du fruit.

Reste un mot. Un ultime mot qui est celui de joie et de joie parfaite. L’intention de Jésus en leur parlant avec la passion du vigneron, de l’humanité, c’est de réjouir ses disciples, de leur donner de la joie. La joie qu’il y a lorsqu’on se découvre aimé, compris, relié, inséré, encouragé, porté, soutenu. La joie de croire tout simplement.

"Je suis le cep vous êtes les sarments," nous dit le Christ. "Je vous ai dit cela pour que votre joie soit parfaite."

Amen !


Prédication du 9 novembre 2008 à Morges et Echichens, Didier Heller

Nombre 13.17-24 Jean 15.1-12