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L’anti-meurtre

Prédication de Vendredi Saint 2006
Texte : Luc 23 (13-49)
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L’état de meurtre

Le péché n’a plus bonne presse de nos jours. Parlez de péché, évoquez le simple mot de péché... et vous passerez pour des obscurantistes démodés et poussiéreux. Et c’est vrai : certainement que l’usage que les Églises ont fait du péché, au cours des siècles, justifie que nos contemporains aient développé une grosse allergie à son égard. S’il s’agit de culpabiliser les foules en évoquant le péché, alors, c’est clair, il vaut mieux le jeter par-dessus bord.

Et pourtant, même si on n’aime pas l’évoquer, le péché existe toujours ! Et il est bon de ne pas l’oublier. Les Chrétiens que nous sommes n’ont pas à se voiler la face en vivant d’un angélisme aveugle. Le péché sévit continuellement en ce bas monde, le mal continue de déchirer les humains et la souffrance qu’il engendre continue de peser sur de nombreuses existences.

Malgré ses traits de génie et tous les progrès dont il est capable, l’homme vit "en état de meurtre", selon l’expression de l’écrivain genevois, Georges Haldas. Chacun de nous cache en lui une part de meurtre.

Il y a des endroits où c’est visible et où ça saute aux yeux. Dans certaines guerres qui se répandent sur nos écrans de télévision, dans les comportements de certains puissants de ce monde, on voit clairement le meurtre à l’œuvre. Mais, plus incidemment... Il y a toutes ces manières cachées de tuer. Ces manières souvent inconscientes d’écraser l’autre. Ainsi le riche, d’une certaine manière, tue le pauvre... La jolie femme, par sa beauté, tue la disgraciée... L’habile parleur tue celui qui ne sait pas bien répondre... Il y a des paroles que nous prononçons qui tuent... Des regards qui tuent... De l’indifférence, qui assassine la vie d’autrui...

Tout se passe, nous dit Georges Haldas, comme si nous, les humains - aussi élaborés et civilisés que nous puissions être - nous restions pourtant "enfermés dans le principe biologique qui veut que le plus fort mange le plus faible pour survivre"...

Chers frères et sœurs, c’est là le rappel de Vendredi Saint : l’humain tue l’humain. Comme un organisme biologique obéissant à la simple loi de la jungle, l’humain écrase l’humain. Et ce vendredi-là, comme bien d’autres vendredis en d’autres temps et en d’autres lieux, le puissant a fait taire le faible, en se faisant des autres faibles ses alliés pour mieux l’écraser. Une liquidation sordide comme il en existe, chaque jour, dans la monde, aujourd’hui autant qu’hier... Parce que des humains se comportent comme des prédateurs prêts à tout pour tirer à eux la couverture et s’octroyer tous les avantages, s’ils le peuvent.


L’anti-meurtre

Le Christ, de Vendredi Saint, n’entre pas dans cette dynamique-là. D’ailleurs, à aucun moment de son existence et de son ministère en Galilée, il ne s’est inscrit dans cette dynamique-là. En fait, le Christ inverse la dynamique : si notre instinct biologique nous commande de tuer pour survivre, le Christ est prêt à donner de lui-même - à mourir, s’il le faut - pour faire vivre.

Le Christ, c’est "l’anti-meurtre", dans le langage de Georges Haldas. Pour créer le lien, pour perpétuer le lien, pour susciter l’amour et la confiance qui rendent la vie véritablement humaine... le Christ accepte de donner de lui-même, d’y mettre du sien, de se faire généreux, pour que la vie des autres soit possible, pour ne pas porter atteinte à leur vie, pour la préserver. Il renonce à user de sa force qui lui permettrait de prendre son dû, d’arracher son butin à ceux et celles qui l’entourent, de prendre le pouvoir ou de l’emporter sur autrui, selon le principe de la sélection naturelle.

Chers amis, il n’y a pas de vie véritablement humaine, sans don de soi !

À relire les récits de la Passion, à me retrouver plongé au cœur du complot et de la mise à mort, je suis à chaque fois ému... Non pas tellement par la violence et l’injustice qui s’y déploient que par la noblesse et la dignité d’un Jésus qui n’accepte pas de se déshumaniser, en refusant d’entrer dans la mêlée des fauves qui s’affrontent et qui s’entre-déchirent pour avoir le dessus.

Et c’est, à chaque fois, avec beaucoup d’émotion que je me souviens également de tous ceux et celles - frères et sœurs humains - qui ont donné d’eux-mêmes pour qu’une vie pleinement humaine soit possible... Les Gandhi et les Martin Luther King qui se sont battus pour des liens équilibrés entre les humains... Mais aussi tous ceux et celles qui, dans mon existence, m’ont appris, par leurs comportements et leurs gestes, la générosité, la bonté, le renoncement à la puissance, à l’humiliation de l’autre, à l’oubli d’autrui.


Travailler sur soi

Nous l’aurons compris et nous le savons : Vendredi Saint, ce n’est pas une histoire lointaine. C’est notre histoire. C’est l’histoire de notre condition humaine, prise entre une grande aspiration à la bonté et à la générosité qui rendent la vie possible et un ordre biologique qui reprend toujours à nouveau ses droits sur nous, nous entraînant dans le chacun pour soi et dans l’élimination du frère.

Alors, à la suite du Christ, nous avons à apprendre à entrer dans une dynamique qui permette la vie : la nôtre et celle de nos semblables... Une vie marquée par le lien, le respect et la considération réciproques. Pour faire reculer le péché, nous ne pouvons certes pas transformer les autres, mais nous pouvons travailler à notre propre transformation et contribuer ainsi à la consolidation d’un monde où les Vendredis Saints seraient les moins nombreux possibles.

Le récit de la passion que nous avons réentendu ensemble, ce matin, nous donne au moins deux pistes à méditer pour notre travail intérieur... Pour nous aider à devenir des disciples du Christ, de la Bonté faite chair, de l’anti-meurtre.

La première piste susceptible de nous aider a trait à l’attitude des disciples, durant les événements du Golgotha. "Tous les amis de Jésus - dit l’Évangile - ainsi que les femmes qui l’avaient accompagné depuis la Galilée, se tenaient à distance pour regarder ce qui se passait". Les disciples ne sont pas dans la foule ! Ils se tiennent à distance...

Pour ne pas nous laisser happer par la folie du meurtre... Pour ne pas nous laisser envahir par la loi de la Jungle qui cherche toujours à nous regagner d’une manière ou d’une autre... il est bon de ne pas nous noyer dans la foule. Cette foule qui fonctionne un peu comme une meute affamée et qui participe, ce jour-là, à semer la terreur.

D’ailleurs, très concrètement dans nos vies, la foule, c’est peut-être aussi les modes de pensée, les habitudes sociales convenues, la manière dont la société fonctionne et dont elle nous fait fonctionner sans que nous en ayons conscience... Or, dans la manière dont la société fonctionne et dont nous fonctionnons avec elle, il y a toujours des traces de racisme, d’injustice et d’exploitation. Prendre de la distance par rapport au milieu dans lequel nous baignons, aux valeurs qui nous sont imposées... Rester lucide, se faire sa propre opinion aide certainement à ne pas se laisser happer par la dynamique du meurtre.

Dans notre récit, la foule finit d’ailleurs par se rendre compte du drame auquel elle a contribué. "Ils s’en retournent en se frappant la poitrine de tristesse", nous rapporte Luc. Mais il est trop tard. Le monde ne pourra être sauvé du meurtre que par des hommes et des femmes qui se rendent compte que "le soleil a cessé de briller", avant que n’intervienne l’agonie de ceux qui font les frais de la violence humaine.

Une deuxième piste nous est donnée par le centurion romain. Le centurion qui reconnaît dans le Christ supplicié la Bonté qu’on vient de tuer. Oui, une manière de se guérir du meurtre, c’est de "considérer le visage de l’autre"... de se laisser toucher par le visage de l’autre, écrivait le philosophe juif Emmanuel Levinas. Regarder le visage de l’autre - le regarder vraiment, profondément - nous retient du meurtre.

Il y a là de quoi méditer et de quoi s’exercer très concrètement, dans notre vie quotidienne. Dans les visages que je rencontre tous les jours, dans tous ceux que j’aime comme dans tous ceux que j’ai de la peine à aimer, suis-je capable de me laisser toucher par l’humanité qui s’y dévoile, comme le centurion romain ? Et de passer du tuer l’autre au don et à la générosité ?


Pour mémoire

Ce vendredi a été rapporté par l’Évangéliste pour que nous le gardions en mémoire, pour que nous ne l’oubliions pas. Et pour que, à l’écoute du meurtre d’autrefois, nous prenions conscience de tous les vendredis saints qui se trament autour de nous et dont nous pourrions, d’une manière ou d’une autre, nous faire les complices.

Car, finalement, ce qu’il y a de surprenant - aujourd’hui comme à l’époque certainement déjà - c’est à quel point nous nous étonnons peu du mal... À quel point, nous nous étonnons peu de la présence du péché, de l’état de meurtre qui crucifie ce monde. On ne s’étonne pas beaucoup de la petite méchanceté ordinaire et quotidienne, de même qu’on n’est plus vraiment surpris par les misères incommensurables que les humains s’infligent réciproquement, à longueur d’année. C’est comme si c’était normal, naturel, dans l’ordre des choses...

Il en va dans la réalité comme dans ce tableau de Breughel, que vous connaissez peut-être. Le tableau est intitulé "Crucifixion", or ce que l’on voit, au premier coup d’œil, c’est des montagnes verdoyantes, avec des paysans au travail, des enfants qui jouent, des hommes ivres qui se bagarrent, des hommes d’affaires qui marchandent. Il faut regarder un long moment, avant de voir, au milieu du paysage, une petite horde qui assiste à la crucifixion sanguinolente du Christ et des deux larrons. Il y a meurtre, mais ça n’intéresse finalement pas grand monde, nous suggère le peintre. La vie continue comme si de rien n’était.

L’Évangile nous invite à la conscience. À la conscience de ce qui défigure notre monde et de ce que nous pouvons y apporter comme dynamique nouvelle. À la suite de l’Évangile, je nous invite à la conscience !

... Et à la prière. Et peut-être bien que la prière la plus belle et la plus forte pour lutter contre le péché dont nous-mêmes sommes capables, c’est la prière d’intercession, la prière pour nos frères et nos sœurs humains. Car elle nous apprend à nous faire attentifs à autrui, à prendre les autres en considération, à leur faire une place dans notre regard et dans notre vie, à leur donner un peu de nous-mêmes pour qu’ils puissent vivre mieux, une existence plus humaine.

Amen

Nicolas Besson | 14 avril 2006