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Jeûne et anxiété

Textes de référence : Néhémie 9 (1-5a) & Matthieu 6 (25-34)

Les effets de l’anxiété

Connaissez-vous l’anxiété ? Dans votre vie quotidienne, au travail, en promenade ou à la maison, vous arrive-t-il d’être habités par l’anxiété ?

Vous savez, l’angoisse, c’est ce sentiment très fort, très prenant, qui, à certains moments de nos existences, nous saisit tout entiers, nous noue la gorge, nous crispe le dos et nous immobilise, nous empêchant de réfléchir et d’agir.

L’anxiété, c’est tout autre chose. C’est moins saisissant ; c’est plus diffus. L’anxiété, ça ne nous empêche pas de vivre, non ! Souvent on vit avec, sans vraiment s’en rendre compte ! L’anxiété, c’est un peu comme un filtre d’inquiétude, un peu comme une maladie imperceptible qui vient hanter notre existence et qui dessèche, petit à petit, sournoisement, la vie qui est en nous. Oui, l’anxiété, c’est un peu comme notre petite dose homéopathique d’inquiétude et de stress quotidiens.

Et à bien y regarder, je crois bien que beaucoup de nos comportements sont conditionnés par l’anxiété.

Je pense aux efforts incessants voire frénétiques de nombre d’entre nous pour leur confort et pour l’amélioration sans fin de leur confort. Je pense à notre tendance à accumuler et à notre envie de posséder. Il y a un certain luxe - j’en suis persuadé - qui ne relève plus de la paix intérieure ou de la sérénité. Oui, parfois, l’argent ou la possession semble nous rassurer, d’une certaine manière, sur notre propre valeur, sur la place que nous occupons, sur les égards auquel nous avons droit... Peut-être même un peu face à la perspective déboussolante de la mort...

Je pense également à notre besoin, parfois assoiffé, d’exister. En cherchant de la reconnaissance toujours et partout. Besoin de l’emporter dans la discussion. Besoin d’être félicité. Besoin d’être mis à la première place. Besoin d’avoir une fonction ou un titre. Besoin de nous comparer aux autres, de les dénigrer. Besoin de nourrir une fierté qui ne supporte aucune critique. Besoins de nous mettre des exigences, de nous mettre à nous-mêmes la pression, comme on dit.

Il y a des comportements qui relèvent bel et bien de notre inquiétude. Une inquiétude discrète mais puissante... Une inquiétude qui dénature subrepticement notre existence et les existences de ceux qui nous entourent.

Nombreux en sont les exemples tout au long des Evangiles. Exemples de gens arrogants, assoiffés de considération, de puissance et d’argent... De gens anxieux, en fin de compte, à les considérer avec le regard du Christ. De gens anxieux, qui essaient de combler un vide qu’ils ressentent dans leur vie par des moyens détournés.

Et nous-mêmes, si nous nous regardons-nous en face et si nous observons la vie qui s’écoule dans nos rues, dans nos maisons et dans nos rencontres... Combien de ces petits comportements que nous côtoyons tous les jours ne s’inscrivent-ils pas dans cette logique inquiète que nous évoquons ce matin ? Sans parler des caricaturales loteries, des pathétiques concours de miss, des autres galas de stars et courses de vitesse qui pullulent sur nos écrans de télévision et sont censés - je suppose - griser nos sens pour nous faire oublier un peu notre difficulté de vivre en êtres limités, imparfaits, mortels.

Partout, il y a un peu de cette inquiétude qui hante les humains que nous sommes... Et qui nous pousse à des attitudes un peu surfaites, un peu tordues.

Le péché, une détresse existentielle

Il me semble que c’est cette pathologie quotidienne que les anciens appelaient le péché. Ou dit autrement, le péché c’est peut-être bien ces actes dénaturés que nous commettons sous l’emprise de notre anxiété, de notre inquiétude.

La tradition chrétienne a retenu une vision très morale du comportement anxieux. Une vision très légaliste du péché. Comme si agir de manière dénaturée ou tordue relevait d’abord de la faute. Or, sans vouloir nier le mal que nous commettons lorsque nous ne pensons qu’à notre ego ou à nos possessions, je crois que le péché, c’est d’abord et avant tout une détresse existentielle. Cette anxiété qui nous prend et qui nous détourne de la confiance et de l’amour.

Oui, manque de confiance. Manque de confiance que ma vie a de la valeur en soi. Que moi-même, j’ai de la valeur de par ma simple existence. Manque de confiance que Dieu pourvoit à mes besoins et qu’il sera toujours à mes côtés... et ce, jusque dans ma mort. Manque de confiance, peur de manquer, peur de me retrouver seul, abandonné. Et besoin d’y remédier, par n’importe quel moyen.

C’est certainement ce dont nous avons le plus besoin et ce dont nous manquons le plus - même si nous n’en prenons que rarement conscience : la confiance ou la foi (car il s’agit du même mot). La confiance que nous n’avons pas besoin de nous agiter pour nous prouver quoi que ce soit. Et que nous pouvons nous apaiser, que nous sommes en règle, que notre vie est OK.

Qu’il est long, le chemin de la confiance, de la juste confiance... Pas de la confiance théorique ou de la confiance déclarative mais de la confiance réelle, ressentie dans tout notre être, vécue au quotidien, dans un apaisement de nos personnes et de nos relations.

Les vertus du jeûne

C’est aujourd’hui le dimanche du Jeûne Fédéral. Et je ne me fais pas beaucoup d’illusions ; ce Canton ne doit pas connaître beaucoup de gens qui jeûnent réellement en ce jour. Et je doute fort que les membres du Conseil d’Etat, qui pourtant édictent leur fameuse déclaration à cette occasion, jeûnent en ce dimanche. Le gâteau aux pruneaux a définitivement remplacé l’abstinence de nourriture.

Mais cette fête - un peu anachronique peut-être - pourrait pourtant nous servir à nous rappeler aujourd’hui une chose très importante pour nos vies : la nécessité absolue de désencombrer nos vies de ce qui les étouffe ou qui les dénature. Un peu comme les nettoyages de printemps servent à dépoussiérer nos appartements, le Jeûne Fédéral peut nous stimuler à procéder à un nettoyage d’automne de nos existences.

De quoi est-elle faite, mon existence ? Qu’est-ce qui en émane de rayonnant ? Et qu’est-ce qui s’y trouve d’inquiet et s’y exprime toujours de manière tordue ? Comment suis-je avec les autres ? Et derrière tout ça, y a-t-il la confiance ou cette peur sourde et diffuse qui hante tant d’humains ?

Comme le peuple de Jérusalem à l’époque de Néhémie, il est peut-être bon que, de temps à autres, nous remettions nos vies à plat. Pour nous replacer devant une parole qui nous redit l’essentiel afin de pouvoir à nouveau « louer le Seigneur » en toute confiance et nous réjouir de ce que nous sommes et de tout ce qui nous est donné.

Sans forcément nous abstenir de nourriture ou nous traîner dans la poussière, mais en faisant taire en nous le bavardage qui noie la pensée, en nous abstenant de nous agiter en surface... Pour retrouver ce qui est absolument fondamental, créateur de sérénité, créateur de lien et de paix.

Retrouver la confiance

« Ne vous inquiétez pas », dit le Christ. « Ne vous faites pas de souci, n’ayez pas peur ». « Sortez de l’anxiété, de la tension qui crispe ». C’est certainement le message à réentendre en un jour comme celui-ci.

Et c’est un appel fondamental pour toute vie humaine digne de ce nom. Un cri à laisser résonner en soi profondément. Un texte à méditer pendant des heures. D’ailleurs, c’est pendant des heures que les Jérusalémites ont médité les textes supposés restaurer leur vie, lors de leur jour de jeûne. Trois heures à écouter debout les textes sacrés et trois heures pour les méditer et remettre leurs existences à jour, en demandant pardon.

C’est qu’il faut du temps pour que les paroles de la confiance résonnent dans notre être. Pour qu’elles interpellent nos pensées, qu’elles envahissent nos souvenirs et apaisent notre corps. Pour qu’elles évangélisent - en quelque sorte - chaque parcelle de notre personne et de notre existence.

Je peux dire, ici, en quelques minutes, de très belles choses sur la confiance. Et vous pouvez fort bien écouter et saisir mes paroles en quelques instants. Mais de là à vivre de la confiance, aujourd’hui, demain, après-demain et tous les jours qui viennent... Nous avons besoin de nous exposer à l’appel du Christ longuement, patiemment, encore et encore.

Faire confiance sans amasser

Dans un film sorti en salle il y a quelques années, on raconte l’histoire d’un scientifique américain parti en Afrique pour étudier les gorilles. Puis, un jour, ce scientifique a disparu. On l’a retrouvé plusieurs années plus tard, lorsque des chasseurs ont tué des gorilles en forêt et se sont fait attaquer par cet homme qui s’était intégré parmi les animaux et vivait avec eux, à l’état quasi sauvage. Ramené enchaîné aux Etats-Unis et placé en détention, un jeune psychiatre est alors mandaté par la justice pour comprendre ce qui s’est passé avec notre homme. Après un long mutisme et de nombreuses péripéties dans le film, l’homme déclare finalement au psychiatre et, à travers lui, au reste de la société civilisée : « Vous êtes de ceux qui prennent. Vous cueilliez infiniment plus qu’il ne faut, vous emprisonnez et massacrez les animaux comme vos semblables, vous voulez assujettir et maîtriser tout ce qui vous entoure. Vous ne percevez plus vos limites, vous ne voyez plus la beauté qui chante autour de vous ».

« Vous êtes de ceux qui prennent ». Une bonne manière de décrire qui nous sommes souvent et sous bien des aspects. Des humains qui amassent des montagnes de toutes sortes, par anxiété, par manque de confiance.

Alors je vous souhaite un bon jeûne. Ou, du moins, une bonne et sereine réflexion sur l’état de votre existence. Sachant que ce qui importe aux yeux de Dieu, ce n’est pas la poussière dans laquelle vous vous traîneriez mais votre éveil renouvelé à la vie, à la vie qui nous est donnée en abondance et qu’il nous donnera encore.

Ne nous inquiétons pas ! Rien ne pourra jamais nous séparer de son amour et de sa sollicitude.

Amen


Nicolas Besson, 18 septembre 2005

 

 

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