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« J’étais aveugle et je vois ! »
Hors normes
Quelle affaire que cette guérison ! Et encore : la guérison, ce n’est rien - si j’ose dire ; c’est tout ce qui s’en est suivi qui est une sacré affaire ! C’est la réception sociale de l’événement, comme on a coutume de dire dans les cercles d’intellectuels... C’est la réception sociale de l’événement qui pose problème et qui monopolise 3 bonnes colonnes de l’Evangile de Jean. Quel foin, ils ont pu faire, nos braves Pharisiens, autour d’un événement pourtant tellement simple et tellement heureux !
Oui, ce qui me frappe, dans cette affaire, c’est qu’en fait, ça n’est pas le miracle qui intéresse les maîtres religieux de l’époque... ni, d’ailleurs, le devenir plein de promesses de l’homme qui a retrouvé la vue. Non, ce qui les intéresse, c’est le respect de la Loi. D’accord pour le miracle, mais pas un jour de sabbat ! Si on veut guérir, on est prié de le faire selon les normes ! Et la réalité n’a qu’à bien se tenir : elle doit se conformer à la vision pré-établie des choses, elle doit respecter le dogme !
Triste monde que celui dans lequel on ne considère les événements et les gens plus qu’en fonction d’une pensée figée ! Disons le clairement : une pensée trop affirmée risque toujours de nous rendre aveugles à la vie. Et l’on comprend, dès lors que, dans l’histoire que nous méditons ce matin, les plus aveugles ne sont pas forcément ceux que l’on pensait.
L’homme qui a recouvré la vue, lui, il est à mille lieues des réflexions des Pharisiens : il vient de vivre un événement bouleversant ; il est guéri ! Je n’en sais rien - dit-il - qui est cet homme et comment il a pu me guérir. Tout ce que je sais, c’est que j’étais aveugle et que maintenant je vois ! Pourquoi faudrait-il compliquer les choses ? Pourquoi faudrait-il y ajouter quoi que ce soit ? Dire merci, se mettre en chemin et embrasser la vie à bras le corps... c’est tout ce qu’il y a à faire !
La pensée toute-puissante
Chers frères et sœurs, la pensée domine le monde. La pensée explicative et rationnelle... Comprendre, prouver, prévoir, maîtriser, gérer, contrôler, juger... C’est très fortement le cas dans notre univers administratif, commercial et scientifique... Mais ça a également été le cas - de tout temps - dans le domaine religieux. Et déjà, à l’époque de Jésus, on le voit batailler régulièrement avec cette super élite technocratico-philosophique de la foi qu’étaient les Pharisiens. Croire, pour eux, c’est d’abord penser le monde... Penser le monde, ordonner les êtres et les choses, établir l’ordre et la discipline.
Et ne vous trompez pas : je ne suis pas entrain de dévaluer la pensée. Penser, ce n’est pas problématique en soi. Ce qui pose problème, c’est le monopole de la pensée ! Quand on pense pouvoir tout enfermer dans le concept, le système, la parole raisonnable.
Et, à ce propos, il ne nous sert à rien de stigmatiser les pauvres Pharisiens. Ils ne sont qu’une partie de nous-mêmes. Cette partie angoissée en nous qui n’aime pas l’imprévu et les bouleversements et qui cherche à expliquer, à comprendre et à ordonner. Cette partie en nous qui se trouve un peu perdue face à l’inattendu... Même lorsque l’inattendu est un miracle !
Nous ne savons même pas d’où il vient, se plaignent les Pharisiens. Et alors ? Il est venu et il a guéri ! Pourquoi la pensée devrait-elle semer le soupçon, jeter le discrédit sur un événement pourtant avéré ? Faut-il faire taire la réalité pour que la pensée ne se trouve pas déstabilisée ou faut-il, au contraire, retravailler - réformer - revoir une pensée devenue insuffisante pour appréhender la réalité avec justesse ?
PENSER, AGIR ET SENTIR
Paul Ricoeur, un philosophe protestant qui a beaucoup marqué la fin du 20ème siècle et dont je feuillette les écrits, ces derniers temps... Paul Ricoeur affirme que la foi revêt trois aspects. Pour lui, croire, c’est penser, agir et sentir... Penser, agir et sentir.
Penser, tout d’abord... Nous voyons bien de quoi il s’agit. Penser, c’est la théologie, la prédication, le catéchisme... Penser, c’est le débat autour de ce qui fait sens dans la vie, de ce qu’il est juste de faire... Penser, c’est la réflexion autour de la juste interprétation des paroles du Christ... Penser, c’est la parole qui dit la foi, qui en témoigne et qui, tout en étant importante et précieuse, court toujours à nouveau le risque de n’être que du blabla si elle n’est pas accompagnée d’un agir. Jésus ne s’est-il pas souvent battu contre les beaux penseurs et les grands parleurs qui ne faisaient pas ce qu’ils disaient et qui - bien pire - régentaient tout au travers de leurs petites théories étriquées.
L’agir... Nous voyons également ce que c’est que l’agir. L’agir, c’est la vie de foi, les gestes d’amitié, les efforts concrets que nous faisons pour participer à l’édification d’un monde plus humain, d’une solidarité plus effective. Mais l’agir a également ses risques. Notamment le risque qu’ont dénoncé les Réformateurs, avec une force toute particulière, de nous faire croire que notre vie n’a de sens qu’au travers de ce que nous faisons, que Dieu nous aime au mérite, que nos frères et sœurs n’ont de valeur qu’au travers de leurs réussites. L’agir - valorisé à outrance - nous rend inhumains, incapables d’aimer.
Et il y a le sentir... La perception de la présence de Dieu, dans ma vie, dans le visage des autres, au cœur des événements qui surviennent et auxquels il m’est donné de participer. La fonction du sentir est de m’aider à rester collé à la réalité, en lien avec les autres. Mais là encore, sentir a ses risques : le risque dont se méfie viscéralement la tradition réformée qu’à force de ne sentir qu’au travers de ses perceptions propres, on finit par décoller vers des mondes qui n’ont plus rien avoir avec la réalité.
Chers frères et sœurs, vous l’aurez bien compris, pour Ricoeur, croire c’est à la fois et penser et agir et sentir. Parce qu’à jongler entre ces trois modalités, on entre dans un équilibre qui évite les dérapages propres à chacune d’elles. Quand on ne fait plus que penser, plus qu’agir ou plus que sentir, on risque bien de se perdre dans un délire qui n’a rien avoir avec la foi mais qui relève soit d’un dogmatisme, soit d’un activisme, soit d’un sentimentalisme.
Et Ricoeur d’ajouter que ce qui nous manque le plus, à nous les Chrétiens de la tradition occidentale, c’est de sentir. Sentir... n’est-ce pas, d’ailleurs, ce qui manque également le plus à nos Pharisiens, ce jour-là, face à l’aveugle guéri ? La tête dans leur Lois et dans leur activisme religieux, ils ne sont plus capables de sentir le miracle, de sentir le soulagement de cet homme, la joie de sa famille... Ils ne sont plus capables de percevoir la présence de Dieu tout près, qui affleure la réalité. Au point de voir le péché à l’œuvre, là où, c’eest pourtant la guérison qui a surgi !
VALORISER LE SENTIR
Peut-être que, comme moi, vous refaites de temps à autres cette expérience très belle de sentir la présence de Dieu qui affleure le monde. Ces dernières semaines, alors que j’étais à l’armée, dans l’Oberland Bernois, j’ai ressenti, avec une acuité toute particulière, la majesté des sommets, le vert intense des prairies et la délicatesse des fleurs des champs. De même, en paroisse, ces denriers jours, lors de visites et d’entretiens centrés pourtant sur la souffrance et la mort, j’ai été tout particulièrement sensible à l’humanité qui s’exprimait dans ces situations douloureuses, à la solidarité et à la confiance qui se partageaient là. Et à ressentir tout cela, les pensées, les paroles échangées et les gestes tout simples prenaient une dimension toute particulière, s’inscrivaient dans quelque chose de grand et de fort qui ressemblait bel et bien à l’Evangile, à un soupçon de Royaume.
Après avoir été, pendant longtemps et pour une grande part, un croyant qui a beaucoup pensé - rationnalisé - et beaucoup essayé d’agir, je découvre, depuis quelque temps, l’importance de sentir, de ressentir, de percevoir... Car sans cette dimension-là de la foi, j’ai l’impression de naviguer dans une vie croyante incomplète, un peu vide, un peu artificielle, un peu théorique, un peu à distance de la réalité.
Oui, je crois à l’importance de valoriser le sentir. Je crois à l’importance, lorsque nous lisons la Bible, lorsque nous prions, lorsque nous fréquentons le culte, lorsque nous méditons à la manière dont nous voulons agir à la suite du Christ ou venir en aide à ceux qui nous entourent... je crois à l’importance de prendre au sérieux ce que nous ressentons. Et - sans sombrer dans un sentimentalisme béat - d’échanger aussi nos expériences à ce niveau-là... J’en suis persuadé : notre spiritualité en sera profondément renouvelée.
UN ETE POUR SENTIR
Nous sommes en plein été. Les enfants sont en vacances. La vie est en train de prendre une tournure un peu plus calme, pour quelques semaines. Et peut-être bien que ce pourrait être l’occasion, pour chacune et chacun de nous, de se laisser un peu vivre, de faire une petite pause du penser et de l’agir pour sentir... Sentir la beauté de Dieu qui affleure dans ce monde... dans la splendeur de la nature, la douceur de l’amitié, la sérénité des rencontres, la joie des manifestations diverses qui ponctuent les mois de juillet et d’août.
Sentir, simplement sentir... le penser et les faire reviendront bien assez vite.
...
Je n’en sais rien - dit-l’aveugle - qui est cet homme et comment il a pu me guérir. Tout ce que je sais, c’est que j’étais aveugle et que maintenant je vois ! Pourquoi faudrait-il compliquer les choses ? Pourquoi faudrait-il y ajouter quoi que ce soit ? Se sentir vivant... Dire merci, se mettre en chemin et embrasser l’existence à bras le corps... c’est tout ce qu’il y a à faire !
Ainsi soit-il !
Nicolas Besson, 9 juillet 2006
Sauf mention contraire, la prédication de cette page est placée sous contrat Creative Commons 2.5 BY-NC-SA.



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