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J’ai lutté avec Dieu et les hommes !
Prédication du dimanche 11 novembre 2007, Nicolas Besson
Prédication sur Gen 32 : 23-33, Mt 10 : 34-39 et I Tess 2 :1-2
Et la crise est arrivée
C’était un homme qui devait avoir la quarantaine. Il avait déjà bien vécu ; en tout cas il avait tout fait pour établir solidement son existence dans les déserts qui s’étendent entre la Mésopotamie et le pays de Canaan. Il avait tout fait ; il en avait certainement même fait un peu trop.
Voyez plutôt... Au moment de la mort de son père, il avait commencé par voler la bénédiction paternelle à son frère aîné ; histoire de se faire un nom, de se donner un statut. Puis il a quitté son pays pour chercher fortune et, c’est là, à des kilomètres de sa patrie, qu’il a passé 14 ans à tenter de réaliser ses ambitions familiales et professionnelles en travaillant comme fou, jour et nuit, au service de son beau-père qui, il faut bien le dire, a abusé de lui et l’a mené par le bout du nez. Mais il voulait parvenir à ses fins, coûte que coûte, et il n’a pas fléchi un instant dans son projet.
Oui, jusque-là sa vie n’était que lutte... lutte et patience pour son renom, sa subsistance et la création de son propre clan... Et, au bout du compte, il avait plutôt bien réussi : il s’était crée une belle situation. Il s’était « énormément enrichi » dit le témoignage biblique, pourtant d’ordinaire assez avare de ce genre de commentaires.
Mais voilà... la nostalgie du pays l’a saisi ; on n’oublie pas ses racines. On ne noie pas son remords d’avoir lésé son frère, d’avoir écorché sa famille... Son exil géographique et familial lui pesaient de plus en plus cruellement. Et la face cachée voire obscure de sa vie et de son être ressurgissait la nuit, dans ses rêves, ou la journée, au moment de la sieste. Ca n’était plus possible pour lui de continuer sur cette lancée.
Alors, un jour, il décida de rentrer chez lui. Il demanderait pardon à son frère et reprendrait une vie transparente et lumineuse. Il se mit donc en route, avec ses femmes, ses enfants, la horde de ses bergers et de ses servantes, son bétail, ses tentes.
Un soir, lors d’une halte pour la nuit près d’une rivière, il s’est éloigné du campement pour trouver un peu de calme, pour réfléchir tranquillement, pour trouver un peu d’apaisement à ses tourments intérieurs. Ce qui s’est passé après, toute la nuit durant, est difficile à expliquer et à saisir clairement. Ce qui est sûr, c’est qu’il s’est battu. Il s’est méchamment empoigné avec un adversaire qui ne l’a pas lâché et qu’il n’a pas lâché non plus, jusqu’à l’aurore.
Après lui avoir déboîté la hanche, l’adversaire s’est enfin mis à lui parler :
Laisse-moi partir, le jour se lève.
C’est exclu, dis-moi d’abord qui tu es, ce que tu me veux.
C’est à toi de me dire comment tu t’appelles...
Jacob.
Tu t’appelleras Israël... celui qui a lutté contre Dieu et les hommes et qui en est sorti vainqueur.
Et l’adversaire a béni Jacob qui s’en est retourné au campement, épuisé.
Dieu se donne le droit d’ingérence
Celui qui a lutté contre Dieu... celui qui a lutté contre Dieu... On peut donc se battre contre Dieu ou plutôt : Dieu vient à notre rencontre pour se battre avec nous... Et non pas en faisant pleuvoir le feu du haut du ciel, mais au corps à corps, la nuit, près de la rivière. Celui qui a lutté contre Dieu... Et nous vient immédiatement à l’esprit cette autre déclaration : Je ne suis pas venu apporter la paix au monde ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le combat...
...
Dieu vient à la rencontre de Jacob parce qu’il ne supporte plus de le voir gâcher son existence. Comme un casque bleu qui débarque dans une terre dévastée, Dieu s’accorde le droit d’ingérence. Il l’empoigne, il l’immobilise, il s’accroche et le cloue au sol jusqu’à ce qu’enfin il soit écouté, qu’une vraie discussion ait lieu, d’homme à homme, sans faux semblants, sans excuses bidon, sans mensonge. Pour que la vie puisse reprendre, la vraie vie et non cette mascarade superficielle qui finalement ne débouche sur rien.
Et parce que Jacob est un gaillard têtu et solide, Dieu lui décoche un coup à la hanche qui le marquera à vie. Et chaque fois qu’il voudra courir vers la richesse, le renom, la puissance ou d’autres futilités, il se souviendra... Il se rappellera que l’essentiel ne se conquiert pas à la manière d’une brute qui n’a qu’à courir ou frapper pour obtenir ce qu’il veut... mais en douceur, d’un pas tranquille - même boiteux - à l’écoute de Celui qui l’a arrêté dans sa course folle ce soir là.
D’ailleurs, dès ce soir-là, la vie de Jacob va prendre une toute autre tournure. Fini la course à la richesse et aux honneurs ; il se tourne vers les autres, veille aux bonnes relations entre ceux qui l’entourent ; il s’ouvre à la présence de Dieu et entre dans le cénacle des grands patriarches d’Israël.
Un acte d’amour
Chers frères et sœurs, je trouve personnellement qu’elle est difficile à saisir et à accepter, cette image d’un Dieu qui descend de son nuage de tendresse et de douceur pour venir nous secouer ici-bas et remettre nos pendules à l’heure. Et pourtant, que serait l’Evangile si ce n’était pas d’abord un appel à changer, à reconvertir nos regards et nos options de vie, à virer de bord quand nous fonçons la tête baissée vers l’égoïsme, la dépréciation des autres et de nous-mêmes, le découragement et le cynisme.
Oui, le Dieu de la Bible est Amour. Fondamentalement et foncièrement Amour. Mais certainement pas un Amour aveugle qui fait l’impasse sur les difficultés et les égarements. Non, Il est un Amour qui voit clair et qui s’engage, qui lutte, qui aime tellement qu’il ne peut faire autrement que s’ingérer dans la vie de l’être humain pour le sortir de sa torpeur. Un Amour qui s’engage, mais aussi un Amour qui respecte : - quand il se bat, c’est à hauteur d’homme. - quand il se bat, il n’y a ni d’artifices magiques et ni recours à toute l’armée des anges... non, il s’agit d’un franc et loyal face à face dont le but n’est pas de manipuler l’adversaire mais bel et bien de le faire revenir à lui, de lui permettre de rouvrir les yeux, de mener le combat contre lui même et ses démons... afin d’exercer sa liberté autrement.
Le nécessaire combat
Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le combat. Nous le savons bien les uns et les autres, l’existence humaine est loin d’être un long fleuve tranquille. Elle est faite d’étapes, de crises, de sauts, d’égarements et doutes, de recherches et croissances... C’est un fait, c’est ainsi... Et on aurait beau lire tous les livres de théologie, de psychologie et tous les romans qui parlent de la vie, rien ne pourrait nous épargner le fait de faire l’expérience du combat... avec les hommes, le plus souvent... avec Dieu, quelques fois.
Et parfois même - comme Jacob qui prend la décision de retourner vers son frère pour se réconcilier - nous avons beau savoir quel chemin il nous faut prendre pour mieux faire... il n’empêche cependant qu’il nous faudra, en chemin, un soir près du Yabok, mener le combat intérieur qui nous ouvrira les portes à une guérison véritable et totale. C’est une chose de décider et de dire ; c’est autre chose de traverser l’obscurité pour renaître à la clarté.
Que vienne le combat
Novembre 2007... pour certains d’entre nous c’est le temps de la clarté... pour d’autres le temps de la traversée et de l’obscurité... Mais tous, d’une manière ou d’une autre, nous sommes sur la route de la croissance intérieure, sous le regard de Dieu.
Et que nous ayons plutôt besoin d’être secoués et réveillés ou davantage consolés et re-sensibilisés à la douceur de la vie... l’Adversaire - ou devrais-je dire l’Allié - continue à nous interpeller en permanence pour nous inciter à réformer nos existences, à en arracher la mauvaise herbe, pour faire de la place pour ce qui est plus productif... Parce qu’il tient à nous, parce que ce qui compte à ses yeux, c’est notre bonheur.
Alors reste la question de savoir à quel contour il s’est embusqué aujourd’hui pour nous tendre son piège... pour nous prendre au corps à corps et pour nous inciter à l’écouter, à discuter, à ouvrir nos yeux sur ce qu’il veut nous monter... afin que nous conquérions un supplément d’âme, de force vive, d’enthousiasme et de foi.
Nous attend-il, aujourd’hui, impatient et fougueux, dans une page de l’Evangile, dans le sourire encourageant d’un passant, dans les plaintes répétées d’un enfant, dans le chant d’un oiseau, lors de la promenade cet après-midi, dans une exigence ou une intuition que nous ressentons tellement fortement depuis quelques temps et à laquelle nous n’avons jamais fait droit...
Peu importe, tant que nous acceptons le combat qui est à la hauteur de nos forces... tant que nous ne fuyions pas l’appel et le débat auquel Dieu nous provoque...
On peut imaginer que contrairement à l’expérience de Jacob, le revirement ne se fera pas en jour, en un soir. Mais pour rester vivants et vivifiants, il n’y a pas d’autre solution : c’est combattre et débattre avec Celui qui est Amour... Et nous pourrons dire : « J’ai combattu avec les hommes et avec Dieu et j’ai été le plus fort... ou plutôt, j’en suis devenu plus fort. »
Amen



| màj 4 juillet 2010 |