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Il nous faut compter avec le mal...

Marc 13, 14-23 Romains 7, 14-21 Matthieu 5, 3-12

Intégrer le mal

Il nous faut compter avec le mal ! Oui, il nous faut compter avec le mal. C’est ce que déclare - en somme - le Christ à ses disciples. C’est ce que déclare également Paul à sa suite. Et c’est déjà, d’ailleurs, ce que déclaraient Moïse, dans son discours d’adieu aux Israélites, ou les prophètes, dans leurs avertissements au peuple. Que ce soit en dehors de nous ou en nous, il nous faut compter avec la présence persistante du mal.

Et c’est bien vrai, si nous regardons les choses en face : depuis le jour même de notre naissance, n’y a-t-il eu, dans le monde, qu’une seule heure sans guerre ? Qu’une seule heure sans conflits familiaux ? Sans torture dans une prison, sous quelque latitude que ce soit ? Qu’un seul jour sans enfance meurtrie sous le ciel ? Vous en conviendrez : il faudrait être bien téméraire pour répondre par la négative à ces questions.

En tant que Chrétiens, je crois que nous nous devons de rompre d’emblée avec une certaine candeur croyante qui voudrait trop vite arranger la réalité. En effet, affirmer l’amour de Dieu, rappeler l’appel à l’amour que le Christ adresse à l’humanité ou, plus concrètement, essayer de vivre cet amour nous-mêmes, ne résout toujours pas la crise permanente qui secoue le monde et qui chamboule, de temps à autres, nos propres vies. D’ailleurs certains athées nous rappellent à la réalité avec vigueur, lorsqu’il nous disent : « Qu’est-ce qu’elle change à la vie du monde, votre foi en Dieu d’amour ? La vie du monde, en tout cas, ne s’en ressent pas beaucoup, depuis 2000 ans ! » Et force est de reconnaître qu’ils ont raison.

Chers frères et sœurs, il y a deux attitudes courantes face au mal ; deux attitudes auxquels les Chrétiens n’échappent certainement pas. Celle de l’ignorer autant que possible ; d’ailleurs peut-être qu’à cet instant même je vous agace à évoquer cette thématique. Ou, à l’inverse, celle de se laisser obséder par le mal ; au point de se laisser abattre, de se laisser gâcher la vie.

Or, le Christ nous propose clairement une troisième voie, face au déchaînement incessant du mal qui pèse sur le monde : la voie de l’intégration. Oui, nous dit-il, dans le langage de son époque : le mal, il faut l’intégrer dans votre existence. Le mal, il faut compter avec... Dans vos projets, dans les liens que vous nouez, dans les journées que vous vous apprêtez à vivre, dans tout ce que vous entreprenez, le mal sera toujours - ou du moins, souvent - au rendez-vous. De manière massive ou de façon presque imperceptible, au-dedans de vous au travers des autres, la Bête est toujours prête à bondir ou à piquer.

Alors, nous sommes tentés de lui rétorquer : « Maître, quel est donc l’avantage d’intégrer d’emblée la présence du mal, de vivre de la pleine conscience qu’il est bien là et qu’il le sera immanquablement dans tout ce que nous avons à vivre ? » Et il nous répondrait sans doute que nous attendre à la manifestation du mal évite de nous laisser surprendre, lorsque celui-ci arrive. Et que, même si nous devions être atteints dans notre être, voire choqués, nous resterions alors plus à mêmes de faire avec et de témoigner d’une vie différente ; d’instiller - ne serait-ce que timidement - un petit air de Royaume dans notre monde parfois déprimant.

Oui, parole du Christ : avec un grand réalisme, attendez-vous au mal, pour que vous ne soyez pas surpris, déçus, abattus, et pour trouver la disponibilité pour témoigner - au cœur du réel tel qu’il se présente - d’un souffle venu d’ailleurs.

Distiller le bien

Heureux ceux qui se savent pauvres en eux-mêmes, car le Royaume des cieux est à eux. Heureux ceux qui sont doux, car ils recevront la terre que Dieu a promise. Heureux ceux qui créent la paix autour d’eux, car Dieu les appellera ses enfants. Heureux ceux qui sont persécutés, parce qu’ils agissent comme Dieu le demande, car le Royaume des cieux est à eux.

Il m’apparaît, ce temps, avec une clarté de plus en plus grande, qu’il faut avoir acquis une sacrée maturité pour comprendre ces paroles du Christ et pouvoir en faire quelque chose. Etre juste en dépit de l’injustice ambiante, créer la paix en dépit de l’état courant de guerre et de violence, et comprendre que le bonheur réside-là, dans une attitude qui s’inscrit dans une perspective différente de celle à laquelle nous nous agrippons spontanément, suppose assurément d’avoir regardé le mal en face, d’en avoir saisi la force et les mécanismes, et d’avoir expérimenté combien il est beau et fort d’adopter néanmoins un comportement de bonté, d’humanité et de justice.

Heureux les doux - nous dit le Christ. Heureux les semeurs de paix et de justice. Même si la majorité des humains se voile la face devant le mal, même si la majorité des humains a baissé les bras ou se conduit avec cynisme, même si la majorité des humains n’a aucune considération pour ceux qui s’efforcent de construire un monde meilleur, aux yeux de Dieu, ils ont déjà un pied dans le Royaume. Oui, heureux ceux qui ont cette force-là de se confronter au mal et de se faire néanmoins témoins d’une vie désarmée.

Travailler à l’intérieur de soi

Dans un contexte tout autre, celui de la persécution des Juifs de Hollande dans les années ‘40, une jeune femme juive, Etty Hillesum, découvre, avec une intensité toute particulière, la réalité du mal et l’attitude des Béatitudes. Et elle en tire deux prises de conscience majeures.

La première, c’est que, à ses yeux, la vie garde du sens, malgré toute son absurdité. « La vie est pleine de sens - écrit-elle quelques semaines avant d’être elle-même déportée - pour peu que l’on sache y ménager une place pour tout et la porter tout entière en soi, dans son unité. [...] Dès que l’on refuse ou que l’on veut éliminer certains éléments, alors la vie devient absurde ». La seconde, c’est que la paix dans ce monde ne peut advenir qu’au travers de la paix que nous sommes nous-mêmes capables d’apporter au monde. « Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou peuple que ce soit, ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être même à la longue en amour. C’est la seule solution, vraiment la seule, je ne vois pas d’autre issue : que chacun fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu’il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu’il ne l’est déjà. »

Oui, pour ce qui est du mal que le monde subit, Etty Hillesum nous invite à faire cette prise de conscience profonde qu’il fait irrémédiablement partie de la vie de ce monde. Pour ce qui est du mal que nous mêmes nous commettons - ou pour ce que nous-mêmes pourrions ajouter au mal déjà existant, elle nous appelle à un travail de discernement et de désarmement au-dedans de nous.

Se laisser transformer par la grâce

Chers amies et amis, nous ne ferons pas le tour du problème du mal ce matin. Par ailleurs, même si nous élaborions ensemble ce matin une pensée pleine de sagesse à propos du mal, nous ne nous épargnerions pas d’avoir à nous y confronter encore très concrètement, dans les temps à venir, avec toutes les émotions qu’il suscite. Ce matin, j’aimerais simplement vous souhaiter de ne pas vous voiler la face devant ce qui défigure le monde et la vie des hommes (et auquel nous participons parfois), et de ne pas vous laisser abattre non plus par les haines, les violences et les perversions qui paraissent bien faire partie intégrante de la nature humaine. Je vous souhaite simplement de faire un pas de plus dans votre cheminement d’humanisation, à l’appel des Béatitudes prononcées par le Christ.

Finalement, c’est le bon moment pour moi de nous rappeler à chacun que, en tant que Chrétiens, nous sommes invités encore et encore à prendre conscience de l’amour de Dieu pour nous et pour tout être né dans ce monde et que c’est là certainement un moyen pour nous de retrouver la force d’y croire encore, envers et malgré tout.

Les guerres continueront à sévir durant cet été ? L’exploitation des plus pauvres s’accentuera encore dans tel ou tel pays ? La haine, l’égoïsme et la bêtise ont encore des beaux jours devant eux ? Nous-mêmes, nous n’échapperons pas totalement à ce que nous dénonçons nous-mêmes ? Oui, c’est certain ! Mais au milieu de tout cela, le Christ se tiendra à nos côtés et nous redira néanmoins avec douceur : Heureux les doux. Heureux ceux qui créent la paix. Heureux les justes. Dieu compte sur eux.

Je vous souhaite une belle suite d’un été lucide et porteur de paix.

Amen