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Gardez votre calme

Prédication du 11 janvier 2009

Esaïe 30, 15-26 et Marc 1, 6-12

Les périodes de désert

Chers amis, nos vies connaissent toutes, inévitablement, des périodes de turbulence. Périodes de changement et de transition. Périodes de deuil et de séparation. Périodes de maladie ou de déprime. Périodes de perte de sens, parce que ce que l’on croyait, aimait ou vivait jusque-là ne nous satisfait plus. Oui, toujours à nouveau, un jour ou l’autre, fait irruption, dans nos existences, l’inattendu ; cet inattendu qui nous transporte parfois en des lieux inconnus, nous précipite dans des circonstances nouvelles, nous immerge dans des ambiances qui suscitent en nous la souffrance, la tristesse, l’angoisse.

Et voici que nos assurances s’éteignent. Ce que l’on croyait solide s’effondre. Ce que l’on croyait étanche prend l’eau. Dans notre tête, dans notre cœur - et même dans notre corps - c’est le chaos. Nous perdons nos assises sur lesquelles nous avions l’habitude de nous appuyer.

Survient alors toujours cette question : « D’où me viendra le secours ? Qu’est-ce qui pourra me soulager ? Qui m’aidera à me sortir de ce mauvais pas ? » Que la question vienne jusqu’à nos lèvres, qu’elle effleure simplement notre pensée ou qu’elle reste à l’état brut de sensation ou d’émotion, qui d’entre-nous n’a jamais vécu ces instants où nous nous retrouvons, au pied du mur, à se demander comment continuer ?

L’Evangile commence par le baptême

Eh bien, il est intéressant à ce propos, me semble-t-il, de constater que l’Evangile commence par le baptême de Jésus. Chacun des quatre Evangiles commence par le baptême de Jésus et par la déclaration d’amour que Dieu lui fait : « Tu es mon Fils bien-aimé ; je mets en toi toute ma joie ». Ce n’est pas anodin ! Surtout quand on sait quel sera son itinéraire et ce qu’il aura à affronter au cours de sa mission dans le monde.

« Tu es mon Fils bien-aimé ». Avant que ne commence le chemin, avant que ne surviennent les difficultés et l’inévitable souffrance, Dieu assure son Fils de son amour inaltérable.

Et je crois qu’il fait de même avec chacune et chacun de nous, ses enfants bien-aimés. C’est, du moins, ce que nous affirmons au moment du baptême et que j’aime à souligner, à chaque baptême de petit ou de grand que je suis appelé à célébrer, ici dans ce temple : « Tu es l’enfant bien-aimé de Dieu. Il met en toi toute sa joie. Il ne t’oubliera jamais ! ».

Et si finalement, c’était également la déclaration que Dieu nous fait chaque matin, au moment où nous réveillons et où nous allons affronter la journée. « C’est très beau d’ouvrir les yeux - me dit un jour un ami prêtre - et de commencer par prendre conscience que Dieu est là, qu’il m’attend et me dit qu’il m’accompagnera durant la journée qui s’ouvre devant moi. Ça donne une force et une profondeur toutes particulières à ce que j’ai à vivre ; et ça me permet de donner un sens inédit aux événements qui me sont contraires ou me paraissent absurdes ».

Que le lectionnaire de l’Eglise nous invite à méditer le texte du baptême de Jésus en tout début d’année est, en tout cas, un message fort : au seuil de cette année - dont nous ne savons pas de quoi elle sera faite -, comme au seuil de chacune de nos journées, Dieu se tient à nos côtés et nous dit : « Je t’aime. Je mets en toi toute ma joie. Je serai avec toi, quoi qu’il arrive ! »

Et pourtant, le doute

Et pourtant, le doute subsiste... Oui, le doute subsiste ! Lorsque viendra l’heure de la souffrance, lorsque se lèvera un vent froid dans notre vie, il nous est permis d’imaginer, sans honte aucune, que le doute nous saisira peut-être quand même ; ou l’angoisse.

Le Christ lui-même, à l’heure sombre de l’épreuve, crie à son Père qui pourtant lui avait déclaré son amour, au début de son aventure en pays d’Israël : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’est une chose de penser à l’amour indéfectible que Dieu nous porte et d’en parler pour plus tard, au cas où ; c’est autre chose d’être en situation critique, et de vivre la souffrance très concrètement.

D’ailleurs les conciles du quatrième siècle, alors qu’il s’agissait pour eux de se mettre d’accord sur la compréhension qu’ils avaient de la vie du Christ, ont pris sa souffrance très au sérieux, en affirmant qu’il avait vraiment souffert, qu’il était vraiment mort sur la croix et donc vraiment ressuscité. Oui, pour eux, le Fils de Dieu lui-même, « Dieu parmi les hommes » n’a pas fait semblant ; lui-même a souffert et, dans sa souffrance, a connu une angoisse réelle, un doute authentique !

« D’où me viendra le secours ? » « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Puis-je compter sur toi pour de vrai ? ». C’est certainement une question centrale de la vie humaine. Une question commune à l’humanité de tous les lieux et des tous les temps.

Les prophètes de l’Ancien Testament, quant à eux, s’en font l’écho page après page. Et Esaïe d’exprimer, dans le texte que nous avons relu ensemble ce matin, la panique du peuple qui désespère de la fidélité de Dieu et qui enfourche les chevaux pour fuir au galop l’ennemi qui arrive. « Votre seule force, c’est de garder votre calme et de me faire confiance » leur dit Dieu. Et eux de répondre : « Pas du tout ! Nous irons au galop et échapperons aux ennemis ». « Oui, mais vos ennemis seront plus rapides encore, leur dit-il. Vous pouvez compter sur moi ; si vous m’appelez, je vous répondrai. Je vous indiquerai le chemin à prendre ». Mais c’est plus fort qu’eux ; ils ne tiennent plus en place.

Les ressources de la foi

Chers amis, c’est vrai ! C’est beau et fort de croire que Dieu nous aime de tout temps et qu’il sera toujours à nos côtés. C’est beau de saluer sa présence, chaque matin, au saut du lit, et d’imaginer qu’il est notre discret partenaire tout au long de nos jours. Et pourtant, ne nous voilons pas la face : quand vient l’obscurité, nous ne sommes pas à l’abri de la panique. « Alors, me direz-vous, à quoi bon croire ?! »

J’aimerais, ce matin, à propos de l’espérance et du doute, redire deux choses auxquelles je crois fermement et dont je refais l’expérience d’une manière toute particulière et personnelle ces derniers temps. Deux choses auxquelles j’ai déjà fait allusion dans ce temple / cette église, ces derniers mois, de manière peut-être un peu dispersée. - Mon idée, aujourd’hui, n’est pas forcément que nous découvrions du neuf à propos de la Bible ou de la vie spirituelle, mais que nous puissions revenir sur des éléments importants et les intégrer dans nos existences. -

La première chose que j’aimerais évoquer, c’est que se souvenir de l’amour donné aide à espérer. Nous l’évoquions avec plusieurs d’entre vous, jeudi après-midi, lors de notre étude biblique centrée sur le livre des Actes : connaître les récits bibliques qui parlent d’un Dieu qui aime... Avoir pris conscience, un jour ou l’autre, que nous sommes réellement dignes d’amour... Avoir fait l’expérience - ne serait-ce qu’une seule fois - d’une présence à nos côtés, à un moment difficile de notre vie... Avoir pu compter sur du soutien pour affronter les obstacles... nous aide à accepter, au moment où nous nous trouvons à nouveau en situation critique, la possibilité que Dieu ne s’est peut-être pas retiré, qu’il ne nous a peut-être pas oubliés, et que son secours peut bel et bien intervenir. Oui, se souvenir de l’amour donné aide à espérer que cet amour est toujours vivant.

La seconde conviction que j’aimerais souligner encore une fois, c’est que Dieu habite dans l’avenir, selon la fameuse expression du théologien Jürgen Moltmann. Dieu habite dans l’avenir ; ou plutôt, Dieu est avec nous dans le présent, avec juste un zeste d’avance sur nous. Ce qui fait que, dans l’instant présent, nous ne pouvons pas vraiment imaginer ce qu’il va faire dans l’instant qui suit.

Et Moltmann insiste : Dieu est « celui qui était, qui est et qui vient ». Mais il est surtout « celui qui vient ». Celui qui, dans un monde sans cesse en mouvement et soumis au changement, ne cesse de venir et de revenir encore, toujours fidèle à lui-même, mais toujours inattendu et surprenant, parce que déjà un peu en avance sur le présent dans lequel nous-mêmes nous vivons, et dans lequel nous avons tendance à nous enfermer.

Oui, notre présent peut être douloureux et inconfortable ; mais cela ne présage pas de ce qui peut advenir. Le tout est de laisser une chance à Dieu de survenir, dans l’instant qui vient, et de nous guider vers cette vie renouvelée que nous-mêmes, nous n’avons pas encore pu entrevoir.

Gardez votre calme et faites confiance

« Votre seule force, c’est de garder votre calme et de faire confiance. Mais vous ne voulez pas. Vous répondez : « Pas du tout. Nous irons au galop, à cheval. Nos chevaux sont rapides ». « Oui, vos chevaux sont rapides, mais ceux de vos ennemis sont plus rapides encore ». Cependant, moi, le Seigneur, j’espère toujours vous accorder mon appui. Je voudrais me lever et pouvoir vous aider. Quand vous m’appellerez, je vous répondrai. Je ne vous resterai pas caché. Quand vous devrez aller à droite ou à gauche, vous entendrez ces mots prononcés derrière vous : « Voici le chemin à prendre ». Ainsi parle le Seigneur, parole de prophète ».

Oui, chers amis, nos vies connaissent toutes, inévitablement, des périodes de turbulence. Et en ce début d’année, je sais que plusieurs d’entre nous vivent des événements difficiles, douloureux. Par ailleurs, nul ne sait ce que chacun devra peut-être affronter un jour ou l’autre.

Eh bien, dans tout cela, je vous souhaite de soigner cette certitude que Dieu n’est pas loin. Qu’il est à nos côtés, juste un peu en avant. Et que son amour qu’il nous a exprimé le jour de notre baptême et qu’il nous redit tous les matins est solide ; qu’il demeure, même dans nos tempêtes les plus obscures dont il semble absent, alors même que le doute s’empare de nous.

Oui, il sera là quand tout, en nous et autour de nous, sera embrouillé.

C’est l’espérance vivante que je vous souhaite à chacune et à chacun. Et c’est la confiance que j’espère pour mon dernier jour, quand la peur se saisira peut-être de moi. Ce jour-là, je souhaite me souvenir que Dieu est là, très certainement, comme il l’a toujours été aux moments charnières de ma vie, prêt à m’accueillir dans l’instant d’après, étonnant, surprenant, ouvrant des chemins que je n’aurais pas pu imaginer.