paroissedemorges.ch

Morges | Echichens
Accueil >Spiritualité >Quelques prédications >Face à la souffrance
Connexion pdf email

Face à la souffrance

Prédication portant sur Psaumes 22 (2-9), Job 6 (1-13) & Ephésiens 5, (8-14)

La souffrance qui ne la connaît pas ? Je parle ici de celle qui nous laisse au tapis, sans voix...

Les psaumes et le livre de Job nous disent cette confrontation déchirante.

Job, qui est-il ? que lui arrive-t-il ?

Job, c’est cet homme à qui tout a sourit : il est riche, juste et respecté. Il a de nombreux troupeaux, de nombreux domestiques, une descendance, sept fils et trois filles. Il respecte Dieu et tous ses commandements.

Et voilà que le malheur s’abat sur lui , il perd tout : on tue ses serviteurs, on vole ses troupeaux, et dans une tempête, la maison où sont réunis ses enfants s’effondre et les voilà morts, tous les dix. Et puis il est touché lui-même, dans sa santé.

Alors Job prend le deuil.

Bouleversé, métamorphosé par la douleur au point qu’on ne le reconnaît plus, il se tait. 7 jours durant, avec des amis venus à ses côtés, enfermé dans son désespoir.

Sept jours, c’est la durée traditionnelle du grand deuil chez les Juifs, pendant lesquels on reste chez soi, mais aussi après lesquels on pense que la première étape qui suit la mort a pu se faire : celle qui consiste à accepter la réalité de ce qui est perdu, et qui ouvre pour pour un petit bout à la capacité de crocher à nouveau à la vie.

Et voilà que les sept jours sont passés. Job sort du silence. Mais pas comme on s’y attendait.

La plainte de Job

« Job ouvrit la bouche et maudit son jour ».

Sa vie est devenue tellement insupportable qu’il aspire à retourner au néant, à ne plus exister.

Alors, un de ses amis intervient et tente de le raisonner. En vain. Le texte que vous venez d’écouter est la réplique que Job donne à ses paroles.

C’est à nouveau un cri de désespoir et un appel à la mort. Ses propos titubent. « Ce que je souffre, c’est plus que le poids de l’Univers tout entier. Et cela veut dire que Dieu m’a pris pour cible...c’en est trop, ma vie n’a pas plus aucun goût. Je vais même plus loin : ma vie, je la vomis. Dieu ne m’a pas encore achevé, qu’il arrête de jouer avec moi et qu’il achève son travail... »

Une plainte face à Dieu

Ecoutez ce cri et regardez, imaginez le visage de Job. Il dit sa douleur : il ne pense pas à mettre lui-même un terme à sa vie, il est né de Dieu. Ce qu’il lui demande, c’est qu’il lui donne le coup de grâce : qu’il retire sa main protectrice et qu’il achève le sale boulot qu’il a commencé !

Le sale boulot que Dieu a commencé, un Dieu qui tire des flèches empoisonnées, un Dieu qui persécute...

Qui dit persécution, dit volonté de nuire, haine et violence intentionnelle. Job en est arrivé à voir Dieu ainsi, comme un tortionnaire.

Une confrontation à l’absurde

Mais je crois que ce qui fait la plus mal à Job, c’est qu’il ne comprend plus...

J’observe que sa plainte et sa révolte ne le poussent pas à renier sa foi. Il ne la remet même pas en question. Il se sent perdu, il ne sait plus, il ne trouve plus ce qui faisait l’axe de sa vie. Des sentiments se bousculent en lui et il les dit. On peut les comprendre, et les expliquer, par ce qui lui est arrivé, ou par sa personnalité.

L’important je crois, n’est pas là : si je dis que Dieu m’en veut, si je crie et que je l’accuse, je dis aussi ma certitude qu’il est là, qu’il m’entend, qu’il compte pour moi... De bout en bout.

La plainte de Job va être longue, mais il se place toujours vis-à-vis de Dieu.

Et pour moi, cela fait toute la différence. Même si Job se sent aliéné, dans le sens qu’il ne comprend plus, qu’il est hors de lui, il reste toujours celui qui est concerné par Dieu et qui l’interpelle. Il crie, il vocifère, il emploie des images dramatiques, il ose dire : il ne s’enferme pas, il ne craint pas de partager ce qu’il ressent.

Face à l’absurde aujourd’hui

Quelqu’un me disait récemment qu’avec tout ce que l’on entend des tremblements de terre, aux ouragans, aux guerres, aux attentats, à la grippe aviaire mais aussi aux pertes d’emploi et à la violence quotidienne, la coupe était pleine et que cela le confirmait dans son idée que Dieu n’existe pas.

Un autre ami me disait ceci : « Avec tout ce qui se passe, je n’arrive pas à pardonner à Dieu... »J’ai eu un premier réflexe d’expliquer - je ne sais pas quoi - un réflexe pour innocenter Dieu. Mais je me suis tue et la question de pardonner à Dieu a trotté dans ma tête.

Pardonner à Dieu ?

Que devrait-t-on lui pardonner si ce n’est le sentiment que le monde, la société, notre vie ne correspond pas à ce que nous attendons. Nous aspirons à la délivrance des êtres humains qui subissent la violence, et l’injustice, nous nous révoltons contre l’arbitraire, contre le mal, et nous avons le désir d’un monde et d’une vie meilleure. Comment ne pas comprendre cette aspiration ? Nous sommes déçus, comme si nous avions été trompé par Dieu qui ne tient pas ses promesses...Mais le Dieu que nous voulons alors, c’est un Dieu tout Puissant, qui réglerait tout sur la Terre, des ennemis aux maladies et aux tempêtes...Et le pas est vite franchi que, puisqu’il n’est pas ainsi, nous sommes autorisés à l’oublier.

Se plaindre comme Job

Oublier et nous plaindre. Oublier et déprimer...Oublier et nous plaindre à nouveau, en pensant que Dieu ne nous entend pas.

Mais en sachant que le Christ est venu

Peut-être que nous devrions plus nous permettre d’être comme Job...mais en sachant qu’aujourd’hui, s’il convient de garder notre regard tourné vers lui, il convient aussi de nous rappeler que le Christ est né, qu’il a vécu parmi les hommes, qu’il est mort et ressuscité.

Dieu ne nous est plus aussi lointain et il a partagé notre vie d’humains.

C’est à Jésus, que nous avons à regarder ...c’est vers lui que nous pouvons crier, comme le démoniaque qui l’insulte, ou comme Marie qui ne se gêne pas de l’accuser d’avoir laissé mourir son frère.

Et qu’il nous montre un chemin

Le récit des quatre évangélistes désigne un Jésus qui n’est pas indifférent à un questionnement sur la souffrance et le mal.

Mais Jésus nous dérange et il nous surprend, dans sa manière d’y répondre. Il témoigne d’un Dieu qui ne vient pas combler directement nos manques, qui ne vient pas nous faire échapper à notre réalité d’humains. Il témoigne d’un Dieu qui entre lui-même dans la réalité de ce monde, et qui va jusqu’au bout pour annoncer son message d’Amour, qui laisse même aller son fils jusqu’à la Croix pour démasquer les puissances de haine et de mort du monde. Les puissances de haine et de mort de chacun de nous.

Celui de la lutte contre les Ténèbres qui est choix de vie

Le Christ nous invite à entrer dans ces Ténèbres là, pour nous battre contre elles et y faire naître petit à petit, doucement, la lumière de son amour. C’est là que tout se joue :

ou je reste enfermé dans mes ténèbres et je me pétrifie dans mes certitudes, persuadé que Dieu fait faux et que moi je sais ce qu’Il aurait à faire...

ou je cherche à aller vers la lumière offerte par Lui.

Pardonner à Dieu en regardant le Christ

Alors dans cette perspective que signifie pardonner à Dieu ? Il n’y a pas de recette mais les choses, je crois, se jouent dans le regard que nous avons sur Lui. Dieu n’est pas là pour combler nos manques, il n’a pas de baguette magique qu’il utilise pour changer la réalité du monde.

Dieu est à lire dans le visage du Christ, il est à découvrir dans la douleur de la Passion....Son Amour ne veut forcer personne mais il est là, il reste toujours là, prêt à entendre les cris et les souffrances. D’une manière mystérieuse et discrète... qui nous permet de tenir bon.

C’est un renversement par rapport à certains de nos rêves, une frustration par rapport à notre désir de comprendre, de tout gérer.

Comme pour Job, comme pour le psalmiste, Dieu veut exister dans une relation, qui résiste envers et contre tout. Une relation, qui comme toutes les relations ne se fait pas à sens unique.

Et en m’engageant dans un rapport de réciprocité

Si Dieu est à mes côtés, je suis appelée à être à ses côtés dans sa souffrance d’Amour pour l’humanité.

C’est une nouvelle grammaire relationnelle qu’il nous offre et c’est là que Job - et nous aussi, allons souvent buter. Dans son cri, Job demande à Dieu de se conformer à ce qu’il veut et même si sa demande part de sa foi, elle est exigence de le faire plier à sa volonté à lui Job.

Se laisser désarmer et être veilleur

Le Christ nous dit autre chose : laissez-vous désarmer...laissez vous désarmer et changer votre regard sur Dieu. Il est lumière à naître qui se découvre très concrètement dans les gestes, les manières d’être que Jésus a eu avec ceux qu’il a rencontrés. Ce n’est pas une idéologie morale, ce ne sont pas des « il faut »

Bonhoeffer dit que ce que nous sommes appelés à être « des enfants de la terre qui ne s’isolent pas, qui n’ont rien à proposer pour amender la terre, qui ne sont pas meilleurs que le monde. Mais qui veillent en commun, en plein centre du monde, dans sa profondeur, sa banalité et son assujettissement, mais qui ne quittent pas des yeux le lieu où ils perçoivent, dans l’étonnement, la rupture de la malédiction, le oui profond que Dieu dit au monde... »

Nous pouvons simplement être des guetteurs, des veilleurs, qui témoignent d’un autre regard possible, un autre regard sur moi, sur toi, toujours ouvert... celui de la compassion à partager.

C’est là tout le paradoxe : notre seule force est d’en avoir aucune...Il n’y a rien à expliquer devant le mal, il n’y a pas de jugement à poser, de conseil à donner - et c’est justement les conseils qui ont tellement révolté Job. Il y a à montrer une vie plus forte que la mort, un choix posé comme un élan, une direction offerte.

Nouvelle naissance et éveil

A Nicodème, Jésus disait que le Royaume est nouvelle naissance. Découverte d’un nouvel amour, un amour qui tient au cœur de la rencontre.

Je me souviens avec une netteté toute particulière du jour où un moine qui me voyait pleurer s’est levé de sa place et s’est approché de moi pour me donner la main. Pour moi, il était visage du Christ et appel à la vie.

Le Royaume de Dieu, c’est cela. L’homme qui lutte, qui crie, mais qui reste en lien avec Dieu, qui ne l’oublie pas. Et à côté de lui, son frère, sa sœur en Christ attentif à ce qu’il est, à ce qu’il dit.

Allons visiter nos nuits non pour y rester, mais pour en dire le difficile et pour les transformer en désirs, en prière à Dieu et à son Fils

Ouvrons nos oreilles. Et nous entendrons les relais de sa voix dans nos compagnons d’humanité, dans ce que nous échangeons avec eux : des mots, des gestes, des regards C’est la vie qui triomphe, renouvelée par ce qui a pu advenir des tempêtes traversées.

C’est l’appel à la confiance, à aller vers la lumière et à en garder la trace.

Aie confiance, Eveille-toi, toi qui dors, lève-toi d’entre les morts et le Christ t’éclairera.

Amen


Claire Hurni, 30 octobre 2005

 

 

Creative Commons License Sauf mention contraire, la prédication de cette page est placée sous contrat Creative Commons 2.5 BY-NC-SA.