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Échos du travail d’aumônerie

Prédication du dimanche 20 avril 2008, Ira Jaillet

Échos du travail d’aumônerie

Une image qui m’accompagne beaucoup ces temps-ci est celle de la source. Elle est synonyme d’origine, de vie, de générosité, de clarté, d’une soif assouvie, mais aussi d’une mise en route. La source ne reste pas confinée à elle-même, elle s’écoule, ouvre un chemin, raconte une histoire, devient une histoire. Je vous remercie de m’accueillir au milieu de vous et à votre culte ce matin. Je me réjouis qu’ensemble nous prenions le temps de nous tenir près de notre source : l’Evangile de Jésus- Christ, la Bible, la tradition réformée qui renvoie toujours à cette seule et unique réalité qui nous sauve, la grâce de Dieu, son désir de nous voir vivre, de nous voir prendre notre élan en lui, source et origine de toute vie.

Je m’appelle Ira Jaillet, je suis pasteure, et ma vie se compose de multiples facettes : ma vie de couple et de famille avec un pasteur en paroisse à St-Cergue et nos 4 enfants, dont 2 adolescents, un 40% à l’aumônerie des Hautes Ecoles auprès des HES et de la HEP, un 30% en paroisse à Vufflens-la-Ville pour le secteur enfance et catéchisme, et un engagement bénévole dans l’association des pasteurs et diacres et la société pastorale suisse. L’aumônerie HES/HEP est récente. Elle date de l’an 2000, d’Eglise à Venir, et se construit dans des filières comme la Haute Ecole Cantonale Vaudoise de la Santé, la Haute Ecole d’Ingénierie et de Gestion, l’Ecole Hôtelière ou encore la Haute Ecole Pédagogique. Un paysage des Hautes Ecoles soumis au processus de Bologne, en pleine mutation, de même que celui des Eglises vaudoises, réformées et catholiques, qui se retrouvent comme institutions de droit public auxquelles l’Etat de Vaud confie des missions, spécifiques et communes, accomplies notamment par les aumôneries, dorénavant officiellement œcuméniques. Nous sommes deux pasteures et un aumônier catholique laïc, tous à temps partiel, à desservir les différentes écoles. A la différence de l’aumônerie des Hautes Ecoles UNIL/EPFL, qui se constitue en partenariat avec les deux Hautes Ecoles et qui a déjà une longue histoire, nous sommes arrivés dans les toutes nouvelles filières HES sans avoir été sollicités, un peu comme des voyageurs de commerce qui frappent à la porte et proposent leurs services. La diversité de l’accueil et la diversité des places que nous avons pu prendre dans les filières mériterait à elle seule un exposé et donne une idée sur le lien complexe, problématique, ténu que la société civile, et notamment le monde de la formation, entretient avec les Eglises et son passé chrétien. Nous avons passé beaucoup de temps entre collègues à nous encourager et à comprendre ensemble ce que nous faisons exactement quand nous sommes aumôniers dans ces écoles. Je vous ai apporté des documents qui vous donnent un reflet de nos activités. « Nous travaillons dans le respect le plus stricte des personnes, de leurs cheminements et de leurs convictions. Toute personne impliquée dans cette école peut s’adresser à nous, là où elle en est dans son cheminement de vie. » Ces phrases nous les répétons d’année en année, de lieu en lieu, quand nous présentons l’aumônerie. De mon point de vue, ce que nous faisons et proposons est comme une illustration de la nouvelle constitution vaudoise et de ses articles sur les Eglises et communautés religieuses. (Citation) Concrètement, nous proposons des activités ancrées dans la tradition chrétienne, des activités ouvertes à la connaissance des autres religions, des activités aux prises avec le regain d’intérêt actuel pour le spirituel « à toutes les sauces », si j’ose dire. Mais avant toute chose, nous incarnons un certain type de présence, que nous souhaitons et vivons comme nourri par cette source que j’ai évoquée au départ. Au milieu de personnes souvent ballottées et fatiguées, parfois désabusées, la plupart du temps déroutées dans leurs valeurs et repères profonds, nous nous faisons le reflet d’un regard, d’une présence, d’une bienveillance et bonté, et même d’un temps, autres. J’en parlerai plus amplement au moment de la prédication.

Prédication

Je parlais de déroute. Au fond, dans notre travail, nous essuyons pleinement cette déroute : une société qui instaure de plus en plus un fossé entre ses prétentions et ambitions, son langage politique officiel, et ce que les personnes vivent très concrètement dans leur lieu de profession ou de formation. Déroute des individus par rapport à leur ressenti et motivations et le cadre qu’on leur propose. Déroute par rapport à des orientations qui se voulaient éclairées, laïques, synonymes de maturité responsable, humaniste, indépendante de toute inscription religieuse. Et qui s’avèrent déjouées par la réalité humaine, claire obscure, toujours. -Ce n’est pas pour rien, que le péché s’est trouvé au cœur de la préoccupation religieuse. C’est que le mal est là, tapi devant notre porte, tapi en nous, tout un monde sauvage, dévorant, ou pire, manipulateur, menteur.- Déroute par rapport à une vie collective déchirée entre un langage de management technocratique, obsédé par la perfection et des résultats chiffrables, brillants, affichables, et la soif d’appartenir, de s’intégrer, de contribuer et d’être reconnu. Déroute par rapport à des religions comme l’islam qui posent sans complexe l’exigence de Dieu et la foi à l’égard de l’humain et de toute société. En tant que réformés, plus particulièrement, nous sommes tiraillés entre des retours à l’appartenance religieuse qui ignorent l’altérité et la pluralité et une attitude d’ouverture et de tolérance qui rend l’identité croyante floue. J’ai très régulièrement des discussions avec des personnes engagées dans la foi chrétienne qui ne comprennent pas que l’aumônerie propose d’aller à la rencontre d’autres religions et n’invite pas, tout simplement, à connaître le Christ. Je parle de déroute, et de mon point de vue, notre propre institution, l’EERV, participe pleinement de tout ceci. La première tâche, me semble-t-il, dans ce contexte, pour l’aumônière que je suis, pasteure consacrée par notre Eglise, c’est de rester bien ancrée au milieu de cette déroute. Cela me fait penser au psaume 1 : elle est très ancienne en fait, cette expérience de vivre au milieu d’un monde en déroute et le constat que la méditation, la prière, l’enracinement dans la parole de Dieu et la pratique religieuse, donnent de la solidité, contrairement aux brins de paille que le vent éparpille. Pour moi, très clairement, le temps est venu de travailler à notre enracinement, à notre ancrage, à notre assise existentielle. Particulièrement pour nous, les ministres. Alors que la frénésie des institutions en mutation, les attentes contradictoires, l’éclatement de nos activités, l’importance donnée au chiffrable nous ébranlent et nous happent, je ressens quelque chose que le prophète Esaïe dit très bien en s’adressant à des personnes d’il y a plus de 2700 ans. « Voici ce que déclare le Seigneur Dieu, le Saint d’Israël : « Vous ne serez sauvés qu’en revenant à moi et en restant tranquilles. Votre seule force, c’est de garder votre calme et de me faire confiance. » Vous répondez : « Pas du tout. Nous irons au galop à cheval. » « Oui, vous irez au galop à cheval, mais pour prendre la fuite. » Vous dites : « Nos chevaux sont rapides. Oui, mais vos poursuivants seront plus rapides encore ! » Mais quand je dis ancrage, je ne dis pas conservatisme, je ne dis pas « Revenons en arrière » au temps où nous dominions seuls le paysage religieux de ce canton, je ne dis pas « seule l’EERV ou la paroisse est notre roc », je dis : où que nous soyons, au travail, en famille ou en Eglise, dans la déroute et les mutations actuelles, parmi les personnes qui, souvent, souffrent et se perdent, seul l’ancrage dans l’amour de Dieu nous sauve. Seule la grâce, seule la source nous donne à la fois vie et ancrage, mobilité et assise. Dans ce contexte, j’aime énormément le chapitre 8 de l’épître aux Romains, mais aussi les enseignements de Jésus à l’adresse de ses disciples qui montent avec lui à Jérusalem, pour une gloire qui est celle de la croix. Ce sont les textes bibliques que nous avons entendus. Quand je dis ancrage, voilà ce sont ces textes qui m’enracinent dans une identité que je vis comme chrétienne, réformée, mais aussi proche de l’enseignement de Bouddha ou d’autres grandes figures religieuses de l’humanité. Ce que le Christ nous a apporté, me semble-t-il, ce sont deux choses : tout d’abord, l’amour premier, irréversible, gratuit, vivifiant d’un Dieu Père pour chacun de ses enfants. La conviction, comme le dit Saint Paul, que rien ne peut nous séparer de cet amour. RIEN ! Autrement dit : la Source, elle, s’offre indifféremment à tout un chacun, vous, moi, tous les humains de l’humanité toute entière, quels qu’ils soient. Luther dirait : il n’y a pas de mérite. La grâce vient à nous, elle nous sauve, parce que c’est cela la grâce, parce que c’est ainsi que Dieu est à l’oeuvre. Pour moi, cela veut dire très clairement, et je le mets en pratique dans ma manière de vivre mon ministère, que nul n’a le droit de se substituer à cette source en voulant en réglementer l’accès. Et aussi, comme le dit Paul, que cette Source, l’Esprit, œuvre mystérieusement à l’intérieur de chacun. Autrement dit, quelle que soit la personne que je rencontre : Dieu est déjà là. Et ma plus grande crainte en tant que ministre, très sincèrement, c’est de blesser ce Dieu, cet Esprit à l’œuvre dans l’autre, que ce soit à l’aumônerie, au culte de l’enfance ou au catéchisme ou encore aujourd’hui avec vous. Très nombreux sont par ailleurs ceux qui sont en conflit avec les religions ou les Eglises parce que l’Esprit en eux a été blessé, parce que leur libre accès à la Source a été sali, trahi, bloqué. En tant que ministre, je peux témoigner de cette Source, je peux louer sa générosité, je peux en communiquer l’Espérance, mais je ne saurai m’en faire le gestionnaire. Cette prétention-là, c’est ma conviction, a coûté la vie à Jésus. On l’a remis aux Romains parce qu’il a déréglementé l’accès à la Source. A boire pour tous sans passer par ceux qui étaient payés pour dispenser l’eau de la source, voilà quel message a causé sa passion et sa mort. Voilà aussi qui détermine mon attitude dans le dialogue interreligieux et interconfessionnel. Le deuxième point dans ce que Jésus nous a apporté : la fin de toute domination. La source s’offre à tous, sans acception de personne. Mais la source ne peut s’écouler dans une existence verrouillée, fermée, obsédée de devoir se légitimer, perdue dans des activités pour combler le vide à l’intérieur et la peur de la mort, de ne pas « AVOIR » la vie, de l’avoir reçu en prêt non en possession, prise dans des rapports de domination, de concurrence, d’écrasement. Tout ceci est ce qui peut faire de nous des êtres qui meurent assoiffés à défaut d’avoir accepté de boire quelque chose qu’ils ne sauraient se procurer par eux-mêmes. Pas de domination. Un seul Kyrios, un seul « dominateur », celui qui a désarmé la domination en se laissant dominer sans succomber à l’esprit de domination. Notre Kyrios Seigneur, est l’aîné d’une série de frères et sœurs, co-héritier, co-humain, qui ouvre l’accès à la source par sa liberté, une liberté de communication, d’amour, de générosité, de désir de vie, de dignité, de bonté, de beauté. C’est ce que Jésus enseigne à ses disciples sur le chemin de Jérusalem. Et c’est ce que, aussi, je ferais valoir où je suis amenée à m’exprimer. Aucune religion ne saurait se substituer à la Source. Aucun serviteur de la Source ne saurait se transformer en grand Sorcier de la Source, en gestionnaire de la Source. Quelle que soit sa religion ou confession. Voilà quelques réflexions, un bout de témoignage. J’aimerais terminer en disant que nous sommes riches et bénis par l’Evangile, par le Christ, par ce que notre tradition nous permet de vivre et de partager.

Amen.