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Du silence pour éprouver le réel
Texte de référence : Luc 1, 5-22
MANQUE DE FOI
Tu n’as pas cru à mes paroles qui se réaliseront pourtant au moment voulu ; c’est pourquoi, tu vas devenir muet et tu seras incapable de parler jusqu’au jour où ces événements se produiront.
Chers amis, c’est une histoire que j’aime beaucoup retrouver, d’année en année, à l’approche de Noël. Celle de Zacharie ; un personnage haut en couleurs, dans un décor que l’on peut imaginer à la fois exotique et grandiose (le mythique temple de Jérusalem)... Et par-dessus tout, les volutes de fumée et les effluves odoriférantes de l’encens...
Et pourtant, il ne s’agit pas d’une histoire toute romantique, il ne s’agit pas d’une histoire toute douce ; parce qu’elle comporte cet élément surprenant - presque choquant - du silence imposé brutalement à Zacharie, alors que ce dernier veille tranquillement au bon ordre dans le Temple.
Tu n’as pas cru à mes paroles ?! - lui dit l’ange - tu vas donc devenir muet jusqu’au jour où les événements que je t’annonce se produiront.
Étrange manière qu’a Dieu de guérir son vieux prêtre de son incroyance. Oui, je dis bien de son incroyance ! Parce que Zacharie a beau être prêtre, il a beau passer son temps dans les affaires de la religion et méditer la Loi des anciens... Il a beau être juste, généreux et honnête... Il n’en est pas moins un incroyant.
Et nous l’aurons bien compris. Ce n’est pas qu’il rejette l’existence de Dieu (de toute manière, à son époque, Dieu existe, ça ne fait aucun doute pour qui que ce soit). Non, ce à quoi il ne croit pas, c’est à la possibilité que les choses puissent changer. Que la vie puisse prendre d’autres tournures que celles qu’il s’était imaginées. La vie... sa vie, celle de sa femme et à entendre l’ange, même celle de son peuple tout entier.
Comment veux-tu que je te croie ? dit-il à l’ange. Comment saurais-je que ce que tu m’annonces est vrai ? Car je suis vieux et ma femme aussi est âgée !
Il est finalement moins exotique que ce que j’aurais pu croire, le prêtre Zacharie. Moins éloigné de moi que ce que j’aurais pu penser. Parce que lire Bible, d’accord... Célébrer le culte, chanter des cantiques (ou de la musique sacrée) d’accord... Fêter Noël et me réjouir à la lumière des bougies, d’accord... Mais de là à croire, très concrètement, que la vie peut prendre une tournure inespérée... il y a un saut qualitatif auquel je ne suis jamais vraiment prêt.
Oui, finalement Zacharie n’est que le frère de tous les grands personnages bibliques dont Dieu s’approche pour transformer leur existence et qui expriment d’abord et avant tout choses leur doute, un doute profond face aux possibilités nouvelles qu’on leur annonce. Vous vous souvenez de Moïse... Moïse qui, devant le buisson ardent, s’excuse, en disant : Mon Seigneur, comment veux-tu que je parle au pharaon et que je soulève mon peuple. Je suis bègue. Et Esaïe : Seigneur, prends quelqu’un d’autre pour être prophète, moi, je suis trop jeune. Et Sara qui rit, quand les trois voyageurs lui annoncent qu’elle est enceinte. Et Marie, même Marie dont la tradition se souvient avec tellement de douceur, qui déclare, juste quelques versets après notre histoire : Comment cela sera-t-il possible que j’enfante, je suis vierge ?
Ne sont-ils pas tous... Ne sommes-nous pas tous - avant même d’être des homo sapiens - des homo dubitans ? C’est-à-dire : marqués par le doute ? Travaillés et tiraillés par le doute ? Enfermés dans le doute ?
INVITES AU SILENCE
C’est pourquoi, tu vas devenir muet et tu seras incapable de parler jusqu’au jour où ces événements se produiront.
Face au doute qui nous fait nous replier sur nous-mêmes, qui nous pousse à rétrécir le champ de notre regard et qui diminue notre ouverture à la réalité... le silence s’avère, en fin de compte, être un excellent remède.
Une abstinence de paroles ; parce que nos paroles - souvent trop abondantes et trop superficielles - ne font qu’exprimer notre retenue et notre frilosité, tuant ainsi d’emblée toute nouveauté qui pourrait déranger nos idées reçues, exterminant ainsi dans l’œuf tout ce qui pourrait naître d’inattendu.
Oui, Zacharie se voit imposer un jeûne de paroles tueuses d’espoir, et, ainsi empêché de proférer ses doutes, il est contraint à observer, à sentir, à percevoir, à se faire attentif à ce qui se passe autour de lui, à ce qui vient à lui, à ce qui mûrit discrètement dans sa maison.
Essayez vous-mêmes de passer une journée sans parler... Le silence - vous en avez peut-être déjà fait l’expérience - nous fait entrer dans une autre manière de percevoir le monde, dans une manière plus pointue de percevoir la vie. Le silence nous ouvre à une réalité renouvelée.
Zacharie, pendant les mois de grossesse d’Elisabeth, va devoir se confronter à la réalité, sans pouvoir protester contre ce qui le dérange, sans pouvoir arranger les choses à sa manière, sans trouver d’excuses pour fuir.
D’ailleurs, il se pourrait bien que des paroles, entendues et méditées durant toutes ces années passées au service du Temple, prennent également tout à coup une autre résonance pour lui, dans le silence ; lui révèlent une profondeur à laquelle il n’avait jamais eu accès.
Il est un silence - dit Camille Belguise... Il est un silence dans lequel on n’entend plus que l’essentiel, on accueille les êtres et les événements tels qu’ils se donnent, on découvre des possibilités jusque-là jamais entrevues.
UNE NOUVELLE NAISSANCE
Pour ne pas étouffer ce qui est en train de germer dans notre vie, pour ne pas manquer ce qui va naître autour de nous, pour se laisser soi-même travailler de l’intérieur afin d’être prêt à accueillir ce qui va advenir... il est indispensable de trouver le silence adéquat.
C’est l’intention première qui a présidé, au 6ème siècle, à l’instauration du temps de l’Avent. Avent, Adventum... Le temps où les choses adviennent. Et, vous le savez peut-être, le temps de l’Avent était autrefois un temps de jeûne. Un temps où l’on mangeait un peu moins et où l’on faisait un peu moins de bruit que d’ordinaire, pour être attentif aux choses plus essentielles : aux liens familiaux et villageois notamment, à l’Evangile et aux contes édifiants, à la musique et au chant, à la magie du scintillement du feu.
Je ne suis pas un adepte du jeûne - à tort certainement... Mais je crois à l’importance , de temps à autre, de faire un peu moins de bruit et d’agitation. D’arrêter la course, de laisser l’efficacité aux vestiaires, d’oublier la rentabilité, de faire une pause dans les responsabilités et les soucis... pour s’offrir un peu de tranquilité.
Et je ne vous le cache pas, ça me semble être un véritable combat, dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui, d’arriver à sortir de la course. Et Noël s’est peut-être même transformé en la saison la plus électrique de l’année. Mais je sais que suspendre mon agitation est la seule manière de pouvoir accéder à une renaissance réelle et profonde.
D’ailleurs - et je pèse mes mots - rien de ce qui m’a profondément transformé dans ma vie n’est jamais advenu dans la précipitation et dans le bruit. Mes grandes intuitions et prises de conscience qui ont orienté mon existence, mes amitiés les plus fortes qui me font vivre, ma capacité d’accueillir chaque jour comme un cadeau, mes grandes et mes petites résurrections qui m’ont permis de continuer la route... tout cela a toujours eu lieu dans les moments d’un relatif silence, d’une relative paix... Des moments où j’ai pu prendre le temps de m’ouvrir à ce que je ne connaissais pas encore, à ce que je n’aurais jamais pu envisager au cœur du stress quotidien.
Chers frères et sœurs, j’en suis convaincu : il y a bien plus de possibilités qui nous sont offertes dans nos vies que ce que nous pensons ; mais pour les découvrir, il nous faut prendre le temps de faire taire notre doute et notre cynisme maladifs pour nous ouvrir à ce qui vient.
SENTIR LES PARFUMS
Zacharie, pendant plusieurs mois, ne parlera donc plus ; jusqu’à ce que l’inespéré se produise. Il se contentera de regarder, d’écouter et de sentir.
Et lui dont le métier est justement lié aux odeurs et aux senteurs - les odeurs de viande rôtie émanant des sacrifices, les parfums que l’on brûle pour qu’ils montent au ciel ; l’encens, la myrrhe et les subtils mélanges de senteurs que l’on assemble en fonction des festivités... Oui peut-être bien qu’il découvrira que les odeurs expriment souvent plus fidèlement la réalité que les paroles.
L’odeur de la prière qui monte de l’autel pour dire à Dieu le désir de lui être agréable. L’odeur du pain frais qui invite à se réunir et à se réjouir ensemble. L’odeur de la magouille et de la dispute qui pousse à s’éloigner, à prendre un peu de recul. L’odeur de la fête et des bougies qui rallume en nous notre esprit d’enfance.
Oui, s’il n’a pas cru les paroles de l’ange, peut-être Zacharie sentira-t-il le parfum du renouveau ? Et vous, sentez-vous un parfum de renouveau dans votre existence ?
Faisons silence et soyons attentifs.
Amen
Nicolas Besson, 18 décembre 2005
Sauf mention contraire, la prédication de cette page est placée sous contrat Creative Commons 2.5 BY-NC-SA.
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| màj 8 mai 2012


