paroissedemorges.ch

Morges | Echichens
Accueil >Spiritualité >Quelques prédications >Du sacré au profane
Connexion pdf email

Du sacré au profane

Prédication portant sur le Psaume 137, Jérémie 29 (4-7) et Galates 3 (21-29)

DE JERUSALEM AU MONDE ENTIER

Assis au bord des fleuves à Babylone, nous pleurions en évoquant Sion (...) Comment pourrions-nous chanter un cantique du Seigneur sur une terre étrangère ? Ô Jérusalem, si jamais je t’oublie, que ma main droite se paralyse. Si je cesse de penser à toi, si je ne fais pas de toi ma seule joie, eh bien, que ma langue se colle à mon palais.

Le peuple d’Israël est en exil ; encore une fois. En exil... loin de chez lui. Séparé des collines familières qui ont vu se dérouler tous les événements de son histoire sainte ; qui ont donné naissance à ses prophètes et à ses héros. Coupé de tous ces lieux porteurs de traces qui font sens pour lui et qui constituent son identité. Et surtout : coupé du Temple. Le lieu détenteur de la présence de Dieu, depuis tant d’années ; le lieu où tous les croyants se sont succédé, ainsi intimement reliés les uns aux autres.

Assis sur les berges des fleuves, ils pleurent. Ils pensent à la maison, au bonheur passé, à l’épanouissement qui avait alors cours et qui n’est plus qu’un lointain souvenir. Et on les comprend : Babylone, c’est des coups et des humiliations ; mais surtout : Babylone, ça ne signifie rien pour eux. Ça n’évoque rien qui les fasse vivre. Babylone, ça a beau être la grande cité, le centre économique et politique de toute la région aux yeux du monde... Pour eux, c’est loin de tout ce qu’ils aiment, de tout ce qu’il croient, de tout ce qu’ils espèrent...

Avec Jérémie, quelques années plus tard, ils sont toujours à Babylone ; mais le ton a changé :

Construisez des maisons pour vous y installer ; plantez des jardins pour vous nourrir de ce qu’ils produiront. Mariez-vous, ayez des fils et des filles ; mariez vos fils et vos filles, et qu’à leur tour, ils aient des enfants. (...) Cherchez à rendre prospère la ville où le Seigneur vous a fait déporter et priez-le pour elle, car elle plus elle sera prospère, plus vous le serez vous-mêmes.

Il ne s’agit plus désormais de s’apitoyer sur son sort. Non, il s’agit de reconstruire sa vie, dans le lieu même de l’exil. Il s’agit d’investir la terre étrangère, la ville païenne et d’ensemencer le sol autrefois déclaré impur. Et pas seulement de manière provisoire ! Non, il faut construire en dur et prévoir que plusieurs générations y vivront et y feront leur bonheur.

Loin de la terre d’origine, loin du lieu sacré, le bonheur semble maintenant possible. Et possible peut-être même la présence de Dieu... Ce Dieu que Jérémie ne désigne plus seulement par Dieu d’Israël, mais par Seigneur de l’Univers.

On assiste-là - indiscutablement - à une ouverture, à un élargissement. Ou plutôt : à un début d’ouverture sur un unviers plus vaste que le petit monde israélite fonctionnant en circuit fermé.

Troisième flash dans l’évolution de l’histoire biblique, telle que nous la comprenons... On est bien quelques siècles plus tard, et on se situe bien en droite ligne de l’héritage d’Abraham... Mais on n’est plus en Israël : on est en Galatie. D’ailleurs, on ne descend plus - biologiquement parlant - du peuple élu. On est avec Paul qui déclare solennellement :

Il n’y a plus de différence entre les Juifs et les non-Juifs, entre les esclaves et les hommes libres, entre le hommes et les femmes. Vous êtes tous un dans l’union avec Jésus-Christ.

Autrement dit, l’ouverture osée par Jérémie est désormais totale. Aux yeux de Dieu, il n’y a plus de différence entre les descendants d’Abraham et les autres, il n’y a plus non plus de terre sacrée ou de terre profane, de lieu où le bonheur serait possible et de lieu où il serait impossible, de lieu digne de l’Evangile ou de lieu impossible à habiter dans la dynamique de la Bonne Nouvelle.

Il n’y a plus ni de pur, ni d’impur. Ni de dedans, ni de dehors. D’ailleurs, à la mort du Christ, le rideau du Temple s’est déchiré ; le saint de saints est devenu un lieu comme un autre... Dieu s’est fait présent à l’Univers tout entier et ce sont les cœurs des hommes et des femmes de partout qui sont devenus les temples abritant son Esprit.

Il a donc fallu plusieurs siècles, un long cheminement fait de souffrances et de moments exaltants, pour que le peuple descendant d’Abraham passe du repli sur soi-même à l’ouverture sur le monde ; d’une concentration sur sa réalité particulière à l’ouverture sur la réalité universelle.

DE MES COCONS AU MONDE DE TOUS

Chers frères et sœurs, voilà donc une évolution admirable de toute une communauté de croyants... Mais en quoi, me direz-vous, à part pour notre intérêt historique et culturel... En quoi cela nous concerne-t-il ?

Eh bien, je crois que ce cheminement du particulier à l’universel devrait être notre cheminement à tous, dans notre vie de foi.

Ainsi, quand j’étais enfant, j’ai été profondément marqué par ce que je crois être la présence de Dieu dans l’église de Romainmôtier ; sous ces voûtes paisibles et saisissantes. Puis, j’ai découvert les récits bibliques dans une Bible illustrée ; et les histoires aussi bien que les dessins ont éveillé en moi quelque chose qui était du même ordre que ce que j’ai ressenti à l’abbatiale de Romainmôtier. Puis, il y a eu l’orgue... l’orgue qui complétait mon expérience de Dieu et qui évoquait pour moi la prière, le recueillement, l’ouverture à la présence... Pour moi, Dieu se tenait là, dans l’antique église, dans les histoires de la Bible et dans le souffle de l’orgue. Mais il ne m’était pas tellement perceptible dans la vie quotidienne, en dehors du cadre précis que je viens de définir. En dehors de ça, c’était la vie, c’est tout.

Puis, petit à petit, j’ai commencé à ressentir la même présence divine face à la splendeur des montagne, ou au cœur du silence verdoyant de la campagne. Dans ma vie, Dieu commençait à déborder des églises et des récits où j’avais fait sa connaissance pour entrer dans ma vie toute entière et pour la transformer de part en part.

Ces dernières années, Dieu s’est même mis à m’accompagner dans les lieux que je n’aime pas ; et dans les situations difficiles. Et il ne me lâche plus non plus, dans mes matins gris, dans mes moments de découragement, dans mes exils à moi et dans mes Babylone à moi.

Du repli d’un cadre fermé et clairement circonscrit de ma vie de foi, j’ai cheminé vers l’ouverture à plus grand, à plus vaste, à la vie entière, au monde entier. Et je me sens capable de vivre sous le regard du Père aussi bien dans mes douces Jérusalem que dans les terrifiantes Babylone.

Aujourd’hui, je continue à aller à l’église, je continue à lire les histoires de la Bible et, quand je passe à Romainmôtier, je fais toujours un petit saut à l’abbatiale... Mais ce ne sont plus que des petits moments de retours à la source qui me permettent de rencontrer Dieu - ensuite - dans toutes les terres étrangères de ma vie.

En fait, un aller-retour s’est installé, dans mon existence, entre le sacré et le profane.

LE DROIT AU RESSOURCEMENT

Oui, nous sommes donc pris entre nos lieux saints et nos terres profanes. Entre nos lieux particuliers de prière et de recueillement et le monde global, qui nous attend et où se déroule la vie, la vie concrète.

Et, dès lors, nous courons deux risques : celui de n’investir que notre terre sacrée, notre vie religieuse, telle que nous aimons nous y réfugier (en oubliant ou en négligeant la présence de Dieu dans le quotidien)... Ou, alors, celui de ne vivre que le quotidien, en oubliant de revenir à nos lieux de ressourcement pourtant nécessaires pour prendre de la distance et repartir avec une énergie nouvelle...

Alors j’aimerais nous redire deux choses aujourd’hui... Deux choses qui me paraissent essentielles en la matière.

La première c’est que je suis profondément convaincu, que nous avons besoin de retrouver, de temps à autre, notre terre sainte, notre Temple, notre refuge où - pour nous - Dieu se fait tout particulièrement présent... À cause de notre histoire, à cause de notre sensibilité.

Nous avons besoin et nous avons le droit de fréquenter les offices et les cultes qui nous conviennent ; de lire les textes qui nous inspirent ; d’utiliser les symboles, le vocabulaire, les rites spécifiques à notre tradition et qui nous aident à refaire l’expérience du sens de l’Evangile et de la présence divine. Que l’on soit surtout sensible au culte dominical classique, ou aux chants de Taizé, ou aux icônes, ou aux retraites à Grand-Champ ou à la méditation dans la nature... Peu importe : nous avons le droit de retrouver notre Jérusalem, notre Temple, tout humains qu’il soit, mais lieu de retrouvailles avec la source.

Et non, notre style ne doit pas convenir à tout le monde, ni toucher tout le monde ! Nous avons le droit d’être de cette tradition particulière-là, tout simplement.

Mais - et c’est la seconde chose que j’aimerais affirmer avec tout autant de conviction - nous n’avons pas à nous refermer sur nous-mêmes. Ni sur notre communauté, ni sur ce que j’appellerais notre culte ou notre ressourcement personnels.

Nous n’avons pas à nous replier sur nous-mêmes, sur notre pratique et notre culture religieuses, en pensant que l’on ne peut rencontrer Dieu que de cette façon-là, dans ce cadre-là. Nous n’avons pas à nous replier, en entretenant la nostalgie du passé et en nous lamentant que les jeunes générations ne font plus comme nous. Nous n’avons pas à nous replier, en condamnant ouvertement ou silencieusement les autres confessions sœurs voire les autres traditions religieuses.

Car, à entendre Paul, Dieu n’agit, ne se révèle et ne se fait présent pas seulement dans les temples que nos pères on construit et nous ont transmis. Il est libre, il en déborde, il habite l’univers tout entier, et se manifeste dans le monde tout entier !

Entre activité religieuse et vie quotidienne, il y a donc une question d’équilibre à trouver, de dosage à établir, pour que la vie quotidienne ne se vide pas de Dieu et que notre prière ne se détache pas de la vie réelle que nous menons.

SA PRESENCE REMPLIT LE CIEL ET LA TERRE

À son peuple qui se lamente sur les bords de fleuves de Babylone, parce qu’il se trouve coupé du pays où il avait l’habitude de faire l’expérience de Dieu, celui-ci dit à travers la bouche de Jérémie : Ma présence remplit le ciel et la terre ; ne le saviez-vous pas ?

Et toi, qui te sens parfois abandonné par sa présence, dans certains lieux de ta vie ne la sais-tu pas : sa présence remplit le ciel et la terre. Il n’y a pas de lieu où Dieu ne soit pas à tes côtés.

Amen


Nicolas Besson, février 2004.

 

 

Creative Commons License Sauf mention contraire, la prédication de cette page est placée sous contrat Creative Commons 2.5 BY-NC-SA.