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Du danger de trop se souvenir

Prédication août 2007, Claire Hurni

Du danger de trop se souvenir

Lectures :- Deutéronome 32. 1-4 et 7-12
-   1 Pierre 3, 8-12
-   Matthieu 11, 28-29

Du danger de trop se souvenir

J’arrive à un âge où il m’arrive de me dire : « Tiens, cela, je l’ai encore oublié... » Cela m’a fait réfléchir sur la mémoire, sur les souvenirs... S’il est quelque chose de passionnant, c’est bien la mémoire.

L’intérêt de la mémoire

Se souvenir...c’est capital...c’est le fondement de toute vie. Je ne peux m’identifier que par rapport à mon passé, à mes souvenirs. Je suis devenue celle que je suis aujourd’hui à travers toute une histoire, qui commence le jour de ma naissance. Sans mémoire, je n’ai pas d’identité possible, je ne suis personne. Ma mémoire me permet d’évoquer les uns et les autres, de voir leur visage et de faire des liens. Sans mémoire, je n’ai pas de relations, pas d’amis. Je ne reconnais personne. Sans mémoire, je ne dois rien à personne, je n’ai à remercier de rien. Ma mémoire me permet donc de vivre, de me situer, pour moi et dans mes relations avec autrui. Elle est donc essentielle. Ma mémoire à moi, mais aussi la vôtre, celle de ceux qui m’entourent et qui la complète pour lui donner le sens plus large d’une mémoire collective. Ma propre histoire s’inscrit dans une histoire plus large et elle lui est liée. Et c’est bien là le sens du chant de Moïse : « Ecoutez et souvenez-vous. Faites mémoire de votre histoire individuelle, mais aussi de ce qu’elle a de collectif. N’hésitez pas à poser des questions, à savoir ce qui s’est passé pour en tirer ce qui est utile.

Souvenez-vous des gestes d’amour, de sollicitude et de tendresse de Dieu pour vous... » La mémoire du peuple d’Israël, et la nôtre aujourd’hui nourrit vie et espérance. Elle leur donne sens, aussi bien dans le quotidien que pour la représentation de l’avenir. Un avenir où Dieu nous encourage, où il veille sur chacun comme sur son trésor le plus précieux, où il nous encourage à prendre notre envol...

Trop se souvenir - rancir

Des souvenirs, on en a tous...Parmi les miens, il en est qui me sont revenus longtemps. J’ai une sœur aînée, et quand j’étais petite j’avais le sentiment qu’elle recevait plus que moi, que ma mère la préférait, encore et toujours. Et je sais que je leur en voulais à toutes les deux, et que j’y ai beaucoup pensé, établissant même un sorte de comptabilité à tenir à jour. Si je le raconte, ce n’est ni pour me plaindre, ni pour me faire plaindre. C’est pour illustrer un danger, que, je crois, nous nous connaissons tous : celui de trop se souvenir, celui de ressasser. Ressasser : c’est un mot qui a la même racine que rance et que rancœur. Rance, vous voyez, vous sentez ce que c’est. Cette odeur aigrelette, ce goût désagréable du beurre, ou de la crème que l’on a trop longtemps gardé, qui a tourné...et dont on ne peut même plus se servir, au risque de tout gâcher. La rancœur, c’est donc quelque chose qu’on a gardé trop longtemps, et qui a pris une odeur qui empoissonne ma vie,...et par là même celle des autres. Et la rancune, c’est ce sentiment amer et désagréable, qui isole et dresse contre les autres.

Pourquoi est-il si difficile de ne pas ressasser ? Parce que la blessure est profonde...peut-être... Moi, je crois que cela arrive plutôt par peur de perdre quelque chose, de l’ordre de la toute puissance. Oh une toute puissance bien paradoxale. Marianne Fredriksson, une romancière suédoise situe ainsi dans le dialogue entre deux des personnages d’un de ses romans (Simon et les chênes, coll. Folio), qui évoquent précisément de souvenirs particulièrement douloureux.
-   « Toi aussi, tu es un de ces fous qui croient qu’ils peuvent contrôler leur vie. C’est pour cela que ce que tu appelles le mal t’attire. Tu t’imagines que si tu comprends comment il fonctionne, tu pourras te défendre contre lui et cesser d’avoir peur. »

Maîtriser pour se défendre. Maîtriser pour avoir le dessus. Sur les évènements, comme sur les gens.

Se souvenir pour contrôler sa vie...se souvenir et même se culpabiliser...La tentation est grande de s’agripper, de se bloquer en quelque sorte sur ce que l’on n’a pas voulu, sur ce qui nous a blessé, mais aussi ce qui nous a déçu, sur nos échecs, sur nos rancoeurs et nos rancunes. Très concrètement, nous le faisons avec des proches, vivants ou morts, mais parfois même avec des gens à peine connus, qui nous ont marqués. On se construit à partir là son histoire, qui justifie peut-être - et j’y ai cru - une vie aux malheurs nombreux, que l’on interprète. Ah, oui, bien sûr, cela m’arrive encore.

Nous nous sentons alors souvent plus proches de la malédiction, maudits comme Adam et Eve lorsqu’ils se sont éloignés de Dieu. Avec le sentiment d’avoir à vivre sur une terre desséchée, où le travail est dur et la vie précaire.

Faut-il s’arrêter là et ruminer notre amertume ?

Sans cesse, la Bible nous parle de choix : il y a celui de s’installer dans une situation de malédiction et de devenir soi-même rance et rancuneux. Replié sur soi-même, en ne faisant confiance qu’à ses propres forces, en ressassant les mêmes choses. Dans une sorte d’excès de mémoire...isolé des autres.

La malédiction relève non pas d’un destin ou d’un sort particulier, elle intimement liée à la qualité de nos relations, à la vie elle-même. Ecoutons le psalmiste (PS 34) qui questionne : « Est-ce que tu aimes la vie ? Est-ce que tu veux des jours heureux ? Alors, ne dis pas du mal des autres, recherche la paix. »

Lâcher pour avancer

Cesser de ressasser c’est soigner la qualité de nos relations, c’est redécouvrir les autres autour de soi et devenir bénédiction. C’est accepter d’ « avaler » ce qui est rance pour retrouver un goût nouveau. Pierre, dans son Epître, le dit clairement :

« Laissez aller le mal, ne rendez pas au coup par coup mais dites : « Que Dieu vous bénisse ! » Autrement dit : « soyez ouverture, soyez des frères et des sœurs les uns envers les autres. Dites du bien (benedicere- bénir) ! » Que cessent les jeux de concurrence, de comparaison, de règlement de compte, de peurs...

Pour accepter de lâcher, d’abandonner, de s’abandonner. De machine à en vouloir et à alimenter les rancoeurs, notre mémoire peut nous donner des pistes pour l’avenir, nous permettre de construire une vie bonne et harmonieuse...si elle se base un effort consenti par soi-même et sur la pleine acceptation de ce que nous sommes : des êtres pleins de contradictions, de rivalités, de douleurs et de peurs, qui peuvent lutter et apprendre pas à pas.

S’abandonner, c’est combattre

S’abandonner...Je crois que l’abandon, c’est d’abord un combat, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer. Un combat pour arrêter tous nos « trucs » : vouloir tout mener, tout comprendre, tout prendre. Se contenter - et c’est difficile - d’être disponible pour le moment présent. Cela est possible si je consens à ne pas ruminer le passé, à ne pas imaginer l’avenir dans cette même logique, mais à m’abandonner dans l’amour présent de Dieu qui nous enveloppe, qui nous encourage à l’envol, à ne pas rester collés.

Dit autrement - avec à nouveau les mots de Marianne Fredriksson : « Dieu est le dieu de l’instant. Il t’accueille tel qu’il te trouve. Il ne te demande pas où tu as été, mais comment tu es en ce moment... » . Lâcher ce que je rumine, que ce soit de évènements, mais aussi choses ou des idées, des manières de voir, auxquelles je suis très attachées, qui me collent à la peau mais qui finalement font obstacle à ma vie. Accepter et choisir de quitter, à l’exemple d’Abraham. Et cela c’est un combat...

Avec une double dynamique :

Dieu est bien celui qui veille sur moi comme sur son trésor le plus précieux. Dieu m’a vu grandir, il connaît mes illusions, mes espérances et mes blessures. Je n’ai à le convaincre de rien. Dieu a constamment été à nos côtés. Même si nous ne la savions pas, si nous ne le sentions pas, ou même si aujourd’hui, nous ne le sentons pas toujours. De cela. Nous sommes invités à nous souvenir.

La Parole de Dieu peut agir dans ma vie, qui affirme que je suis aimé indépendamment de tout ce que je peux faire de ma vie, même avec ses chaos. Une dynamique de confiance, d’acceptation ...de laisser faire, de recevoir...

Qui implique de moi que je me laisse travailler par quelqu’un qui m’habite, qui m’aime, qui sait par où il faut nous conduire pour être des vivants.

C’est donc accepter le joug dont Jésus parle, c’est laisser Dieu être en nous, se laisser exister, quitter la maîtrise pour s’accepter soi-même.

S’abandonner, ce qui ne veut pas dire baisser les bras mais - et c’est là le paradoxe mener le combat d’un choix qui fasse de moi une vivante. Dans ma tête comme dans mon corps. « Arrête de retenir ces choses, arrête d’encombrer ta mémoire, arrête de ressasser, de te crisper sur des choses qui t’embarrassent, le regard, le cœur. Desserre tes mains pour recevoir, pour écouter ce qui m’est dit, pour entrer dans le repos et être une vivante au milieu des vivants, qui sache se souvenir mais aussi laisser aller. Qui sache devenir une bénédiction au milieu des bénédictions. Amen