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Devenir source de croissance

Prédication portant sur Jér. 1,4-8 et Mt 12, 9-14

L’autorité dont chacun est capable

« Hélas, Seigneur, je suis trop jeune pour parler en public. Ne dis pas que tu es trop jeune. » « Tu iras voir tous ceux à qui je t’enverrai, et tu leur diras tout ce que je t’ordonnerai. N’aie pas peur d’eux ; je suis avec toi pour te délivrer ».

Chers frères et sœurs, voilà un dialogue qui m’a toujours beaucoup touché ; ainsi que les catéchumènes ou les jeunes avec lesquels il m’est arrivé de le lire. Ce Dieu qui apparaît au tout jeune Jérémie et qui lui dit de partir en mission, pour rendre attentif un peuple qui a dérapé qu’il ferait mieux de revenir à un mode d’existence plus sain, plus solidaire, plus juste... Et cette objection du futur prophète : « Pas moi, Seigneur ! Tu as dû te tromper ! Qui suis-je, moi, pour m’adresser aux gens ? Je suis un gamin ! Ils ne m’écouteront pas ! Ils vont rire, me chasser, me jeter des pierres. Je vais passer pour qui moi ? »... Oui, « qui suis-je pour... ? » Qui d’entre nous ne s’est jamais posé cette question ? Ou qui n’a jamais dit à autrui : « Qui es-tu pour... ? », « Tu te prends pour qui ? ».

Souvent, on croit que l’autorité est liée à un rang social, à une charge officielle, une fonction, un pouvoir, n’est-ce pas ? Eh bien, la Bible affirme tout le contraire ! Pour les auteurs bibliques, l’autorité - la vraie - n’est pas une question d’âge, ni de nomination à un poste important, et elle dépend encore moins de la fortune ou de la notoriété de celui à qui on l’attribue parfois. L’autorité peut être l’affaire de tout un chacun. Et force est de constater d’ailleurs que tous les grands personnages bibliques, ceux qui ont marqué leur époque, laissé une trace dans l’histoire et qui - justement - ont fait autorité par delà les siècles, sont tous, sans exception aucune, des p’tits jeunes, ou des enfants adoptifs, ou des gens du peuple que rien ne prédisposait à une carrière d’autorité. Jérémie le prophète, ou Esaïe son homologue... Le roi David qui n’était qu’un petit berger quand Dieu est venu le chercher au milieu des ses brebis... Moïse qui était un enfant d’immigrés trouvé dans le lit de la rivière et qui, de surcroît, était bègue... Et Jésus, bien sûr, le fils du charpentier, sans titre, sans reconnaissance, sans fonction particulière.

Oui, l’autorité peut être l’affaire de tous. Et je pense, à cet égard, à ces mots d’enfants qui parfois, incidemment, remettent les adultes à l’ordre. Ainsi je visitais, il y a quelques années, une famille en deuil. Et tout le monde a pleuré, longtemps, très longtemps. Et voici que, tout à coup, le petit de 7 ans s’est arrêté net, il a essuyé ses larmes de ses mains et il a dit : « On a assez pleuré pour aujourd’hui ». Les adultes ont respiré un bon coup puis, pour une petite heure, ils en sont venus à un mode de tristesse moins pesant, racontant les souvenirs et les bonheurs des années passées avec le défunt et soulignant même le bonheur de continuer la vie ensemble avec ceux qui restent.

Oui, dans le fond, chacun est capable, par instants, d’une parole d’autorité. Mais de quoi s’agit-il, en fait quand on parle d’autorité ? Il m’apparaît de plus en plus que c’est une question importante à une époque où l’on ne sait plus trop à quoi se rattacher parfois. À une époque où les institutions n’inspirent plus que très moyennement confiance, où le système économique n’est pas vraiment une valeur de vie non plus. Qu’est-ce qui peut faire autorité aujourd’hui et fonder nos vies dans quelque chose de solide ?

Une autorité « source de croissance »

Lytta Basset, une théologienne francophone - qui habite d’ailleurs dans une paroisse voisine à la nôtre... Lytta Basset, pour nous aider à mieux comprendre ce qu’il en est de l’autorité, nous propose de remplacer les notions de supériorité et d’infériorité que l’on rattache habituellement à la question de l’autorité par la notion d’altérité. L’autorité, dès lors, ne vient plus du fait que l’autre est au-dessus de moi, de quelque manière que ce soit, mais de ce qu’il est autre. Et parce qu’il est autre, qu’il vit autrement, qu’il pense autrement, qu’il voit le monde sous un autre angle, qu’il grandit et se développe autrement que moi, il peut, précisément, m’apporter du neuf, me questionner, me déplacer, me remettre en route autrement que je n’aurais pu le faire par mes propres forces.

Oui, l’altérité comme source de renouvellement et de croissance... Parce que je risque toujours à nouveau de m’enfermer dans mes histoires et dans mes immobilismes, parce que je cours toujours le danger de m’enkyster, de me bloquer, de me raidir... de mourir à petit feu si je tourne en rond sur moi-même, dans mon existence.

Jérémie, tout jeune qu’il est, est déjà entrain de s’enfermer dans une vision de lui-même où il n’est capable de rien ; en tout cas pas de se faire entendre et d’apporter du neuf dans la vie de son peuple. Et voici que Dieu lui dit : « Je te connais, c’est moi qui t’ai fait. Tu as tout ce qu’il faut en toi pour rendre service au monde. Lève-toi, prends ton courage à deux mains, et va faire ce que tu sais faire ». Parce qu’il voit clair, Dieu peut déverrouiller Jérémie des peurs dans lesquelles il s’enferme.

Il en va de même pour Jésus. « Oui, je la connais la loi » - dit-il en substance à ses détracteurs, maîtres de la Loi. « Je la connais, mais ce qui se joue ici, c’est la vie d’un homme. Et l’intention de la Loi divine n’est certainement pas de laisser les hommes dans la souffrance, fût-ce un jour de sabbat. Et de se saisir de l’exemple du mouton tombé dans le puits que l’on ne va pas laisser agoniser au fond du trou, simplement parce que c’est jour de congé ». Rien ne justifie qu’on enferme la vie dans un usage crispé des textes. C’est une évidence, mais il fallait oser le rappeler haut et fort devant ceux qui détenaient le pouvoir à l’époque.

Vous le savez peut-être, le mot latin auctoritas - dont est tiré le mot français autorité - vient d’un verbe indoeuropéen qui signifie augmenter, faire croître. L’autorité - la vraie - est celle qui fait grandir les autres. Celle qui les augmente, qui les élargit ; celle qui ouvre leur vie sur de nouveaux espaces possibles.

Parce qu’il est parfois inspiré, parce que parfois il voit clair, l’autre, par ses attitudes, ses paroles ou ses gestes, peut me libérer, et m’aider à renouer avec une vie qui a de l’ampleur, du sens, de la profondeur.

Incarner l’autorité

Marc-Olivier Padis, un penseur français, écrivait, il y a quelques années, que ce qui est difficile, aujourd’hui, ce n’est pas tant de penser l’autorité que de la vivre très concrètement, de l’incarner. Et je pense qu’il a raison. Parce que vivre l’autorité - celle dont nous sommes capables chacune et chacun - implique que nous soyons attentifs à vivre dans l’authenticité, au plus près de nous-mêmes, de la vérité propre de notre être. Que nous travaillions à retrouver, sans cesse, le lien avec ce qu’il y a de plus intime, de plus vrai, de plus profond et de plus solide dans notre personnalité. Il n’y a pas d’autorité à bon marché !

Devenir source d’autorité implique que nous soyons nous-mêmes toujours en chemin, toujours en renouvellement de nous-mêmes, toujours en recherche et en croissance, pour coller le mieux possible à ce qui est bon, juste et susceptible de faire vivre. Se vouloir autorité alors qu’on s’est soi-même endormi, replié sur ses crispations personnelles, ne mène qu’à devenir autoritaire. Nous ne faisons croître autrui qu’au travers de nos propres croissances ; suscitées elles-mêmes par la croissance d’autres encore.

Par ailleurs, incarner l’autorité est, pour une grande part, une affaire de lien. Que voulez-vous, en effet, devenir parole d’autorité pour vous-mêmes, en dehors de la présence des autres, dans le vide, en quelque sorte ? Aider autrui à grandir implique que nous apprenions à inscrire notre parole dans un lien qui soit juste, respectueux, admissible par celui ou ceux que nous aimons. L’autorité - la vraie - rime avec capacité de dialoguer, capacité de se laisser soi-même contester ou remettre en question, capacité de réfléchir avec autrui, en en faisant un partenaire véritable.

Du moins, l’autorité de Jésus, si on l’étudie d’un peu plus près au travers des Evangiles, est une autorité qui dit Je pour susciter la réaction d’un Tu, et elle ne rime jamais avec de simples injonctions du genre « il faut », « on doit » qui donneraient certes un cadre pour vivre, mais qui ne feraient pas grandir. C’est parce qu’il s’engage pleinement dans ce qu’il dit, qu’il expérimente personnellement la vérité dont il parle, qu’il peut se permettre - au travers de questions toujours finement profilées - de remettre ses interlocuteurs en face de la réalité des choses.

Rester des vivants nous-mêmes pour susciter la vie chez autrui... Entretenir des liens qui aident à poser les bonnes questions ou à affirmer, sans peur ni complexe, une vérité qui fasse vivre... C’est assurément ce à quoi nous sommes appelés tous et partout, en tout temps et en tout lieu, où nous vivons avec d’autres. En couple, au travail, en paroisse, en famille, avec nos enfants ou nos parents... À la suite de Jérémie et de tous les autres personnages bibliques qui ont aidé leur peuple et leurs contemporains à rénover et à revivifier l’existence.

S’autoriser les uns les autres

Chers amis, nous avons pu grandir, les uns et les autres, parce que nous avons croisé des figures d’autorité dans nos vies. Et certainement qu’il est arrivé que nous ayons été, sans même forcément le savoir, des sources d’autorité les uns pour les autres, des occasions de désencombrement, de libération, de croissance. Eh bien, le monde n’a pas seulement besoin de chefs prestigieux, habillés comme des mannequins, dans des édifices et des palais lointains. Ni de stars à la parole facile qui témoignent de leurs réussites et de leurs passions dans des magazines en papier glacé. Le monde - le nôtre, celui de tous les jours, de notre vie quotidienne et concrète - a besoin, par-dessus tout, de gens capables de fonder leur vie dans du solide (l’amour, la justice, la solidarité, l’espérance, la sérénité) et d’aider les autres à en faire de même.

Et pour cela, l’aide de chacune et de chacun est requise. À l’image du jeune Jérémie que Dieu appelle à prendre ses responsabilités et à dire la parole de vie et de libération dont il est capable. A l’image du Jésus adulte qui pose les bonnes questions aux pharisiens qui veulent le piéger ou qui, alors qu’il n’était qu’un enfant - et c’est ce que représentent les illustrations du billet du culte de ce matin - débat de la vérité avec les prêtres et les juristes du temple de Jérusalem.

Oui, c’est vrai : Dieu nous sollicite chacune et chacun et nous invite, à partir de ce que nous avons de meilleur, à poser les assises de ce monde. Et c’est d’ailleurs ce même appel que Nelson Mandela a lancé aux siens, en 1994, au moment de son intronisation comme président de l’Afrique du Sud. Un appel que je lis maintenant, pour conclure, et que nous pouvons prendre chacun à notre compte.

Notre peur la plus profonde n’est pas d’être incapable. Notre peur la plus profonde est d’être puissant au-delà de toute mesure. C’est notre lumière, pas notre ombre, qui nous effraie le plus.

Nous nous demandons : Qui suis-je, pour être brillant, magnifique, talentueux et fabuleux ? En fait, qui êtes-vous pour ne pas l’être ? Vous êtes un enfant de Dieu. Jouer petit ne rend pas service au monde.

Il n’y a rien de sage à vous rétrécir de telle sorte que les autres ne se sentent pas en danger à cause de vous. Nous sommes nés pour rendre manifeste la gloire de Dieu qui est au-dedans de nous. Elle est en chacun.

En laissant notre lumière briller, nous donnons incidemment aux autres la permission d’en faire autant. Lorsque nous sommes libérés de notre propre peur, notre présence libère automatiquement les autres.

Amen