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Demeurer enracinés face aux contrariétés
Matthieu 13, 24-30 et 6, 25-34
Un monde de mélange...
C’est une expérience profondément ancrée dans l’Evangile : les hommes ne se comportent souvent pas comme on aimerait qu’ils se comportent ; les affaires du monde ne se profilent souvent pas comme on pourrait espérer qu’elles se profilent ; le présent est souvent douloureux, et l’avenir souvent inquiétant.
C’est une évidence : Jésus et ses disciples ne vivaient pas dans un monde particulièrement doux et engageant. Côté politique internationale : l’impérialisme armé et violent des Romains... En Israël : une politique de collaboration et des tensions entre les tribus et les familles influentes qui n’avaient rien pour rassurer une population déjà fragilisée... Et, comme en tout lieu et en tout temps : les bringues de famille, les petites bassesses entre voisins ou entre commerçants concurrents... Les collecteurs d’impôts qui abusent ou les pharisiens qui ergotent... Le côté peu glorieux de la vie quoi !
Eux comme nous et nous comme eux - pour autant que nous soyons dotés d’un brin de sensibilité et d’exigence ! - nous nous retrouvons toujours à nouveau confrontés à la réalité d’un monde qui n’a rien avoir, dans tous les cas, avec ce que Jésus appelait le « Royaume de Dieu », c’est-à-dire un monde bon et juste dans lequel il ferait bon habiter.
Chers frères et sœurs, il m’est arrivé, ces derniers temps, en plusieurs circonstances, de ressentir à nouveau cette déception face à la marche du monde et au comportement des humains. De me trouver confronté à la méchanceté, ému et bouleversé face à la découverte que, au delà des beaux discours de certains, les règles du jeu qu’ils appliquent n’ont rien avoir avec ce que l’on oserait avouer au grand jour. Et voici qu’un bout d’inquiétude a refait son apparition dans ma vie - dans ma chair - et un vent de révolte aussi, voire de crainte.
Que faire ?
La vie du monde est une réalité où se mêlent le blé et les mauvaises herbes. Dans la vie du monde, il arrive que les ennemis sèment l’ivraie, la nuit, dans les champs qui attendaient de porter du fruit. Force est de le constater en tout cas : nous avons bel et bien définitivement quitté le jardin d’Eden et nous n’habitons pas encore la Jérusalem céleste !
Et Jésus de prononcer cette phrase de sagesse - surprenante ! - : « N’arrachez pas la mauvaise herbe ; vous risqueriez d’arracher aussi le blé. Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson et, à ce moment-là, je dirai aux ouvriers moissonneurs : « Enlevez d’abord la mauvaise herbe et liez-la en bottes pour la brûler, puis vous rentrerez mon blé dans le grenier » ».
Rester enracinés...
Jésus nous invite donc à ne pas faire le grand ménage, de suite... À ne pas nous laisser prendre au jeu de vouloir révolutionner et purifier le monde dans l’instant...
Peut-être, tout d’abord, parce que l’exercice du discernement est une affaire compliquée. Comment distinguer, en effet, entre de toutes jeunes pousses, ce qui est mauvaise herbe et ce qui deviendra blé ? Ou, pour le dire autrement : les réalités du monde n’étant jamais pures, aucun humain ou groupe d’humain n’étant jamais pur, qui saurait dire, d’emblée, ce qu’il faut garder ou jeter ? Qui il faut soutenir ou empêcher de nuire ?
Et surtout, qui saurait préjuger du résultat final ? On a beau mettre parfois les bons ingrédients dans la pâte et exécuter la cuisson selon la recette, et pourtant, en fin de compte, le gâteau n’est pas toujours aussi harmonieux qu’on l’aurait pensé. Et, à l’inverse, avec des restes d’ingrédients pas forcément de première fraîcheur, vous pouvez retirer parfois du four des mets tout à fait délicieux.
À l’instar des surprises en cuisine, il est, dans la vie des hommes, des résultats et des maturations parfois étonnantes. Les hommes changent... Les conditions changent... Et, si ça se trouve, à notre insu Dieu veille également, à ce que les choses concourent au bien du monde malgré des données pas forcément réjouissantes au départ. Du moins, il est des pages dans la Bible qui témoignent, à cet égard, de « bonnes surprises ». Nous n’avons qu’à relire, par exemple, l’histoire de Paul, grand persécuteur des premières communautés chrétiennes qui se mue en missionnaire et en penseur incontournable pour l’ensemble de la tradition chrétienne. Ou Pierre, l’impulsif, le colérique, le lâcheur, qui devient lui aussi un apôtre d’une fidélité inaltérable.
Bénéfique patience de Dieu qui se refuse à envoyer la foudre sur tous ceux qui dérapent ! Qui, depuis l’affaire du déluge, s’est juré qu’il ne ferait plus jamais de grand ménage dans une humanité pourtant décevante, voire inquiétante, à bien des égards.
Oui, me direz-vous, mais la question demeure : Que faire en ce qui nous concerne ?
Eh bien, le mot d’ordre évangélique est clair : Ne pas nous inquiéter et chercher d’abord le Royaume de Dieu et la vie juste qu’elle exige. Rester enracinés dans ce qui est juste et bon. Poursuivre notre chemin - autant que possible - selon une dynamique relevant de la bonté et de l’amour.
On veut nous faire entrer dans de l’amour conditionné ? Dans le donnant-donnant affectif et social ? Jésus est toujours resté ancré dans la gratuité en ce qui concerne les liens et l’attention portée aux autres ! On veut nous obliger à devenir manipulatoires, stratégiques pour nous approprier ce qui ne devrait pas nous revenir ou pour exclure d’autres de la part du gâteau ? Jésus a toujours vécu dans la clarté et il refusé les offres de possession et de puissance que le diable lui faisait au désert !
On nous provoque pour nous faire entrer dans l’affrontement, la logique de la violence, de la riposte, de la vengeance ? Jésus, lui, tendait l’autre joue !
Jésus ne marchandait pas l’amour, il n’entrait pas dans la lutte pour disposer des meilleures places, il ne pensait jamais stratégie ni ne calculait. Il cherchait simplement et avant toutes choses le Royaume. Et, sans se laisser détourner mais sans naïveté non plus, il continuait de se nourrir de ce qui fait advenir, grandir et germer le Royaume ici-bas.
C’est ce qu’essaie de nous dire, d’une manière plus contemporaine, le Jésuite indien Anthony de Mello. Ecoutez ces quelques lignes : « Vous ne voulez plus vous laisser prendre par les idéologies du monde ? Vous aspirez à sortir de la compétition, de la comparaison, du besoin de posséder et de briller qui sèment la mort dans nos vies et sur la surface de la terre ? Alors, nourrissez-vous d’une nourriture substantielle, d’une bonne nourriture substantielle. Je ne parle pas de nourriture réelle ; je parle de coucher de soleil, de nature, d’un bon film, d’un bon livre, d’un travail qui soit service, d’une plaisante compagnie, de la méditation de l’Evangile... Dès lors et avec un peu de chance, vous vous transformerez et vous participerez à l’édification du Royaume de Dieu, ici et maintenant ».
Demain n’est pas encore écrit !
Ne vous inquiétez pas. Préoccupez-vous d’abord du Royaume de Dieu et de la vie juste qu’il demande. Ne vous inquiétez pas. Que votre foi est petite !
Chers amis, face au mal et au péché du monde, nous avons donc du pain sur la planche. Travailler sur nous-mêmes - travailler à notre enracinement - au lieu de foncer la tête baissée dans la condamnation, la violence, le cynisme ou l’aigreur. Oui, nous savons ce que nous avons à faire, en ce qui nous concerne. Mais peut-être qu’il y aurait également lieu de donner un petit coup de révision à notre foi, à la confiance que nous plaçons en Dieu.
Et j’aimerais, à cet égard, revenir à ce que j’avais dit ici, l’automne dernier, à propos de l’espérance. Car, c’est ma conviction - et c’est une conviction qui s’affirme de jour en jour en moi : demain n’est pas encore écrit. Demain peut être totalement différent d’aujourd’hui.
Ainsi que le découvrait Jürgen Moltmann, un théologien allemand, il y a quelques années, on ne peut entrer dans la confiance - et donc dans l’espérance et dans la patience - sans comprendre que l’instant présent constitue la ligne de séparation entre un passé définitivement révolu et un avenir dans lequel tout - y compris le miracle ! - reste possible. Parce que Dieu habite dans l’avenir...
Oui, parce que Dieu habite dans l’avenir... Dieu a juste un brin d’avance sur nous. Il n’est pas enfermé, comme c’est souvent notre cas, dans le passé qui justement est passé. Le Dieu biblique est d’abord le « Dieu qui vient ». Et parce qu’il nous attend dans l’instant d’après, il peut faire des choses toutes nouvelles, dont nous n’aurions pas même eu l’idée.
À chacun donc sa part face aux contrariétés de l’existence : A nous humains de nous retenir d’arracher trop vite ce que nous pensons être des mauvaises herbes et de rester enracinés dans les valeurs sûres que l’Evangile ne cesse de nous rappeler. Et à Dieu, d’être Dieu... À Dieu de mener le monde avec un brin d’avance sur nous pour faire naître au travers du mélange étonnant que constitue parfois la vie humaine le meilleur, son Royaume.
De petits pas en étincelles...
Chers frères et sœurs, amis disciples du 21ème siècle, c’est vrai : les hommes ne se comportent souvent pas comme on aimerait qu’ils se comportent ; les affaires du monde ne se profilent souvent pas comme on pourrait espérer qu’elles se profilent ; le présent est souvent douloureux, et l’avenir souvent inquiétant.
Or, partir dans de grands projets dogmatiques pour changer tout ce qui ne nous convient pas n’a jamais abouti qu’à des systèmes idéologiques qui ont fait souffrir le monde. De même, intervenir, faire la révolution, s’attaquer à tous ceux et celles qui, à nos yeux, dénaturent la vie humaine, débouche également dans des impasses et mène à des grincements de dents.
Jésus n’était ni un dogmaticien, ni un révolutionnaire. Il nous ouvre la voie plutôt vers ce que j’appellerais un « réalisme constructif », une « espérance active ». C’est-à-dire vers la fidélité, au milieu du chaos et des violences, au mûrissement de ces touts petits germes qui - lentement mais sûrement - font naître dans ce monde la part réelle et vivante de Royaume que le monde peut supporter. Un peu de solidarité réelle, un peu de justice réelle, un peu de générosité et de gratuité réelles, au travers desquels, à travers nous, le monde et l’humanité peuvent rester ancrés concrètement, dans ce qui fait la vie, une vie digne de ce nom, la vie en abondance. + Amen



| màj 4 juillet 2010 |