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Dans quel monde vivons-nous ?

Prédication du 10 décembre 2006 Luc 1 (26-38) et Esaïe 51 (1-6)

Des mondes différents

Le monde de l’escargot n’est pas le monde de la girafe. Oui, l’escargot et la girafe ne vivent pas dans le même monde... Dans le sens qu’ils n’ont pas, du monde, la même perception, la même représentation.

L’escargot, se traînant avec sa maison sur son dos, lentement, au ras du sol, exposé en permanence au risque d’être piétiné par plus grand que lui, sans rien voir venir... L’escargot, s’il était doté de la parole, ne dépeindrait certainement pas la réalité de la même manière que la girafe, grande et élancée, avançant rapidement, disposant d’une vision large qui lui permet d’anticiper le danger et, au besoin, de prendre ses jambes à son cou.

Deux points de vue différents ! Deux mondes radicalement différents !

Et vous, chers amis, dans quel monde vivez-vous ? Ou plutôt, quelle est votre représentation du monde ? Car nous avons tous un petit monde pré-fabriqué dans notre tête et derrière nos yeux Un monde intérieur que nous avons édifié, petit à petit, au gré de nos expériences heureuses ou malheureuses... et en fonction de nos fréquentations, en fonction des milieux dans lesquels nous avons grandi et vécu.

Oui, c’est la même réalité pour tous et pourtant nous la vivons tous de manière différente. Ainsi, il y a certainement, parmi nous, ce matin, ceux qui vivent dans un monde lumineux et optimiste (« Tout va bien - et s’il y a des misères en ce bas monde, on en sortira bien une fois ! ») et il y a ceux qui, au contraire, vivent dans un monde plus sombre, plus pessimiste (« avec le réchauffement athmosphérique, les guerres qui s’embrasent un peu partout, la violence et les viols dans notre propre pays et le travail qui manque, on ne sait vraiment pas où on va finir... »)... Il y a peut-être ceux qui vivent dans un monde où l’argent est une réalité marquante - pour de bonnes ou pour de mauvaises raisons - et d’autres pour qui l’argent ne signifie pas grand chose... Peut-être qu’il y a ceux qui vivent dans un monde régi par la poésie, la musique et les romans et d’autres pour qui le monde, c’est avant tout la nature, l’évolution de la mode ou les manifestations sporitves...

Mais venons-en - me direz vous... Venons-en à notre culte du deuxième dimanche de l’Avent et à Marie, ce jour-là, où l’ange Gabriel lui apparaît, dans sa maison de Nazareth...


Le surgissement d’un monde nouveau

Marie - comme tous ses contemporains - vit dans un monde où Dieu relève de l’évidence. Et comme tous ses contemporains, elle lit la réalité qui l’entoure à travers l’histoire sainte qu’elle a apprise de ses parents et que tout le monde, autour d’elle, connaît. Elle fait partie du peuple que Dieu a fait sortir du pays d’Egypte ; elle est une fille d’Israël protégée par cet Autre tout puissant qui se fait présent dans le Temple de Jérusalem et qui parle à son peuple au travers des prophètes des temps anciens.

Mais, jusqu’à ce fameux matin-là, elle ne vivait pas dans un monde où les anges étaient susceptibles de descendre directement auprès d’elle. Et Luc nous rapporte à quel point elle est « troublée » par ce qui lui arrive. Elle est troublée, bouleversée par l’apparition déconcertante du messager céleste et par tout ce qu’il lui dit : « Marie, le Seigneur t’accordé une grâce particulière. (...) Tu as la faveur de Dieu. (...) C’est le Fils de Dieu en personne que tu mettras au monde. Le salut passera par toi. Il t’a choisie ». Comment ne pas défaillir devant cette confiance accordée du haut du ciel et cette mission attribuée par le Très Haut lui-même qui fait irruption dans son petit monde ?!

Et comme tous ceux à qui pareille aventure est arrivée, parmi les personnages de la Bible (Moïse, Esaïe, et tous les autres)... Une fois remise de sa première frayeur, elle proteste : « C’est impossible ! » Ce n’est pas ainsi que se passent les choses, dans le monde qu’elle connaît !

Par son apparition, l’ange précipite Marie dans un monde nouveau. Dans un monde surprenant - imprévu - où Dieu ne s’approche plus seulement des grands personnages politiques ou des prophètes d’autrefois mais où il se manifeste très personnellement à elle-même... A elle-même, l’humble servante, la moins que rien, la jeune-fille d’un village perdu quelque part dans les montagnes, loin de Jérusalem.

Oui, alors qu’elle s’était fait sa petite idée de la vie et des choses, voici que surgit - au cœur de sa propre existence - une vie plus forte que tout ce qu’elle aurait pu imaginer, un appel à une mission incroyable... celle d’aider le Royaume de Dieu à mûrir et à prendre corps ici et maintenant.


Réformer notre vision du monde

Chers frères et sœurs, il y a certainement autant de manières de nous représenter la réalité que de personnes présentes, ce matin, dans ce temple. Et il y a certainement tout autant de manières de croire et de visions de Dieu... Tout autant de mondes intérieurs avec leurs nuances propres.

Mais dans votre monde à vous, Dieu intervient-il vraiment ? Dans la réalité, telle que vous la vivez, y a-t-il des signes qui disent la présence de Dieu à l’action parmi nous ? Y a-t-il des événements qui vous font penser qu’il y a réellement de quoi espérer pour l’humanité ? Ou tout cela ne fait-il finalement que partie d’une jolie rengaine que nous reprenons ici tous les dimanches matins mais qui ne correspond - en fait - à pas grand chose de réel ?

Nos mondes intérieurs, les mondes dans lesquels nous vivons, ont souvent tendance à se figer... et, du coup, il nous arrive d’aborder la réalité avec, en tête, nos souvenirs, nos a-prioris, sans véritablement voir ce qui se trame autour de nous... Et bien souvent, me semble-t-il, nos mondes ont plutôt la tendance naturelle de se nourrir des souvenirs difficiles et de glisser vers la résignation et le pessimisme au lieu de garder en mémoire les sursauts d’espérance et de cultiver l’enthousiasme et l’optimisme... Je nous vois nombreux, certains jours, ici à Morges, à nous traîner dans des mondes difficiles, lourds, marqués par la désespérance.

D’ailleurs - me direz-vous, peut-être - « quelle preuve y a-t-il qu’on puisse être optimiste, aujourd’hui, dans ce monde ? » Eh bien, avec les témoins bibliques, je répondrai : « Quelle preuve y a-t-il qu’on doive aujourd’hui désespérer ? »

Pessimisme ou optimisme ne sont que deux manières d’aborder la même réalité. Pessimisme ou optimisme ne sont pas la réalité mais deux constructions mentales de la réalité. Et, assurément, c’est la vision pessimiste qui est, aujourd’hui, majoritaire dans le monde où nous vivons ; c’est celle que mettent en avant les journaux et les télévisions. Mais ce n’est pas parce qu’une vision est majoritaire, qu’elle est forcément plus fidèle à la réalité.

A la suite de tous ceux et celles qui ont cru, je préfère faire le pari de la foi chrétienne : mon monde, c’est un monde dans lequel, Dieu reste présent. Un monde dans lequel, la vie n’a de cesse de rebondir encore et encore. Un monde dans lequel, je crois les humains capables d’évoluer, dans lequel les miracles sont possibles, dans lequel l’amour, au bout du compte, vaincra.

Je fais le pari de voir la réalité de cette manière-là, de vivre dans ce monde-là... Et je m’attache, au quotidien, à vérifier si cette vision du monde est réaliste... A vérifier si effectivement tout n’est pas désespéré, si effectivement tout n’est pas perdu, s’il y a bien effectivement des étincelles susceptibles d’alimenter une réelle espérance.

Et, pour l’instant, et ce, jusqu’à nouvel avis - malgré mes moments de fatigue ou de désespérance - je fais l’expérience que la vision croyante du monde est bien plus réelle et stimulante qu’une approche cynique ou défaitiste de la vie. Parce que je vois régulièrement - ici à Morges - de la douceur, des gestes de tendresse et d’amour qui me font penser que l’Esprit souffle et qu’il est entrain de renouveller le monde.


Promouvoir un monde nouveau

Le monde dans lequel nous vivons, notre vision de la réalité - nous y avons déjà fait allusion... Le monde dans lequel nous nous voyons vivre dépend, pour une grande part, des milieux que nous fréquentons. Il y a des millieux dans lesquels les anges existent et d’autres où on ne les verra jamais. Des milieux où l’optimisme est autorisé et stimulé et d’autres où il est tué dans l’œuf.

En ce temps de l’Avent, je nous invite à revisiter et à réformer notre monde intérieur... A nous poser la question de quoi il est fait et à nous rendre attentifs aux signes d’espérance qui pourraient lui donner un caractère plus lumineux. Et, au cœur d’une société à bien des égards désespérée et désespérante, où on ne monte en épingle que ce qui ne va pas et où beaucoup fuient la sinistrose ambiante dans le divertissement compulsif et dans la consommation égoïstes, je nous invite à promouvoir une vision de la réalité sereine et ouverte à l’espérance.

Je nous invite à faire le pari fou de Marie qui finit par dire à l’ange : « Qu’il me soit fait, comme tu l’as dit »... Le pari de laisser Dieu nous montrer qu’Il continue bel et bien à accompagner la vie du monde, à se tenir discrètement auprès de chacun de nous et à faire naître du neuf dans nos vies.

« Rien n’est impossible à Dieu », dit l’ange.

Et Esaïe d’ajouter : « Le Seigneur transformera les sites désertés en jardins merveilleux, des terres arides il dera surgir le paradis. Il apportera la délivrance qui n’’aura pas de fin ».

Au cœur de l’agitation et du brouhaha, soyons attentifs aux germes d’espérance et aux étincelles de lumière. Laissons-nous transformer par elles. Combattons le défaitisme ambiant !
Un peu d’espérance, notre monde en a urgemment besoin !

Amen

Rem. : "Monde" compris comme "Lebenswelt" chez Husserl, traduisible par "monde vécu". Nicolas Besson