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Autour de l’histoire des mages de Matthieu

Culte de l’Epiphanie, 7.01.2007

Lectures : 1 Pierre 1, 13-21 et Matthieu 2, 1-12

l. Autour de l’histoire des mages de Matthieu

Les mages, qui sont-ils ? Les mages : ils sont venus d’Orient à Jérusalem...personnages mystérieux, prêtres, savants, observateurs de la nature et du ciel, à la fois médecins, astronomes et astrologues, ...le texte ne dit pas grand chose sur eux mais l’imaginaire collectif a très tôt complété :

Ce qu’on a ajouté... On leur a donné une origine : la Perse, ou Babylone ou encore un autre peuple d’alentours. On les a compté : de 2 à 12 suivant les traditions, mais le plus souvent, on s’est arrêté à trois. On leu a donné un nom : Gaspar, Melchior et Balthasar. On a défini leur origine : un blanc, un noir et un asiatique...leur âge : un jeune, un homme mûr et un vieillard...On en fait des rois... Ce qui est sûr, c’est qu’ils représentent tout ce qui est étranger à la tradition d’Israël, le monde des non autorisés. Ils ne croient pas dans le Dieu des Juifs, ils ne suivent pas ses lois puisqu’ils se permettent d’interpréter les astres et non d’imaginer leur avenir guidé par la main de Dieu seule.

L’histoire Il paraît donc qu’ils étaient trois...Trois mages guidés par une étoile. Trois mages venus à la rencontre de l’enfant Jésus. L’étoile, ils l’ont vue apparaître, ils l’ont observée, et pour eux, c’est le signe que le roi des Juifs vient de naître. Alors, ils se sont mis en route et sont partis pour Jérusalem. Là, ils s’informent, car ils n’en savent pas plus.

Ce sont les prêtres et les savants d’Israël qui vont compléter, sans s’interroger du reste eux-mêmes davantage sur ce que pourrait impliquer pour eux leur annonce. Hérode lui prend peur...un autre roi, un rival, c’est bien la dernière chose qu’il puisse supporter. Les historiens nous rapportent en effet qu’ Hérode, amené au pouvoir par les Romains près de 40 ans auparavant, se sent depuis des années trahi et persécuté...même par ses proches, et que c’est la raison pour laquelle il a déjà fait assassiner deux de ses fils, sa propre femme...et aussi tous ceux par lesquels il se sent mis en danger. Dans ce contexte, on comprend bien le sens de son intérêt à revoir les mages : il veut contrôler l’information pour qu’il puisse agir à son tour. Et on connaît par la suite du récit de Mathieu de quelle manière. Après Jérusalem, c’est l’étoile qui désormais conduit les mages. Elle s’arrête au-dessus de l’étable, et signe que l’Univers tout entier est réuni là... Ils éprouvent une très grande joie, dit le texte, une très grande joie. Ils entrent et se prosternent devant l’enfant et Marie. Ils déposent à ses pieds leurs présents : l’or, l’encens et la myrrhe.

2. Une histoire qui ouvre à une dynamique nouvelle ? L’histoire des mages, un beau conte alors, ou invitation à une dynamique nouvelle ? Les deux peut-être à la fois. La dynamique, nouvelle, je crois qu’elle est à découvrir dans les présents que Jésus reçoit. Ces trois présents ne seraient-ils pas là pour nous dire quelque chose de notre réalité humaine, quelque chose que les mages déposent aux pieds de Jésus, non seulement pour le reconnaître lui, mais pour nous inviter, à sa suite, à faire travailler de ces réalités-là. Travailler les réalités de l’or, de l’encens et la myrrhe. Regardons-y de plus près.

L’or c’est ... L’or, vous le savez, c’est le symbole de la richesse, c’est aussi l’instrument du pouvoir...voilà une valeur convoitée, recherchée...pouvoir des puissants sur le monde...mais aussi plus près de nous et nous concernant nous-mêmes : pouvoir de l’argent et besoin de consommation, au point d’en faire parfois même la mesure de la valeur humaine. Mais je pense ici surtout à ce pouvoir particulier qui est celui de l’emprise sur autrui. Je m’explique : c’est toutes les fois où je parle à sa place, où je le prive de soutien, que je le critique, que je compare, quand je pense savoir mieux que lui, même pour ce qui le concerne...ou encore quand je l’ignore parce que je me transforme en individualiste soucieux de mon seul petit moi. Bref, je parle là de toutes ces situations où autrui n’est plus vraiment autrui...mais quand il devient « quelque chose » entre mes mains. Cela nous concerne tous, à un degré ou un autre. Chacun de nous ne cherche-t-il pas une parcelle de pouvoir dans le but de se mettre un peu au-dessus des autres ? Alors, nous tous remplis de désirs malsains, mauvais...Je crois que nous sommes plutôt habités de désirs tordus, tordus parce qu’une souffrance, une peur se cache derrière eux. Je relisais récemment le témoignage de Viktor Frankl, ce psychiatre qui a vécu plusieurs années en camp de concentration. Il décrit à quel point l’inhumanité provoque l’inhumanité, à quel point, dans ces circonstances, l’insensibilité et la violence deviennent le lot quotidien mais aussi d’une certaine manière, la condition nécessaire si l’on veut survivre. A aucun moment, il ne s’apitoie...il décrit tout ce qu’il a observé d’une manière que je dirais presque chirurgicale...Mais ce qui m’a frappée, c’est qu’au milieu de tout cela, il garde constamment l’idée d’une bonté profonde possible, une bonté enfouie, cachée mais prête à rejaillir, qui lui permet de dire au moment de sa libération : il me reste maintenant à me réhumaniser. Le chemin de notre vie n’est-il pas là ? Se réhumaniser. Réhumaniser nos désirs, les dégager de nos peurs, comprendre ce qui les a tordus, détournés, n’est-ce pas le travail auquel nous sommes conviés à faire ? Non pas pour nous culpabiliser ou nous excuser, mais vraiment pour les convertir. Il s’agit d’observer tout ce qui bouillonne en nous, simplement où nous en sommes et de chercher à cultiver ce qui est dons de Dieu : ce qui invite à la vie et à la vie en plénitude. Comme si nous étions invités à découvrir dans nos propres fragilités, une invitation à devenir autre...petits, lucides sur tout ce qui nous habite mais assoiffés du désir d’un véritable amour, celui qui respecte autrui comme il est. Dans son épître, Pierre rappelle que la sainteté, c’est l’ouverture à l’obéissance de Dieu, à ses désirs à lui, désirs qui sont de nous donner une vie libérée. Et c’est par la conversion que nous pouvons y parvenir. Quand les mages déposent l’or aux pieds de l’enfant Jésus, c’est, je crois, pour nous rappeler que c’est bien dans l’humilité, dans l’examen humble de nos désirs et non dans la recherche de puissance que se découvre ce qui porte notre vie, ce qui lui fait sens.

L’encens c’est... L’encens, c’est ce que l’on fait brûler pour accompagner les prières et ici je le vois comme le symbole de la religion, de ce qui monte des humains vers Dieu. Où en sommes-nous aujourd’hui nous-mêmes de notre propre religion ? Matthieu, avec son récit des mages, ouvre à l’idée d’un Christ universel, pas d’un Messie réservé à quelques élus. Au contraire, l’enfant de l’étable est venu au monde pour chacun, d’où qu’il vienne et même plus quelque soient ses croyances. Voilà qui a choqué ses contemporains, voilà qui devrait nous choquer aussi dans le sens de nous faire réagir. Cela pointe en effet, pour nous à la fois la nécessité et la difficulté de nous laisser ouvrir par ce qui vient de loin, par ce qui nous parle d’une révélation divine qui vient du dehors de notre propre église, même en dehors de notre propre religion, de l’islam par exemple...Cela nous demande de quitter nos sécurités...et d’accepter qu’il n’y ait pas d’interprétation unique de ce qui concerne Dieu. Certes, il ne s’agit pas d’abandonner ce qui est la source de notre foi, bien au contraire, cela nous demande d’être au clair sur nous-mêmes. Ce qui est à abandonner, c’est notre possible crispation, notre immobilisation, qui fait que la communication ne passe pas, dans la profondeur, avec autrui, qu’il soit musulman, juif, ou hindou...Cela nous invite à abandonner le réflexe de nous défendre, dans nos valeurs chrétiennes, à nous croire détenteur de LA vérité, pour nous laisser aller à une véritable ouverture, comme ont su le faire les Mages.

Oui, vivre sa foi de manière intense implique d’être prêt à ouvrir les yeux vers l’extérieur, d’être prêt à élargir son horizon...Les mages d’aujourd’hui ne sont certainement pas ceux que la tradition nous a donné de connaître... Et le Christ lui-même n’est-il pas celui qui arrive dans nos vies à l’improviste ? quand nous déprenons de nos vies, que nous sommes capables d’être dans l’attente et l’ouverture, quand nous ne le convoquons pas, pour résoudre les nœuds de notre existence...mais quand nous savons nous laisser mettre, nous aussi, en route. Alors, quand les mages déposent l’encens aux pieds de l’enfant Jésus, c’est, je crois, pour nous rappeler que notre vocation est l’ouverture, la capacité à se mobiliser et à collaborer, tous ensemble, pour façonner le monde et le rendre plus humain. Cela ne relève d’aucun monopole religieux, au contraire, cela appartient bel et bien à l’humanité toute entière.

La myrrhe, c’est... La myrrhe, c’est le baume des ensevelissements, c’est le breuvage des suppliciés, le symbole de la mort, et de la souffrance. Voilà bien une troisième peur déposée aux pieds de Jésus. La plus centrale je crois, pour chacun de nous. Une peur déposée, simplement déposée. Non, la souffrance et la mort ne vont pas nous être épargnées. Et c’est en se confrontant à elles, en reconnaissant qu’elles existent qu’elles sont intimement tricotées dans le tissu de la vie que nous pouvons nous construire. Non pas en les niant. Non pas en faisant de ce qui est dramatique dans notre existence un aboutissement ou une fatalité ; non pas en nous enfermant dans une forteresse où nous les enfouirions. Il y peut-être quelque chose d’une réaction instinctive à vouloir réagir ainsi. Nier, refuser, passer par la colère, par le désespoir, par le refus, tout cela est normal mais ce sont des étapes, des étapes seulement d’un chemin difficile. Il faut arriver à abandonner l’idée qu’il y ait toujours quelque chose de possible à faire, et accepter que nous soyons fondamentalement, des êtres fragiles et limités. Fragiles et limités mais doués de la possibilité de se positionner, d’être face à ce qu’ils ont à vivre. Nous ne sommes pas seuls sur ce chemin. Jésus lui-même y a avancé La souffrance, la mort, la sienne, mais aussi celles des autres, de ses amis, il les a connues. Connues, éprouvées avec ses limites d’homme, mais d’homme qui ne se referme pas sur elles. Oui tout cela existe, mais cela ne signifie la fin de rien. Jésus est là, ressuscité, venu pour nous encourager et qui nous invite à baisser la garde et à nous ressusciter à notre tour. La souffrance et la maladie, voilà donc des réalités à accepter. Et là, je cite à nouveau Frankl : Sans la souffrance et la mort, la vie humaine demeure incomplète...C’est en les acceptant que peut se trouver le sens de la vie. (...)Trouver un sens à sa vie passe par la souffrance acceptée, assumée et par l’expérience de la bonté, de la vérité et de la beauté. Et surtout par l’expérience de l’amour pour autrui. Lorsque les mages déposent l’encens au pied de l’Enfant Jésus, c’est, je crois, pour nous redire que la vie est pleine de sens parce qu’elle est fondamentalement tissée de souffrances, de mort et de joies.

3. De la fermeture à l’ouverture à l’amour Alors les trois cadeaux que les mages ont déposés au pied de l’enfant Jésus, ne symbolisent-ils pas globalement ce qui peut fermer à l’amour, ce qui est à travailler ? Le pouvoir, la religion mal comprise, la souffrance et la mort non acceptées... L’histoire des mages, c’est un vrai conte qui nous encourage à une dynamique nouvelle, qui nous montre un chemin vers l’ouverture, fait de curiosité et d’espérance. L’espérance... Si les mages ont su se mettre en route, c’est parce qu’ils étaient curieux, ouverts et qu’ils cherchaient. Je dirais qu’ils attendaient activement, que quelque chose arrive, qu’ils étaient habités d’une espérance. Nos désirs, notre foi chrétienne nous encourage à les exprimer, même plus à les aiguiser ; si cela est ainsi, c’est pour nous inviter à les convertir. Pour qu’ils soient habités non de certitudes enfermantes, de désir de puissance, mais pour qu’ils soient signes d’espérance. Les mages, c’étaient des passionnés, des gens ouverts à ce qui peut advenir, à l’imprévu...ouverts à l’attente silencieuse. A l’attente silencieuse, non maîtrisée, non angoissée de ce qui va advenir et ouvre à une grande joie.

4. Conclusion : l’attente silencieuse qui mène à la joie. Leur histoire, c’est une histoire de confiance. une histoire de confiance réciproque : ils cherchent Jésus et Jésus, les reçoit, eux, les étrangers. Quand ils reprennent la route, ils ne sont pas plus puissants, ils ne sont pas plus savants, la souffrance ne leur sera pas épargnée...mais ils sont habités par cette joie, par cette présence que nul ne pourra leur ravir. Ils sont habités par l’amour. Aujourd’hui, je ne vous invite pas seulement à suivre les mages, mais à les imiter, pour vous laisser, vous aussi, habiter par l’espérance, celle de l’accomplissement des promesses de Dieu, celle où l’on peut se laisser aller, désarmé et fragile. Celle qui permet de dire, à la suite de Marie : « Que tout se passe en moi comme tu l’as dit : j’ignore ce que tout cela signifie mais j’ai confiance en toi, mon Dieu et je crois que ce qui se produira dans ma vie, sera bon et riche de toutes les saveurs que donne l’existence. Aide-moi à rester simple et à garder une écoute attentive, une écoute ouverte à ton amour. » Amen

Claire Hurni