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Convertir, c’est être vu...

Actes des Apôtres 9, 1-18

Paul, vu par le Christ

Nous voici donc embarqués encore une fois sur ce célèbre chemin de Damas. En marche aux côtés de la « terreur » des toutes nouvelles communautés chrétiennes se constituant dans toutes les villes du Moyen-Orient. Et voici que surgit la lumière, une lumière si intense que Saul - aussi vigoureux et combatif qu’il soit - s’effondre, aveuglé, abattu, déboussolé.

Événement terrible qui, si on le considère a posteriori, a ceci d’étonnant : Saul ne voit pas Celui qui s’adresse à lui. Oui, fouillez dans vos Bibles et vous verrez que Luc ne dit pas que Saul voit le Christ.

C’est vrai, ceux qui sont familiers de leur Bible savent qu’il n’est pas le premier à qui ça arrive. Esaïe ou Jérémie, lors de leur vision du trône céleste, au moment de leur vocation, n’ont eux pas le temps non plus de dévisager véritablement Celui qui leur parle. Il en va de même pour Moïse, qui ne voit rien, alors que Dieu s’adresse à lui de l’intérieur du buisson ardent. On peut également penser à Elie, sur l’Horeb, qui ne fait que ressentir le passage de Dieu dans la douce brise.

Sur le chemin qui mène à Damas, il y a bel et bien rencontre, mais Paul ne voit pas le Christ ; c’est plutôt le Christ qui voit Paul...

Assurément, on a l’habitude de dire que sur le chemin de Damas le futur apôtre Paul « découvre » le Christ. Et je ne pense pas que ce soit faux. Mais c’est très important, de mon point de vue, de comprendre que cette « découverte » n’est pas une « vision » du Christ. Non, pour dire juste, Paul découvre le Christ au travers d’une expérience qui lui est arrivée : celle « d’être surpris » sur le chemin par le Christ, « regardé » par Lui, « pris en considération » par Lui d’une manière toute particulière.

Oui, c’est ce que nous pouvons retenir de cet épisode : la conversion de Paul ne vient pas d’abord de ce que Paul a découvert son Seigneur, mais plutôt du fait que son Seigneur a découvert Paul et le lui fait sentir.

Notre conversion

Convertis parce que nous avons été vus... Et si c’était bien ainsi que nous-mêmes avons été convertis nous aussi. Convertis parce que nous sommes vus... Et si c’est bien ainsi que nous pouvions nous aussi - encore et toujours - être remis en route, renouvelés dans nos vies, rejoints à nouveau par l’Evangile.

Oui, et si c’était bien ainsi que se passaient les choses ? Si ce n’était pas d’abord la connaissance, la claire vision de l’interlocuteur divin qui nous transforme, qui nous évangélise, mais la perception du regard particulier que le divin pose sur nous.

Ce fut d’ailleurs assurément l’une des intuitions majeures des Réformateurs. Pour eux, nous ne sommes pas Chrétiens parce que nous connaissons notre catéchisme par cœur. Nous ne sommes pas Chrétiens parce que nous accomplissons des actes charitables. Nous ne sommes pas Chrétiens parce que nous fréquentons les églises ou les réunions de prière. Nous ne sommes pas Chrétiens parce que nous nous comportons de manière religieuse. Ce qui, de leur point de vue, fait de nous des Chrétiens, c’est d’abord cette découverte que Dieu porte son regard sur nous, qu’Il nous prend en considération, qu’Il tient à nous - à chacun de nous -, qu’Il nous aime d’un amour indéfectible malgré tout ce qui peut défigurer notre humanité, qu’Il nous regarde comme un Père et que nous pouvons être ses enfants.

Oui, ainsi l’affirment les Réformateurs : la conversion ne procède pas de ce que nous faisons. Elle procède de ce que nous sommes. De l’être. Et cet être nous le recevons - et nous pouvons en prendre la pleine mesure - au travers du regard que Dieu porte sur nous.

Paul béni et né à une vie nouvelle

Aveuglé, à terre, déboussolé, Paul demande : « Qui es-tu Seigneur ? ». Mais il n’obtiendra pas de véritable réponse à sa question. Le Christ s’identifie certes formellement auprès de lui - « Je suis Jésus, celui que tu persécutes » - mais il réoriente le dialogue dans une autre direction. « Relève-toi, entre dans la ville, et là on te dira ce que tu dois faire ». Le processus de naissance à la vie nouvelle est enclenché.

Et ce processus, c’est quoi ? Apparemment, pas un catéchisme - ne serait-ce que partiel - sur le Christ et sur la foi chrétienne. Pas d’explications non plus sur la vie chrétienne et les églises en train de se constituer. Pas d’examen de consécration, pas d’engagement minimal. Non, le « processus », ce sera d’abord et avant tout une imposition des mains. Une bénédiction en quelque sorte. Un accueil. Une reconnaissance.

Surpris sur le chemin par l’intensité d’un regard qui déboussole et qui bouleverse tout. Béni et accueilli. Et voilà... Le nouveau Paul est né.

Il est d’ailleurs intéressant de constater, si on continue la lecture du chapitre, ce qui se passe dans les jours qui suivent la visite chez Ananias : « Saul resta quelques jours avec les disciples qui étaient à Damas. Il se mit immédiatement à prêcher dans les synagogues, en proclamant que Jésus est le fils de Dieu ».

Quelle pouvait bien être sa prédication ? Certainement pas encore la grande élaboration théologique qui sera la sienne dans ses épîtres ; il n’en a pas eu le temps. Non, certainement qu’il témoigne tout simplement de la force de vie qui relève de la mort ; de ce regard si puissant du Christ qui l’a relevé de son propre état de mort dans lequel il se trouvait en tant qu’agent persécuteur à une vie toute nouvelle, inscrite fondamentalement dans l’amour, le respect, l’accueil du prochain, la reconnaissance de la dignité humaine.

Besoin d’interlocuteurs humains

C’est au travers des bons soins d’Ananias que Paul recouvre la vue et qu’il ré atterrit dans l’existence. Ananias le bien nommé, puisque son nom signifie littéralement « Dieu fait grâce ». Oui, c’est par le geste d’Ananias que l’amour de Dieu - la grâce de Dieu - lui est signifiée et confirmée. C’est au travers de son geste que l’amour a pu conclure sa guérison.

Ainsi vont les choses : il arrive que le Christ nous surprenne et nous saisisse sur nos chemins, mais ce ne sont que nos frères et sœurs humains qui peuvent, très concrètement, nous accompagner dans ce processus qui est tout à la fois un processus de guérison, de résurrection, de conversion.

Aujourd’hui, je pense à tous ceux et celles qui ont été comme des Ananias à mes côtés, les médiateurs de la « grâce de Dieu ». Le pasteur de mon catéchisme, sa femme, des adultes de la paroisse, certains de mes amis du même âge que moi ; des personnes qui ont porté un regard plein d’amour et de confiance sur moi et qui ont éveillé en moi le désir de donner le meilleur de moi-même. Des personnes engagées dans la foi ou non, souvent peu « catéchisantes », peu attachées à me convaincre absolument de ce qu’elles pensaient ou croyaient elles-mêmes. Mais des personnes qui par leur présence et leur attitude m’ont pourtant aidé à ouvrir les yeux sur ce que je pouvais être et devenir et qui m’ont incité incidemment, souvent sans le savoir, à m’engager sur la voie de l’Evangile.

Vous en avez certainement rencontré, vous aussi, chacun de vous, votre petite cohorte d’Ananias dans votre existence... Et peut-être même que vous avez été des Ananias pour d’autres. Des révélateurs pour autrui de l’amour dont il est digne, et au travers de votre regard sur lui vous l’avez peut-être fait entrer dans une vie renouvelée.

Envoi en mission

Chers frères et sœurs, ce matin, j’ai envie de vous envoyer en mission. Ou plutôt, nous pourrions nous envoyer mutuellement en mission les uns les autres.

En mission... Pas d’abord pour diffuser la culture chrétienne et le texte biblique. Ce sont de très beaux et de très précieux outils, mais ils ne sont utiles qu’en second pour aider un questionnement naissant, des convictions déjà amorcées, une foi émergeante à se structurer et à s’affermir.

Non, en mission d’abord à la manière fondamentale d’Ananias, pour accueillir ceux et celles qui nous entourent et qui ont besoin qu’on porte sur eux un regard nouveau. Un regard fait de considération sincère susceptible de relancer leur existence un peu morte.

Je sais qu’il faut parfois beaucoup de travail sur soi-même pour arriver à offrir ce regard à chacun ; y compris à ceux et celles par lesquels nous ne sommes pas spontanément attirés. Et c’est pourtant ce regard - et ce regard uniquement - qui peut bouleverser les vies et les transformer en profondeur.

Un regard qui accorde aux êtres leur juste valeur et les situe ainsi dans une juste perspective. Un regard de tendresse et d’espérance qui éveille la vie enfermée, figée, désespérée.

Et en tout cela, dans tous nos efforts et sur tous nos chemins, nous pouvons nous-mêmes compter sur le regard bienveillant de Dieu. Dieu nous regarde et son regard nous dit : « Tu as du prix à mes yeux, tu comptes beaucoup pour moi et je t’aime ».

+ Amen