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Cheminer vers la joie de donner
Cheminer vers la joie de donner
Actes 4, 32 - 5,11 et Jean 14, 1-9
Soyons cohérents !
C’est une histoire étonnante, que celle d’Ananias et de Saphira, dans le Livre des Actes. Étonnante et cruelle ! Ananias et Saphira vivaient donc, en couple, dans cette première communauté chrétienne de Jérusalem - dont on nous dit qu’elle entretenait un grand mouvement d’entraide, de partage et de soutien mutuel. Et, comme tous les autres membres de la communauté, nos deux conjoints avaient vendu un bien au profit de la grande fraternité. Mais, les voilà qui retiennent un bout du bénéfice ainsi effectué pour eux-mêmes - en cachette, sans le dire aux autres, à l’abri d’une sorte de petit « secret bancaire personnel » - et, démasqués par les apôtres, ils en tombent raides morts...
Ce qu’il nous faut préciser d’abord, bien sûr, c’est que le Livre des Actes n’est pas un récit historique au sens moderne du terme. Il ne décrit pas cliniquement ou journalistiquement ce qui s’est passé en ces temps-là ; non, le Livre des Actes, c’est plutôt une histoire romancée du Christianisme naissant ; un récit au travers duquel l’auteur, en forçant un peu le trait, expose non pas tant les faits que les enjeux de ce qui s’est passé.
Et les enjeux, alors, de l’histoire d’Ananias et de Saphira, c’est quoi exactement ? Eh bien, je crois que le problème que pose leur comportement n’est pas tellement qu’ils n’aient pas donné l’entier du bénéfice de leur vente à la jeune Eglise, mais plutôt qu’ils aient menti. Qu’ils n’aient pas été capables de franchise, de transparence. Oui, je crois que grosso modo le message de cet épisode biblique est le suivant : « Donnez ce que vous êtes capables de donner, mais si vous le donnez, donnez-le pleinement. Ne vous jouez ni des autres, ni de vous-mêmes. Ne faites pas semblant. Ne jouez pas aux saints ou aux héros ; assumez ce dont vous êtes capables. Soyez cohérents ! »
Le don est volontaire
Chers frères et sœurs, c’est une évidence : le monde vit du don. Il vit massivement de la logique marchande du donnant-donnant, mais il acquiert son supplément d’âme - son humanité - de ce que certains d’entre nous sont d’accord de donner sans se soucier de ce qu’ils ont reçu ou de ce qu’ils recevront en échange. Don d’eux-mêmes, don de leurs biens, de leur temps, de leur énergie, de leurs idées ou de leur tendresse... Si le monde dans lequel nous vivons reste empreint d’humanité, c’est bien parce que dans nos familles, dans nos communautés locales, dans les associations, dans les ONG ou simplement dans la rue, il y a des gens qui donnent sans compter, sans trop se demander ce que cela pourrait bien leur rapporter.
Oui, le monde vit du don, mais le don ne se commande pas ; on ne peut contraindre le don. Comme on ne peut contraindre d’ailleurs qui que ce soit à l’amour, à l’espérance, à la justice ou à la solidarité. L’Evangile a beau lancer son appel à donner ; les gens font ce qu’ils peuvent ; les gens font ce qu’ils veulent. Le don - et c’est sa définition même - repose sur une base volontaire.
Dans la Bible, d’ailleurs, on ne trouve jamais de contrainte à donner. Voyez la veuve de Sarepta dont nous avons relu l’histoire au début de l’été : Elie ne la force pas à lui donner du pain ; il suscite plutôt chez elle la confiance nécessaire pour qu’elle ose donner un peu de la subsistance qui lui reste. De même, Jésus n’exerce aucune pression sur le jeune homme riche de l’Evangile de Jean : il lui dit simplement que s’il désire trouver la paix, il lui faudra donner ce qu’il possède aux pauvres. Et il le laisse partir, triste de ne pas parvenir à se détacher de ses richesses.
Une question se pose, dès lors : si nous avions envie de progresser dans notre capacité à donner - et à donner en pleine vérité - que pourrions-nous faire pour cela ? Notre propre volonté se laisse-t-elle travailler ? Et puis : pouvons-nous aider les autres à travailler leur disponibilité au don ?
Le don est hybride
J’aimerais vous partager à ce propos quelques réflexions d’un ethnologue qui a beaucoup travaillé cette question de la dynamique du don, d’abord en observant le fonctionnement de plusieurs sociétés tribales du Pacifique, puis en analysant ce qui se jouait dans notre société moderne. Dans les années ’30, Marcel Mauss - c’est son nom - se pose ainsi la question de ce qui nous motive, en fait, à donner. Et - je suis obligé de faire court et je serai donc forcément un peu caricatural - Mauss en vient à la conclusion suivante : « Il n’y a pas de don pur. Il n’y a jamais de don totalement désintéressé. Le don - dit-il - est un acte toujours hybride, c’est-à-dire fait d’un mélange de motivations diverses ».
Et de s’expliquer plus avant : « Il y a quatre types de motivations. Il arrive qu’on donne en toute liberté ou parce que les autres donnent. Il arrive qu’on donne par souci d’autrui ou qu’on donne par souci de soi. Librement ou poussé par les autres ; par souci des autres ou par souci de soi. » Et Mauss d’insister : « Quand on donne, on est toujours dans une combinaison de motivations. On donne toujours un peu par souci d’autrui et de soi ; toujours dans une relative liberté et parce que l’on s’y trouve contraint ou encouragé par l’entourage ». En tout cas, pour lui, c’est clair : « le pur souci d’autrui est un leurre, une forme impossible du don ». Ou pour le dire d’une manière plus théologique : le pur souci d’autrui ne peut être que le fait de Dieu lui-même.
Ce réalisme dûment travaillé, documenté, argumenté de Mauss m’intéresse beaucoup. Parce qu’il désacralise ce don que l’on place parfois si haut dans la tradition chrétienne, que l’on en perd toute envie de l’atteindre ; ou alors qu’on fait semblant de l’avoir atteint, alors qu’il n’en est rien... un peu à la manière d’Ananias et Saphira qui jouent le don total alors que, de fait, ils se sont gardé quelques réserves.
Oui, la théorie du don de Marcel Mauss balise un chemin réaliste aux Chrétiens que nous sommes. Il nous invite à donner comme nous pouvons, en adoptant la forme dont nous sommes capables, pour évoluer peut-être, petit à petit, dans la motivation que nous avons à donner. « Tu donnes parce que les autres donnent ; c’est peut-être un bon début !? On n’est certes pas encore dans l’authentique souci du prochain auquel le Christ t’invite au final. Mais tu n’es pas le Christ. Et donner - quel que soit le mélange de tes motivations - c’est toujours donner, c’est-à-dire dépasser la simple logique marchande du donnant donnant pour entrer dans une gratuité, un supplément d’âme qui transforme le monde des humains ».
Chers amis, vous êtes peut-être un peu étonnés de mes propos, mais je crois que cette pédagogie de l’approfondissement progressif du don n’est pas si farfelue que ça. Il me semble même que c’est une pédagogie tout à fait présente dans le corpus biblique. Nous pensions peut-être que la Bible ne parle que d’amour et de don désintéressés. Alors c’est quoi tous ces textes - présents jusque dans les Evangiles - qui invitent le croyant à donner dans l’espérance d’une récompense ultérieure ? C’est quoi ces traités de liturgie omniprésents dans l’Ancien Testament qui invitent les croyant au sacrifice et à l’offrande dans un même et grand mouvement de ferveur populaire. Du don collectif et prescrit de la dîme dans le Lévitique jusqu’au dévouement à contre courant et courageux du Bon Samaritain, il y en a du chemin parcouru ! Un chemin d’approfondissement et de croissance que nous sommes assurément invités à parcourir nous aussi...
Entrer en cheminement
« Je suis le chemin, la vérité et la vie », dit Jésus à ses disciples, à la fin de son parcours avec eux. Le chemin, la vérité et la vie... En matière de don - comme en matière de toute vertu évangélique - le Christ se veut d’abord chemin pour nous, avant de devenir vérité et vie authentique. Il est invitation à nous mettre en route à sa suite, serait-ce en essayant, en titubant, en ne sachant pas trop comment faire ni pourquoi.
C’est personnellement ce que j’ai envie de garder de l’histoire d’Ananias et de Saphira : le désir d’essayer d’aller de l’avant, tant bien que mal, en donnant comme je peux et ce que je peux, mais si possible toujours en pleine honnêteté avec moi-même et avec ceux qui sont concernés par ma vie.
À Morges, ces dernières années, j’ai souvent été sollicité par des personnes qui avaient toutes sortes de demandes - matérielles, relationnelles, affectives ou autres. Parfois je me suis démené pour elles. Parfois j’ai été plus paresseux, moins sensible. Parfois je me suis laissé abuser aussi, donnant de mon temps, de mon argent et de moi-même, alors que mon aide n’était peut-être pas vraiment indispensable. Et parfois, - c’est une évidence ! - j’ai donné aussi parce que ça me faisait plaisir, parce que ça me donnait le sentiment d’avoir fait quelque chose de bien, peut-être même d’avoir été quelqu’un de bien... Qu’importe ! L’important n’est-il pas d’avoir essayé, au lieu d’être resté les bras croisés et le cœur fermé ?! D’avoir osé, en fin de compte, me lancer dans la vie avec mes tous possibles et toutes mes imperfections ?! Et d’avoir mûri, petit à petit, tout en cheminant ?!
Clarifier nos mobiles
Notre monde vit du don... de tout ce que nous y mettons de nous-mêmes et qui dépasse la simple logique marchande. On ne commande pas le don, ni aux autres ni à soi-même. Le don est affaire d’adhésion personnelle. Alors, ce que nous pouvons faire, si nous voulons tendre vers la belle générosité à laquelle le Christ nous invite, c’est bel et bien donner très concrètement... Donner encore et toujours comme nous le pouvons... Sans nous mettre la pression, sans nous culpabiliser... Tout en essayant d’être de plus en plus au clair sur ce qui nous motive réellement au don.
Et si nous découvrons les motifs pour lesquels nous devenons capables de donner, nous découvrirons peut-être aussi ce qui nous en retient. Peut-être une sorte d’inquiétude qui habite discrètement en nous... Peut-être une insécurité à peine perceptible mais néanmoins active... Cette angoisse sourde, ce manque existentiel dont parle le théologien et psychologue allemand, Eugen Drewermann, qui nous pousse à nous crisper et à nous agripper à ce que mériterait sans aucun doute à être partagé avec ceux que nous côtoyons...
« En fait », écrit Drewermann, « l’incapacité de donner est toujours liée, en fin de compte, au fait que nous n’avons pas encore apprivoisé notre finitude, que nous n’avons toujours pas pu intégrer cette réalité que nous sommes de passage, et que ce qui est mis à notre disposition passe par nous mais n’y restera pas. Lorsque nous avons apprivoisé la perspective de notre propre mort, et accepté qu’il est bon et beau de n’être que de passage dans ce monde, tout effort de retenir à notre profit les êtres et les biens s’évanouit. Et nous pouvons naître à la joie de donner ; oui, le don peut devenir source de joie ».
Je nous souhaite à tous et à toutes de poursuivre notre vie sur le chemin du don et de la générosité. Don par souci de nous-mêmes ou par souci d’autrui. Don libre ou don conditionné. Que notre pratique du don nous conduise progressivement jusqu’à la joie de participer au supplément d’âme de la vie de notre monde.
Amen



| màj 4 juillet 2010 |